{"id":190513,"date":"2025-07-15T12:58:01","date_gmt":"2025-07-15T10:58:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190513"},"modified":"2025-07-15T21:53:03","modified_gmt":"2025-07-15T19:53:03","slug":"rectoverso-05-deux-saisons","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-05-deux-saisons\/","title":{"rendered":"#rectoverso #05 | Deux saisons"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-luminous-vivid-amber-to-luminous-vivid-orange-gradient-background has-background\"><strong>Codicille<\/strong> : Cette proposition est l&rsquo;occasion pour moi de revenir \u00e0 un texte \u00e9crit \u00e0 l&rsquo;atelier #progression #faireun livre en 2021. Il r\u00e9pondait \u00e0 la 2e proposition du cycle, sous l&rsquo;\u00e9gide de Christophe Tarkos et s&rsquo;intitulait <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/decharge-in-progress\/\">La D\u00e9charge<\/a>. Je d\u00e9ploie cette page dense, sans verbe initialement, dans Recto. Pour Verso , je m&rsquo;appuie sur un autre texte qui se passe dans le m\u00eame lieu, pr\u00e8s de trente ans apr\u00e8s et pour lequel j&rsquo;ai \u00e9crit la 4e de couv&rsquo; suivante dans le cycle 40 jours de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 dernier : <br><em>Une femme opte pour un changement radical de carri\u00e8re \u00e0 l&rsquo;approche de la cinquantaine. Elle rentre en apprentissage dans une station touristique o\u00f9 elle n&rsquo;a pas remis les pieds depuis une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es. Les \u00e9l\u00e9ments les plus prosa\u00efques de son quotidien se combinent alors avec ceux du pass\u00e9 dans un jeu de compas. Les fant\u00f4mes p\u00e8sent \u00e0 peine plus qu&rsquo;un souffle d&rsquo;air et c&rsquo;est une autre permanence dont elle fait l&rsquo;exp\u00e9rience simple, face aux montagnes, le temps d&rsquo;une saison.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>RECTO<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait simple comme bonjour de d\u00e9crocher le job, le petit job, bac en poche, libre \u00e0 la mi-juin pour se faire mettre les fers aux pieds pour la saison. Le job d\u2019\u00e9t\u00e9, le petit job, log\u00e9e mais ni nourrie ni blanchie dans la station mi-chic, qui se donnait des airs de <em>comme l\u00e0-bas, dis<\/em>, mais avec tout le confort moderne et les tarifs raccords. Le job \u00e0 la boulange, le pain boulot dont on ne verrait pas une miche \u00e0 moins de le manger rassis ou de le payer de sa poche. Mais les poches pleines de livres, alors le t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique, c\u2019\u00e9tait hors budget, comme les petits g\u00e2teaux. Sorti des escaliers, descendre-monter toute la sainte journ\u00e9e ouvr\u00e9e, absence d\u2019ascension, d\u2019excursion, de randonn\u00e9e\u2026 <em>comme tu le sais, par ce destin qui r\u00e8gle la vie des hommes, il m\u2019a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 d\u2019habiter ces lieux d\u00e8s l\u2019enfance et ce mont que de partout l\u2019on contemple \u00e0 loisirs n\u2019a pour ainsi dire pas quitt\u00e9 mes yeux. L\u2019envie me prit enfin d\u2019accomplir ce que chaque jour je me promettais. \u00a0<\/em>La montagne qui n\u2019avait pour ainsi dire pas quitt\u00e9 mes yeux, c\u2019\u00e9tait celle des touristes ou le Ventoux de P\u00e9trarque dans la poche du tablier. Quant \u00e0 l\u2019envie, restait surtout celle de dormir enfin une nuit biblique, avec un soir et un matin\u00a0: dans la chambre de Cosette, avec le fournil derri\u00e8re la cloison et l\u2019absence de fen\u00eatre, mis\u00e9rablement compens\u00e9e par le regard de caniveau du soupirail, h\u00e9bergeait des nuits courtes. Le fournil et le laboratoire, la radio plein tube sonnaient le r\u00e9veil d\u00e8s 4h du matin, sans caf\u00e9 ni croissant. C\u2019\u00e9tait raide, mais on n\u2019allait pas mettre le pain \u00e0 l&rsquo;envers, <em>respect du travail<\/em>, oblige, et <em>\u00e7a fait pleure les anges<\/em>, et <em>je l&rsquo;ai pas gagn\u00e9 sur le dos<\/em>, alors on s\u2019attaquait au programme de la grande \u00e9cole qui attendait la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9 pour accueillir l\u2019\u00e9lite de la soci\u00e9t\u00e9 et les ex-vendeuses en boulangerie dans les stations plus tr\u00e8s peuple, mais pas encore compl\u00e8tement bourgeoises des Alpes. C\u2019\u00e9tait raide, Edgar Morin d\u00e8s l\u2019aube, la pile des livres flambant neufs, la pile pour la quille, la pile pour la pile, parce le n\u00e9on d\u00e9primait tellement les pages qu\u2019on pr\u00e9f\u00e9rait encore la lampe de poche. Elle rappelait les lectures interdites, apr\u00e8s l\u2019heure du coucher, dans une vie o\u00f9 il y avait des vacances. Le sens de l\u2019\u00e9conomie, les R\u00e9volt\u00e9s du Bounty et une crainte ancestrale du scorbut et tu cr\u00e9tinisme des Alpes encourageait un r\u00e9gime \u00e0 base de thon en bo\u00eete. Par flemme, on s\u2019y tenait au premier petit-d\u00e9jeuner, celui de 4h30, pour les autres repas c\u2019\u00e9tait une autre farine. Pour les m\u00eames raisons (fric et paresse), les fringues se tenaient \u00e0 l\u2019extr\u00eame limite de la propret\u00e9, mais heureusement les robes de bonnes coupes, le cr\u00eape us\u00e9 et lustr\u00e9, le tablier blanc, faisaient illusion. Les horaires, ouverture de la boutique \u00e0 7h tandis que les filles de la patronne dormaient \u00e0 poings ferm\u00e9es, comme les s\u0153urs de Cendrillon. Au mieux, seule. Au pire, avec Madame, dont la peroxydation du blond se confondait avec les baguettes blanches, et l\u2019aigreur du timbre, avec la cr\u00e8me au beurre rance, le chignon brioche, avec la s\u00e9cheresse de c\u0153ur et la double couche du fond de teint, avec la ranc\u0153ur de la reine de c\u0153ur, la bourgeoisie du g\u00e2teau rassis et ses deux filles g\u00e2t\u00e9es, avec <em>La Psychanalyse des contes de F\u00e9es<\/em>. Elle exigeait qu\u2019on vende d\u2019abord les g\u00e2teaux de l\u2019avant-veille, les vieux g\u00e2teaux, les tartelettes aux myrtilles de deux semaines. Elle ne faisait pas grande diff\u00e9rence entre les becs sucr\u00e9s et les dentiers de vampire acidul\u00e9s (&#8230;)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>VERSO<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un peu avant nos cinquante ans, elle m\u2019a parl\u00e9 d\u2019une \u00e9mission sur la reconversion qu\u2019elle avait entendue par hasard \u00e0 la radio. Des cadres et cadres sup revisitant leur syst\u00e8me de valeurs \u00e0 la faveur des confinements successifs se lan\u00e7aient dans la boulangerie bio. Je trouvais \u00e7a plut\u00f4t louable. La famille, le sens de la vie, la mat\u00e9rialit\u00e9 du travail\u2026 Elle \u00e9tait plut\u00f4t songeuse. Tous et toutes tr\u00e8s sinc\u00e8res, oui. Mais apr\u00e8s cinquante minutes, le mot peur n\u2019est toujours pas apparu, me dit-elle. Dans une p\u00e9riode aussi al\u00e9atoire, quel meilleur refuge \u00e9conomique que la fabrication d\u2019un aliment de base ? \u00c0 les entendre si volontaires, on pouvait croire que la peur de manquer peut \u00eatre conjur\u00e9e par le seul manque du mot peur. Peur, \u00e7a va mieux en le disant pourtant. Tout le temps pass\u00e9 \u00e0 tenter de boucher les trous embarrassants de leur r\u00e9alit\u00e9 avec du gla\u00e7age, des posters de plages, de montagnes\u2026 Une partie de cache-cache avec le sujet principal : quand il n\u2019y a plus rien, il y a du pain. On n\u2019a jamais vu un boulanger au ch\u00f4mage. Ni manquant de pain. D\u2019apr\u00e8s elle, tous ces candidats au changement avaient encore du chemin \u00e0 faire pour pouvoir se montrer effar\u00e9s, \u00eatres humains. J\u2019essayais une plaisanterie comme d\u00e9rivatif \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 de ce qui n\u2019\u00e9tait finalement qu\u2019une \u00e9mission de radio : Il y a des trous dans l\u2019pain, au moins. C\u2019est par l\u00e0 que la confiture d\u00e9gouline. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle m\u2019a annonc\u00e9 son projet de reconversion, dans la boulangerie, justement. J\u2019en restais baba. De quel c\u00f4t\u00e9 se tenait-elle apr\u00e8s avoir d\u00e9bin\u00e9 dans les r\u00e8gles ceux et celles qui nourrissaient un semblable projet ? Du c\u00f4t\u00e9 de la vieille fille qui dort de plus en plus mal, l\u00e2cha-t-elle avec son bon sourire.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019apprentissage il y a eu encore une fois, une derni\u00e8re, le r\u00e9seau des amis d\u2019amis. Le patron ne lui a pas pos\u00e9 de question. Il avait essuy\u00e9 la vague d\u2019illumin\u00e9s qui, r\u00e9inventant le retour aux vraies valeurs, roulaient leur costard en boule pour se mettre au p\u00e9trin. Avec elle, c\u2019\u00e9tait diff\u00e9rent. L\u2019\u00e2ge d\u2019abord. Elle a d\u00e9j\u00e0 bien roul\u00e9 et sur toutes sortes de routes. La seule chose qui semble l\u2019attirer au fournil, ce sont les horaires. Il \u00e9tait rare qu\u2019elle dorme encore apr\u00e8s quatre heures du matin, alors mieux vaut s\u2019attaquer \u00e0 quelque chose d\u2019utile plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 sa propre personne. Elle est \u00e9tonnement r\u00e9sistante, m\u00eame si on porte moins qu\u2019avant, \u00e7a avait son importance. Le peu de paroles n\u00e9cessaires \u00e0 la t\u00e2che, il a bien vu que \u00e7a aussi lui plaisait. Elle regardait d\u2019un mauvais \u0153il le poste radio enfarin\u00e9 au d\u00e9but, mais finaude, elle avait vite compris qu\u2019il sert au silence, m\u00eame tonitruant.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle nous a dit clairement qu&rsquo;elle comptait retourner travailler dans le village o\u00f9 elle avait eu son premier boulot. Une saison d\u2019\u00e9t\u00e9, \u00e0 peine majeure. Elle montrait une d\u00e9termination propre \u00e0 supporter bien davantage qu&rsquo;une reconversion. Le mot vengeance, personne ne l&rsquo;a prononc\u00e9. Sa d\u00e9cision de remonter l\u00e0-haut nous a plong\u00e9 dans une grande perplexit\u00e9. Cela faisait bien longtemps que le gars avait \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9, emprisonn\u00e9. Il \u00e9tait probablement mort. \u00c0 la r\u00e9flexion, avait-elle jamais montr\u00e9 d\u2019autres formes de d\u00e9termination\u00a0? Non. Les d\u00e9cisions se prenaient le soir pour le lendemain, chantiers ouverts, valises boucl\u00e9es, villes quitt\u00e9es\u2026 sans trop d\u2019\u00e9clat, mais de mani\u00e8re irr\u00e9versible. <\/p>\n\n\n\n<p>Elle a d\u00e9croch\u00e9 un contrat aupr\u00e8s d\u2019employeurs qui promettaient d\u2019\u00eatre tout aussi m\u00e9prisables que ceux qui l\u2019avaient embauch\u00e9e, nourrie et log\u00e9e, \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Je suis pass\u00e9 la voir au milieu de l\u2019\u00e9t\u00e9. Elle m\u2019a emmen\u00e9 d\u00e9jeuner dans une petite cr\u00eaperie aux pieds des pistes. Elle leur tournait le dos et m\u2019a invit\u00e9e \u00e0 m\u2019asseoir \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. La grande terrasse en bois flottait au-dessus de l\u2019herbe. Les montagnes semblaient autant de convives \u00e0 notre table. Nous avons mang\u00e9 sans parler, c&rsquo;\u00e9tait bien assez de leur faire face. Au caf\u00e9, elle m&rsquo;a dit qu&rsquo;elle venait l\u00e0, d\u00e9j\u00e0, alors. Qu&rsquo;elle y claquait sa pauvre paye. Qu&rsquo;elle avait chang\u00e9. Que les montagnes changeaient sans arr\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019\u00e9tait simple comme bonjour de d\u00e9crocher le job, le petit job, bac en poche, libre \u00e0 la mi-juin pour se faire mettre les fers aux pieds pour la saison.<br \/>\n <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-05-deux-saisons\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #05 | Deux saisons<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":43,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7583],"tags":[7609],"class_list":["post-190513","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-05-joy-sorman-avant-apres","tag-saisons-montchavin-boulangerie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/190513","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/43"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=190513"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/190513\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":190616,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/190513\/revisions\/190616"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=190513"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=190513"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=190513"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}