{"id":190531,"date":"2025-07-15T16:32:20","date_gmt":"2025-07-15T14:32:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190531"},"modified":"2025-07-16T06:53:51","modified_gmt":"2025-07-16T04:53:51","slug":"rectoverso-5-la-piece-manquante","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-5-la-piece-manquante\/","title":{"rendered":"#rectoverso #05 | La pi\u00e8ce manquante"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019y \u00e9tais d\u00e9j\u00e0 revenu, et d\u00e9j\u00e0 j\u2019avais trouv\u00e9 porte close. Les deux battants vert bouteille me paraissaient moins impressionnants que lorsque j\u2019\u00e9tais enfant, mais c\u2019\u00e9tait bien la m\u00eame entr\u00e9e, le m\u00eame sas derri\u00e8re, sans aucun doute, puis la porte vitr\u00e9e qui menait \u00e0 l\u2019escalier enroul\u00e9 autour de l\u2019ascenseur. Nous habitions ici, au premier \u00e9tage, ma s\u0153ur et moi, avec ma m\u00e8re et Yvon, mon beau-p\u00e8re, \u00e0 deux pas de la place de Clichy, rue de Leningrad, redevenue depuis rue de Saint-P\u00e9tersbourg.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais en t\u00eate un plan tr\u00e8s s\u00fbr de l\u2019appartement que nous occupions, et je l\u2019ai imm\u00e9diatement reconnu quand j\u2019ai consult\u00e9 l\u2019annonce de l\u2019agence immobili\u00e8re. L\u2019entr\u00e9e menait \u00e0 gauche sur le double salon, \u00e0 droite sur la cuisine, les toilettes, et les deux chambres au fond, qui donnaient sur la rue de Florence. Mais tout avait \u00e9t\u00e9 refait, les moulures du plafond restaur\u00e9es, les murs repeints en blanc. Un \u00e9l\u00e9gant parquet en ch\u00eane blond, de type b\u00e2ton rompu, s\u2019\u00e9tendait de l\u2019entr\u00e9e aux deux pi\u00e8ces du salon, jusqu\u2019aux chambres.<\/p>\n\n\n\n<p>La cuisine aussi avait \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement repens\u00e9e. La fen\u00eatre qui donnait sur la cour int\u00e9rieure avait fait place \u00e0 une verri\u00e8re de type atelier en aluminium noir, les murs \u00e9taient peints couleur vert d\u2019eau, un carrelage faussement r\u00e9tro couvrait le sol, une cr\u00e9dence et un plan de travail en faux marbre surmontaient des meubles modernes en bois clair, \u00e9quip\u00e9s de neuf. Le couloir et les chambres, enfin, pareillement lumineux \u2014 rien n\u2019avait \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9 par les architectes et d\u00e9corateurs d\u2019int\u00e9rieur pour redonner tout son cachet \u00e0 cet appartement&nbsp;1900.<br>Je refermai l\u2019\u00e9cran de mon ordinateur. J\u2019aurais voulu contacter l\u2019agence pour obtenir une visite, mais nous \u00e9tions vendredi en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, et je repartais dimanche.<br>Je quittais ma chambre d\u2019h\u00f4tel, marchais un long moment avant d\u2019aller d\u00eener, mais rien n\u2019y faisait, mes pens\u00e9es me ramenaient toujours \u00e0 cet appartement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, alors que le sommeil me gagnait, je fermai les yeux, et, derri\u00e8re mes paupi\u00e8res, toujours les m\u00eames images persistaient. J\u2019avais encore en m\u00e9moire le nouvel agencement des pi\u00e8ces, mais, dans la p\u00e9nombre qui avait envahi l\u2019appartement, je commen\u00e7ais \u00e0 discerner d\u2019autres contours, ceux familiers de mon enfance, quand j\u2019avais entre dix et quinze ans. Des odeurs oubli\u00e9es me revenaient, que je ne parvenais pas \u00e0 identifier. \u00c9tait-ce un songe\u2009? Je repoussai l\u2019\u00e9pais rideau rouge-vermeil qui prot\u00e9geait la porte d\u2019entr\u00e9e et m\u2019engageai dans le couloir. La lumi\u00e8re de la rue \u00e9clairait faiblement le double salon, projetant des ombres fugitives sur les murs. Le vieux canap\u00e9 \u00e9tait \u00e0 sa place, en face de la t\u00e9l\u00e9 pos\u00e9e sur le tapis persan, d\u00e9sormais rong\u00e9 par les mites. Je m\u2019approchai du piano pr\u00e8s de la fen\u00eatre. Je laissai mes doigts courir sur les touches recouvertes de poussi\u00e8re, avant de me diriger vers l\u2019autre pi\u00e8ce. Je remarquai aussit\u00f4t le bar mappemonde en bois de noyer, les fauteuils de style Louis XV, la table ronde o\u00f9 nous d\u00eenions. Partout, une couche \u00e9paisse de poussi\u00e8re, le bois vermoulu, les tissus us\u00e9s \u00e0 la corde. Un gr\u00e9sillement familier me fit tourner la t\u00eate en direction de l\u00e0 o\u00f9 se trouvait autrefois la cha\u00eene hifi. Elle \u00e9tait toujours l\u00e0, et ce sont les premi\u00e8res notes de <em>Nut rocker<\/em>, la suite pour ballet de Casse-noisette, de Tcha\u00efkovski, jou\u00e9es au piano bastringue sur un rythme de rock endiabl\u00e9 qui r\u00e9sonnaient tout \u00e0 coup dans l\u2019appartement. Je vouais une v\u00e9ritable passion \u00e0 ce morceau de B.&nbsp;Bumble and the Stingers lorsque j\u2019\u00e9tais enfant, j\u2019avais d\u00fb l\u2019\u00e9couter en boucle des dizaines, peut-\u00eatre des centaines de fois, et c\u2019\u00e9tait bien mon vieux 45 tours qui tournait sur la platine. Je levai les yeux&nbsp;: les biblioth\u00e8ques recouvraient toujours les murs. Je revins sur mes pas&nbsp;: le couloir aussi \u00e9tait encombr\u00e9 de livres. La cuisine m\u2019apparut minuscule et sombre. L\u2019ouverture sur la cour int\u00e9rieure \u00e9tait trop \u00e9troite pour \u00e9clairer la pi\u00e8ce. Les murs orange et le lino marron au sol assombrissaient le tout. Sur le c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9vier en fa\u00efence, il y avait l\u2019un de ces bacs dont se servait Yvon pour faire jaunir dans du th\u00e9 des feuilles de papier, dont il se servait ensuite pour restaurer les livres qu\u2019il achetait aux puces, o\u00f9 je l\u2019accompagnais certaines fois. Je me dirigeai vers les chambres, celle  \u00e0 droite que nous occupions ma s\u0153ur et moi, et l&rsquo;autre, celle des parents. Je m\u2019arr\u00eatai devant les toilettes, sur ma gauche. Des \u00e9tag\u00e8res plac\u00e9es tr\u00e8s en hauteur abritaient des revues pornographiques, qu\u2019on avait faussement imagin\u00e9es hors de port\u00e9e de mes mains d\u2019enfant. Yvon avait fini par deviner que j\u2019avais d\u00e9couvert sa cachette. \u00ab\u2009C\u2019est notre petit secret,\u2009\u00bb avait-il murmur\u00e9. \u00ab\u2009Ta m\u00e8re n\u2019a pas besoin de savoir.\u2009\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Nous dormions, ma s\u0153ur et moi, dans des lits superpos\u00e9s. J\u2019occupais celui du bas, qui formait comme un coffre ferm\u00e9 sur trois c\u00f4t\u00e9s, le vaisseau o\u00f9 s\u2019\u00e9panouissait mon imagination, l\u00e0 o\u00f9, le soir venu, je me pr\u00e9cipitais rejoindre le r\u00eave commenc\u00e9 la veille. J\u2019\u00e9tais, dans le chariot b\u00e2ch\u00e9 d\u2019une caravane lanc\u00e9e \u00e0 la conqu\u00eate de l\u2019Ouest, celui qui dans son journal documentait l\u2019\u00e9pop\u00e9e. D\u2019autres fois, le capitaine d\u2019une fr\u00e9gate pirate, s\u2019appr\u00eatant \u00e0 affronter une terrible temp\u00eate ou un navire ennemi. Ma cabine \u00e0 la poupe du navire offrait une vue d\u00e9gag\u00e9e sur la mer et l\u2019\u00e9quipage, et un acc\u00e8s facile \u00e0 la barre. Assis \u00e0 mon bureau encombr\u00e9 de compas, de boussoles et de cartes marines, je surveillais les man\u0153uvres tout en notant pour la post\u00e9rit\u00e9 dans le livre de bord nos tout derniers exploits.<br>Et toujours, mon lit cabine me prot\u00e9geait du monde r\u00e9el. Il y avait un espace inframince entre le sol et le lit dans lequel moi seul pouvais me glisser. L\u00e0, je devenais invisible. Les bruits sourds contre les murs, les voix qui s\u2019\u00e9levaient certains soirs ne m\u2019atteignaient plus. Dans cet interstice, j\u2019\u00e9tais hors d\u2019atteinte. Je ne souffrais plus. Peut-\u00eatre m\u00eame \u00e9tais-je heureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors que je m\u2019appr\u00eatais \u00e0 partir, quelque chose m\u2019a retenu. Je r\u00e9alisai qu\u2019une pi\u00e8ce manquait \u00e0 mon dispositif. Le couloir, le salon, la cuisine, les deux chambres et m\u00eame les toilettes, j\u2019avais tout revisit\u00e9. Mais je n\u2019avais pas vu la salle de bain. Et m\u00eame, je n\u2019en avais aucun souvenir. Comme si elle n\u2019avait jamais exist\u00e9. Ou qu\u2019on l\u2019avait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment effac\u00e9e de ma m\u00e9moire. Plant\u00e9 au milieu du couloir, je scrutais les murs. Mes yeux s\u2019\u00e9taient habitu\u00e9s \u00e0 la p\u00e9nombre, et c\u2019est alors que je vis le mince trait de lumi\u00e8re qui se dessinait sous une porte que je n\u2019avais pas encore remarqu\u00e9e. Le disque continuait de tourner sur la platine du salon, mais les notes me parvenaient d\u00e9sormais d\u00e9form\u00e9es, \u00e9tir\u00e9es, douloureuses.<br>Je m\u2019approchai. Il me semblait maintenant entendre des g\u00e9missements ou des pleurs, provenant de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la parois. Je posai la main sur la poign\u00e9e, et ouvris grand la porte. Le plafonnier clignotait, projetant des ombres inqui\u00e9tantes sur les carreaux disjoints. Je vis un enfant nu qui sanglotait dans l\u2019eau stagnante de la baignoire, ses bras enserrant ses genoux contre sa poitrine.<br>Et lorsqu\u2019il se tourna vers moi, derri\u00e8re son regard vide, son visage me tendait un miroir o\u00f9 je me reconnus aussit\u00f4t.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019y \u00e9tais d\u00e9j\u00e0 revenu, et d\u00e9j\u00e0 j\u2019avais trouv\u00e9 porte close. Les deux battants vert bouteille me paraissaient moins impressionnants que lorsque j\u2019\u00e9tais enfant, mais c\u2019\u00e9tait bien la m\u00eame entr\u00e9e, le m\u00eame sas derri\u00e8re, sans aucun doute, puis la porte vitr\u00e9e qui menait \u00e0 l\u2019escalier enroul\u00e9 autour de l\u2019ascenseur. 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