{"id":190542,"date":"2025-07-15T14:52:49","date_gmt":"2025-07-15T12:52:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190542"},"modified":"2025-07-15T15:56:48","modified_gmt":"2025-07-15T13:56:48","slug":"rectoverso-5-que-sont-les-vaches-devenues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-5-que-sont-les-vaches-devenues\/","title":{"rendered":"#rectoverso #5 | Que sont les vaches devenues?"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"653\" height=\"416\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/cabine-telephonique-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-190545\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/cabine-telephonique-1.jpg 653w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/cabine-telephonique-1-420x268.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 653px) 100vw, 653px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a quelques ann\u00e9es, j\u2019ai revu <em>Novecento<\/em>. Dans la cour de la ferme, une courroie de la machine \u00e0 battre le grain se rompt et tue l\u2019un des ouvriers\u2026 et soudain, \u00e7a m\u2019est revenu\u00a0: il y avait la m\u00eame batteuse antique dans la ferme d\u2019un cousin \u00e9loign\u00e9, une ferme qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une \u00ab\u00a0ferme d\u2019antan\u00a0\u00bb \u00e0 cette \u00e9poque de mon enfance. On y allait rarement en \u00e9t\u00e9, le plus souvent en automne ou \u00e0 la fin de l\u2019hiver, aux mois des pluies. On garait la voiture \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la cour, un espace de terre battue et de cailloux, presque toujours sem\u00e9 de flaques. Quand il fallait descendre de la voiture, impossible de ne pas poser le pied dans la boue, les \u00e9trons et la fiente, m\u00eame en se mettant sur la pointe des pieds. \u00c7a me d\u00e9go\u00fbtait. Eux, les cousins, ils \u00e9taient en bottes de caoutchouc toute la journ\u00e9e, hommes et femmes. Les hommes ne les retiraient pas quand ils entraient dans la salle pour d\u00e9jeuner, insouciants d\u2019apporter avec eux cette boue grasse et collante. Les femmes r\u00e9pandaient de la sciure sur le pav\u00e9 apr\u00e8s l\u2019avoir lav\u00e9, \u00e7a agglom\u00e9rait les salet\u00e9s et rendait plus facile le nettoyage qu\u2019elles devaient recommencer chaque repas.<br>Dehors courent les volailles\u00a0: poules et coqs de Cayenne, miniatures agressives aux plumages color\u00e9s et \u00e9chevel\u00e9s, dindes et dindon, canards, et aussi une oie et un jars, couple de sales b\u00eates dont les \u00e9trons puent et qui ne cherchent qu\u2019\u00e0 pincer les jambes et cuisses nues qui passent \u00e0 leur port\u00e9e. Contre le mur pr\u00e8s de la porte de la cuisine, des clapiers \u00e0 lapins et, tout en haut, deux cages grillag\u00e9es o\u00f9 tournent sans r\u00e9pit deux furets que le cousin garde pour la chasse et qui cherchent \u00e0 mordre la main qui se serait un peu trop approch\u00e9e. Et les chiens, qui aboient et montrent les dents, attach\u00e9s certes, mais avec une longueur de cha\u00eene suffisante pour pouvoir attaquer quiconque tenterait d\u2019entrer plus avant dans la cour, l\u00e0 o\u00f9 tr\u00f4ne le tas de fumier sur sa mare de purin noir. On est assailli par les odeurs, fortes et \u00e9c\u0153urantes. Derri\u00e8re, la porcherie. A c\u00f4t\u00e9, une porte \u00e9branl\u00e9e par des coups incessants, ceux du verrat qui cherche \u00e0 s\u2019\u00e9chapper. Il y a l\u00e0 toutes les sortes d\u2019animaux de la ferme, \u00e0 l\u2019exception des ch\u00e8vres et moutons. Et au moins un m\u00e2le de chaque esp\u00e8ce, sauf un taureau, le cousin ayant enfin \u00e9t\u00e9 convaincu des bienfaits de l\u2019ins\u00e9mination artificielle.<br>Entre la voiture et les marches de l\u2019entr\u00e9e principale du corps de logis se dresse un grand corps gris et manchot, la pompe. Ce g\u00e9ant de fonte noir\u00e2tre n\u2019a qu\u2019un seul bras articul\u00e9, trop long, qui ne retombe qu\u2019en partie. S\u2019il fait chaud, les hommes, jambes \u00e9cart\u00e9es et dos courb\u00e9s, s\u2019y lavent la t\u00eate en rentrant des champs. Les femmes y remplissent les seaux \u00e0 longueur de journ\u00e9e. Il faut lever le bras de la pompe, l\u2019abaisser, le relever, l\u2019abaisser jusqu\u2019\u00e0 ce que le pompage soit amorc\u00e9. Le corps de fonte gargouille, puis pousse une sorte de g\u00e9missement, et crache enfin de l\u2019eau par le tuyau de son ventre.<br>La salle est sombre et basse de plafond. A gauche de l\u2019entr\u00e9e, accroch\u00e9 au mur sur une plaque de bois, le t\u00e9l\u00e9phone qui justifie la plaque d\u2019\u00e9mail blanc accroch\u00e9e au pilier de briques du portail d\u2019entr\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Cabine t\u00e9l\u00e9phonique\u00a0\u00bb. Le midi, les hommes y mangent, assis sur des bancs de part et d\u2019autre de la longue table. Seul le cousin a droit \u00e0 une chaise, ou plut\u00f4t un fauteuil de paille, au haut bout de la table. Les femmes, fichu sur la t\u00eate \u00e9t\u00e9 comme hiver, les servent\u00a0; elles, elles mangent \u00e0 la cuisine. Tant que le cousin n\u2019a pas ouvert son couteau, celui qu\u2019il garde pli\u00e9 dans sa poche et ne le quitte jamais, tant qu\u2019il n\u2019a pas commenc\u00e9 \u00e0 manger, aucun n&rsquo;ose toucher \u00e0 son assiette. \u00c9tiquette aussi s\u00e9v\u00e8re que celle de la cour d\u2019Angleterre.<br>Au plafond de la cuisine pendent des rouleaux de papier collant brun\u00e2tre, couvert de mouches englu\u00e9es. \u00c7a sent le lait suri. Dans l\u2019immense buffet \u00e0 quatre portes, on conserve les pains de beurre sal\u00e9, plus jaune que les boutons d\u2019or. Je me souviens, comme d\u2019un instantan\u00e9, avoir vu par la fen\u00eatre une tr\u00e8s vieille femme, la grand-m\u00e8re (ou l\u2019arri\u00e8re grand-m\u00e8re?) assise, affal\u00e9e comme un tas de chiffons contre la porte de l\u2019\u00e9table, en train d\u2019actionner verticalement une sorte de pilon de bois dans un c\u00f4ne de bois cercl\u00e9 semblable \u00e0 un tonnelet ouvert qu\u2019elle tenait entre ses genoux. C\u2019est une baratte, m\u2019a-t-on dit. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on fait le beurre.<br>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la cour, c\u2019est l\u2019\u00e9table. O\u00f9 sont les toilettes? Hein? y a pas n\u2019a pas de cabinet ici, faut aller dans l\u2019\u00e9table! Au fond, dans la paille! \u00c7a sent la bouse des vaches au cul merdeux, qui en chassent perp\u00e9tuellement les mouches de leur queue embren\u00e9e. C\u2019est une odeur un peu aigre, mais aussi chaude, bien moins d\u00e9plaisante que celle du purin, une odeur de paille, de foin s\u00e9ch\u00e9 et de chaleur animale, une odeur rassurante. Les vaches tach\u00e9es de roux et de noir sont des b\u00eates placides et amicales. Elles se sont pr\u00eat\u00e9es de bonne gr\u00e2ce \u00e0 mes essais maladroits pour les traire. Et j\u2019ai fini par apprendre \u00e0 saisir le trayon \u00e0 pleine paume, le masser vers le bas pour faire jaillir le jet de liquide blanc cr\u00e8me et oblique qui va tinter contre la paroi de m\u00e9tal du seau \u00e0 traire. Ah! l\u2019odeur du lait ti\u00e8de et frais et cr\u00e9meux et son go\u00fbt incomparable!<br>Les vaches ne restent \u00e0 l\u2019\u00e9table que l\u2019hiver. L\u2019\u00e9t\u00e9, on les m\u00e8ne au pr\u00e9, un peu au-dessus de la ferme. Il est clos de haies, elles peuvent y rester la nuit. Je les y ai emmen\u00e9es une fois ; elles semblaient tr\u00e8s heureuses de sortir et se laissaient mener sans difficult\u00e9. Pour aller les traire, la cousine prend une tr\u00e8s vieille voiture, une autre antiquit\u00e9, une Peugeot peut-\u00eatre, qui n\u2019a plus de couleur. L\u2019int\u00e9rieur a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement vid\u00e9\u00a0pour pouvoir y mettre les grands bidons de m\u00e9tal blanc au couvercle creux, le seau et le tabouret \u00e0 traire. Il ne reste que le si\u00e8ge de la conductrice. Qu\u2019importe, il n\u2019y a que quelques centaines de m\u00e8tres \u00e0 faire\u00a0! Je l\u2019ai accompagn\u00e9e une fois, ce qui m\u2019a permis de ressentir dans mon corps tout le sens de l\u2019expression \u00ab\u00a0tape-cul\u00a0\u00bb!<br>De la ferme, on rapportait du lait et du beurre. Et puis un jour, sans doute \u00e0 la suite d\u2019une embrouille, on a cess\u00e9 d\u2019y aller. Les vaches seules m\u2019ont manqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a deux ans, lors d\u2019une balade en voiture avec un ami, nous sommes pass\u00e9s non loin. Et si on y allait&nbsp;? Le village est minuscule, il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 difficile de retrouver la ferme.<br>La cour a \u00e9t\u00e9 bitum\u00e9e, plus aucune volaille n\u2019y picore. C\u2019est tr\u00e8s propre et coquet. La porte donnant acc\u00e8s \u00e0 la salle a \u00e9t\u00e9 repeinte, les vieilles marches de brique creus\u00e9es par le temps remplac\u00e9es par des degr\u00e9s de gr\u00e8s jaune p\u00e2le. Aucune trace de boue. La pompe n\u2019est plus l\u00e0. Il est possible que quelques morceaux de son grand corps de fonte aient \u00e9t\u00e9 repeints et reconvertis en supports pour les pots de g\u00e9ranium rouge dispos\u00e9s tout le long de la fa\u00e7ade du corps du logis. Maintenant, ici aussi, il y a l\u2019eau courante. Les clapiers \u00e0 lapins sont devenus des casiers de rangements. Le seul tracteur de la cour est un jouet d\u2019enfant en plastique rouge et jaune.<br>L\u2019\u00e9table a disparu. Plus de vaches, plus de paille, plus de foin, plus d\u2019odeurs, plus de lait cr\u00e9meux ni de beurre jaune.<br>A la place, un joli gazon, vert tendre et bien tondu avec salon de jardin, table et si\u00e8ges de rotin, parasol et chaises longues. La seule trace qui reste de l\u2019\u00e9table est au sol&nbsp;: un long ruban de pierre blanche.<\/p>\n\n\n\n<p>Ne reste sur le pilier de briques du portail que la plaque d\u2019\u00e9mail rong\u00e9e par la rouille et le temps, \u00ab&nbsp;Cabine t\u00e9l\u00e9phonique&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a quelques ann\u00e9es, j\u2019ai revu Novecento. 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