{"id":190568,"date":"2025-07-15T19:46:57","date_gmt":"2025-07-15T17:46:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190568"},"modified":"2025-07-15T21:52:17","modified_gmt":"2025-07-15T19:52:17","slug":"05-rectoverso-patine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/05-rectoverso-patine\/","title":{"rendered":"#rectoverso #05 | patine"},"content":{"rendered":"\n<p>Impressions g\u00e9ographiques \u2014 une appellation, rien de plus, et le temps sur les choses. Et sur le corps. Le mien et le leur, qui traversent et s\u2019inscrivent dans la rue, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>1971, quitter Marseille. Hier, la femme m\u2019a dit En 71, j\u2019\u00e9tais d\u2019accord pour la Suisse, y retrouver le calme, mais au fond \u00e7a a \u00e9t\u00e9 pareil. Pour lui, l\u2019homme, instable et tyrannique. La Suisse, loin du soleil et des bistrots. Pourquoi pas ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La rue \u00e9troite, le point fixe qui ne change pas. Quatre ou cinq fois par an. La haute maison au mitan de la rue, le jardin de derri\u00e8re, on y descend en douze marches depuis la porte dans la cuisine, le jardin de devant est de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue. Jean que la femme appelle Papa, et Madou que la femme appelle Maman vivent l\u00e0, parfois seuls, parfois la maison pleine. On est quatorze quand tout le monde est l\u00e0 dit Madou \u00e0 qui veut bien l\u2019entendre, voisine, ancienne \u00e9l\u00e8ve, ancien coll\u00e8gue ou parent, ou seulement boulang\u00e8re ou le boucher.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En 71 un portail remplace l\u2019ancien portillon et le petit escalier a \u00e9t\u00e9 d\u00e9moli au profit d\u2019un \u00e9largissement et d\u2019un plan inclin\u00e9 vers le jardin, on a sauv\u00e9 le rosier grimpant. Apr\u00e8s des ann\u00e9es de camping, il y a la caravane \u00e0 sortir et rentrer, \u00e0 garder \u00e0 l\u2019abri l\u2019hiver. Jean d\u00e9t\u00e8le la caravane, il empaume la poign\u00e9e dans sa main large,&nbsp; il la fait tourner sur place, la caravane est devant lui, il la tient dans la pente mais ne voit rien, il dirige pourtant la man\u0153uvre. Il crie : Retenez-la, retenez-la. On y va. Doucement. Doucement. Il y a des moments comme \u00e7a, la situation est proche, concr\u00e8te, le poids de la caravane contre&nbsp; mon \u00e9paule, le cri avec dans le ventre la petite peur de mal faire, de manquer de force et de l\u00e2cher. Jean crie : Doucement, doucement. Jusqu\u2019en bas. Alors j\u2019entends sa voix.<\/p>\n\n\n\n<p>En 90, la caravane est sous le hangar, elle est all\u00e9e partout, elle a servi aux s\u0153urs de la femme, mais l\u00e0 elle ne sort plus, elle reste en place, on y dort parfois s\u2019il manque un lit. On n\u2019est plus quatorze, on ne tient plus tous ensemble. La maison reste la m\u00eame, sauf une chambre retapiss\u00e9e, et des doubles-vitrages en feuilles de plastiques \u00e0 recouvrir les livres mont\u00e9s sur des ch\u00e2ssis vis\u00e9s aux fen\u00eatres, Jean aime fabriquer, tant pis si l\u2019efficatit\u00e9 r\u00e9\u00e9elle est faible, il soutient le contraire. Qu\u2019on a br\u00fbl\u00e9 moins de fioul et eu moins froid. En vingt-ans, les deux entr\u00e9es de la rue, rue de la Saunerie et rue du Champ du Prieur, ont encore chang\u00e9. C\u00f4t\u00e9 Saunerie, plus d\u2019\u00e9picerie Alimentation G\u00e9n\u00e9rale, l\u2019\u00e9picier monsieur Bousquet parti \u00e0 la retraite, Chez Bousquet a ferm\u00e9 sans laisser de trace. Je v\u00e9rifie aujourd\u2019hui la date exacte, l\u2019inauguration de la nouvelle Gendarmerie \u00e9tait en 82, la caserne porte le nom d\u2019un r\u00e9sistant, le pr\u00e9fet remercie sa veuve d\u2019avoir accept\u00e9 qu\u2019on garde le nom malgr\u00e9 le changement de b\u00e2timent. Et la rue bient\u00f4t sera \u00e0 sens unique, les jardins seront un peu r\u00e9tr\u00e9cis et Rue des Coop\u00e9rateurs sera \u00e9largie, ce sera en 94, apr\u00e8s le d\u00e9bordement du Tarn et les d\u00e9g\u00e2ts partout en basse ville. Cot\u00e9 Champ du Prieur, la rue n\u2019est plus la m\u00eame, elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9largie sur son bord gauche en sortant, plus de mur de pierre ni de d\u00e9bouch\u00e9 direct, mais un mur de b\u00e9ton avec cach\u00e9s, bien cach\u00e9s des voisins dont on ne sait rien \u2014 ils ne parlent pas, ils sont pas de Millau et sont plus nantis que nous et les autres \u2014 sauf qu\u2019ils creusent une piscine, une piscine en plein Millau\u2026on conna\u00eet pas, on sait pas comment \u00e7a nous ferait, on aimerait essayer mais ils n\u2019invitent pas, et on les conna\u00eet pas, on sort de la rue en longeant leur mur de b\u00e9ton, on regarde pousser leurs bambous, des bambous \u00e0 Millau\u2026 quand les bambous sont bien grands, on ne voit plus rien, la rue est jonch\u00e9 de fines feuilles jaunies quelque soit la saison, il y a la place de poser une ou deux voitures. D\u2019autres maisons se r\u00e9novent, et m\u00eame se vendent, mais elles gardent leurs formes, restent famili\u00e8res sauf la couleur de la fa\u00e7ade, d\u2019un \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019autre, ce qui change ce sont les bruits, les voix, la fa\u00e7on de converser dans les cours, les jardins, de laisser des rires passer, ou bien l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un chien ou de quelques poules, un coq qui chantait derri\u00e8re la maison crie \u00e0 pr\u00e9sent de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, je sais que ce n\u2019est pas le m\u00eame, qu\u2019un poulailler a ferm\u00e9 et qu\u2019il y a un nouvel enclos ailleurs, le cocorico a seulement travers\u00e9 par magie, les conversations quand on se voit dans la rue se raccourcissent mais on conna\u00eet les enfants qui prennent la suite des parents, Bonnaterre, Muret, d\u2019autres fois la maison se transforme entre les mains de propri\u00e9taires qui ne sauront jamais qu\u2019on entrait autrefois par ce qui est devenue l\u2019arri\u00e8re, un passage minuscule prenant sur la Traverse du Champ du Prieur avec au fond une porte de fer, un poulailler qui ne servait plus que pour un gros poulet de temps en temps, \u00e0 faire tuer par madame Muret un de ces dimanche de foire quand Fontaneille descend, madame Muret la m\u00e8re, on disait chez Andr\u00e9 Muret. Plusieurs Muret occupaient la rue. On prenait les escaliers vers la cuisine, on toquait et on nous ouvrait.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>A partir de quand le sentiment d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 a-t-il pris le dessus ? Lors des visites enfantines quand la rue commente d\u2019o\u00f9 on arrive : Marseille, Fribourg, Barcelone, Paris, Lyon et nous interroge \u00e0 peine un pied hors de la voiture ? Apr\u00e8s que j\u2019ai pass\u00e9 deux ans dans la maison entre 1974 et 1976 et perdu tout le monde de vue apr\u00e8s 1977, le bac, les \u00e9tudes qui font quitter Millau. Apr\u00e8s que l\u2019enfant soit n\u00e9e, que la grand-m\u00e8re, l\u2019autre, soit morte, apr\u00e8s le grand-p\u00e8re, l\u2019autre soit mort aussi. Est-ce la rue, la ville, l\u2019arpentage qui change ou seulement le corps qui les traverse, j\u2019ai cherch\u00e9 les gens, les visages, je les scrutais, celui-ci ou celle-l\u00e0 serait peut-\u00eatre l\u00e0, comme moi en vacances, je traversais la ville, me tenais devant leurs adresses, leurs maisons. Aucun mouvement, des noms inconnus, des impressions bizarres. Et si quelqu\u2019un me demande ce que je cherche ? Je file, je marche comme si je savais o\u00f9 aller ensuite, je fuis aussi vite que possible, j\u2019ach\u00e8te du fromage en chemin, je prends une photo que je ne reconnais pas quand la pellicule revient d\u00e9velopp\u00e9e, je me baigne sur des plages nouvellement am\u00e9nag\u00e9es dans des rivi\u00e8res aux eaux froides, \u00e7a reste au moins, je parcours des chemins \u00e0 pieds, des routes en voitures, rien ne ressemble \u00e0 ce jour de crue en 1976 quand la Dourbie hurlait contre le haut rocher avant la Roque, rien ne ressemble \u00e0 ce jour de juin 2000 o\u00f9 je suis venue encourager Jos\u00e9 Bov\u00e9 \u00e0 son entr\u00e9e au Tribunal pour un Mac-Do d\u00e9mont\u00e9. Il arrive en charrette avec ses co-accus\u00e9s, ils sont dix, il y a leurs paroles r\u00e9volutionnaires prononc\u00e9es sur la place remplie de monde, le monde le soutient, je suis-l\u00e0, je remplie la place, je soutiens Bov\u00e9, sa cause me remplie, la ville a beau garder sa forme, elle est diff\u00e9rente, chaude, bruyante, bruissante, les regards se saluent, Place Emma Calv\u00e9 au forum, c\u2019est Bourdieu qui parle, rien ne m\u2019arr\u00eate et je pose une question, \u00e0 la Maladradrerie au bord du Tarn, Susan Sontag est vivante, elle est sur sc\u00e8ne avec Bov\u00e9, elle prononce des paroles de femme et d\u2019\u00e9cologie, de militantisme, des parole \u00e0 entendre, \u00e0 diffuser, des paroles qui disent sa maladie, son combat et la force de militer qu\u2019elle garde intacte et nous transmet, d\u2019autre aussi le font mais elle est la plus formidable, j\u2019aime tout d\u2019elle, sa robe longue, ses cheveux l\u00e2ch\u00e9s et sa force de conviction. A la nuit, Cantat n\u2019a tu\u00e9 personne, Noir D\u00e9sir joue pour une foule infinie, juste avant Zebda, et apr\u00e8s Cabrel. La Maladrerie dispara\u00eet sous les corps, les milliers de corps chauds, dansants, vivants venus \u00e9couter les concerts et soutenir la cause. 35 000 peut-on lire dans les comptes rendus, on marche un temps fou avant de s\u2019en extraire et rentrer. Rendez-vous est pris pour demain matin, ramasser les m\u00e9gots et les papiers, on est plusieurs centaines, le terrain est ratiss\u00e9 en moins de deux, Bov\u00e9 nous f\u00e9licite, on retourne dormir.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui je vais avec la femme acheter des chaussures. Le magasin a chang\u00e9 de nom, mais il est l\u00e0. A sa place. La m\u00eame que dans ses souvenirs \u00e0 elle. On attend du monde pour demain, les premiers ce soir. Le vent fait claquer la porte. Fermez les portes ! crie la voix de Jean. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Impressions g\u00e9ographiques \u2014 une appellation, rien de plus, et le temps sur les choses. Et sur le corps. Le mien et le leur, qui traversent et s\u2019inscrivent dans la rue, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e.&nbsp; 1971, quitter Marseille. Hier, la femme m\u2019a dit En 71, j\u2019\u00e9tais d\u2019accord pour la Suisse, y retrouver le calme, mais au fond \u00e7a a \u00e9t\u00e9 pareil. Pour <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/05-rectoverso-patine\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #05 | patine<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":25,"featured_media":190599,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7583],"tags":[],"class_list":["post-190568","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-05-joy-sorman-avant-apres"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/190568","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/25"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=190568"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/190568\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":190614,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/190568\/revisions\/190614"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/190599"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=190568"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=190568"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=190568"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}