{"id":190603,"date":"2025-07-15T20:21:41","date_gmt":"2025-07-15T18:21:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190603"},"modified":"2025-07-15T21:51:15","modified_gmt":"2025-07-15T19:51:15","slug":"rectoverso-05-la-mome","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-05-la-mome\/","title":{"rendered":"#rectoverso\u00a0#05 | La m\u00f4me"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>M\u00e9nilmontant, XIe arrondissement, aux lisi\u00e8res du XXe.<\/strong><br>Dessous la ligne 2 du m\u00e9tro qui brinquebale au-dessus des boulevards,<br>il y aurait eu, dit-on, une gare de marchandises au tournant du si\u00e8cle \u2014mais moi, je ne l\u2019ai jamais vue.<br>Juste les rumeurs de fer, les vestiges d\u00e9rob\u00e9s par le temps et les fa\u00e7ades rong\u00e9es de suie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la sortie du m\u00e9tro, on prenait \u00e0 gauche.<br>Rue Oberkampf, le trottoir luisait de pluie,&nbsp;on passait devant les bains-douches municipaux,&nbsp;\u00e9cailles vert-de-gris sur les carreaux,&nbsp;souvenir d\u2019un temps o\u00f9 l\u2019eau ne montait pas jusqu\u2019aux \u00e9tages.<br>Les immeubles se tenaient les uns aux autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la vitrine du boulanger, des religieuses, le cochon pendait en effigie chez le charcutier,<br>et un magasin d\u2019habits pour enfants au coin de la rue Crespin du Gast \u2014 du nom de Camille,\u00a0h\u00e9ro\u00efne, cascadeuse du si\u00e8cle d\u2019avant :<br>pilote, chanteuse, escrimeuse,\u00a0f\u00e9ministe t\u00eatue, et pr\u00e9sidente de la SPA \u2014<br>la rue portait son nom comme un collier de travers.<br>Elle est morte en 1942, au P\u00e8re-Lachaise elle repose.<\/p>\n\n\n\n<p>On longeait la laiterie, le marchand de couleurs (qui ne vendait pas de couleurs, mais des pots de solvants et des pinceaux),&nbsp;le resto aux nappes cir\u00e9es, le cordonnier et ses talons en grappe \u2014<br>Nous, on vivait juste l\u00e0, au 5, on poussait la porte de bois \u00e9pais,&nbsp;en s\u2019agrippant \u00e0 la poign\u00e9e de bronze comme \u00e0 une m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>Le hall sentait le froid, le charbon et la poussi\u00e8re de courrier.<br>\u00c0 gauche, un couloir discret, deux portes :&nbsp;les caves et les poubelles \u2014<br>dans cet ordre, ou dans l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019escalier lav\u00e9 une fois par semaine, sentait l\u2019eau de javel, il grin\u00e7ait de dix-sept marches par vol\u00e9e. On les comptait, on les connaissait. Trois portes \u00e0 gauche, trois \u00e0 droite, et toujours ce demi-jour dans le couloir, comme si la lumi\u00e8re elle-m\u00eame h\u00e9sitait \u00e0 entrer.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0                              La n\u00f4tre avait un seul verrou, et une cl\u00e9 si grosse qu\u2019on aurait pu croire qu\u2019elle ouvrait un ch\u00e2teau. Elle donnait \u2014 directement, brutalement \u2014 sur un m\u00e8tre carr\u00e9 d\u2019entr\u00e9e. Des porte-manteaux en bois ceinturaient les toilettes comme des gardes en faction. \u00c0 droite, une cuisine minuscule, jaune l\u00e9zard\u00e9, le plafond craquait comme une peau s\u00e8che. Au fond, une glaci\u00e8re o\u00f9 l\u2019on mettait des pains de glace livr\u00e9s \u00e0 dos d\u2019homme, un r\u00e9chaud au gaz, un \u00e9vier \u00e0 chauffe-eau capricieux, et un garde-manger dans le placard sous la fen\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le confort, disait-on.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux pi\u00e8ces en enfilade dont le sol en parquet avait \u00e9t\u00e9 restaur\u00e9 \u00e0 la fin de la guerre apr\u00e8s que l\u2019appartement r\u00e9quisitionn\u00e9 par les allemands eut \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9.<br>Une salle \u00e0 manger-chambre avec fen\u00eatre sur cour : une table, six chaises en bois et un tabouret en formica, un buffet aux secrets,&nbsp;et un lit-cage qu\u2019on repliait chaque matin, remplac\u00e9 plus tard par une t\u00e9l\u00e9.<br>Puis la chambre \u2014 la grande \u2014&nbsp;deux lits pour cinq, une armoire, une table de nuit pour le cendrier plein de m\u00e9gots gauloise sans filtre, une fen\u00eatre sur rue aux stores toujours descendus.&nbsp;Derri\u00e8re la porte, des habits empil\u00e9s, une montagne de tissus fatigu\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions sept.<br>Et pourtant tout tenait, ou presque.<br>Les murs s\u2019\u00e9loignaient \u00e0 l\u2019inspiration et se rapprochaient \u00e0 l\u2019expiration.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bien plus tard\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><br>J\u2019y suis retourn\u00e9e au 5, rue Crespin du Gast.<br>Le m\u00e9tro glissait sur la ligne 2, le sifflement d\u2019un fant\u00f4me accroch\u00e9 \u00e0 ses rails, celui de mon enfance.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les bains-douches \u00e9taient devenus un spa,&nbsp;de luxe, bien s\u00fbr \u2014 car aujourd\u2019hui on ne se lave plus,<br>on s\u2019offre des exp\u00e9riences.&nbsp;La rue Oberkampf, elle, avait troqu\u00e9 ses artisans contre des enseignes anonymes : bistrots \u00e0 tapas, plats \u00e0 emporter dans des bo\u00eetes compostables,&nbsp;un tabac-loto \u00e0 l\u2019\u00e9clairage cru,&nbsp;et un magasin de coques pour t\u00e9l\u00e9phones,&nbsp;sous plastique et n\u00e9on.<\/p>\n\n\n\n<p>Crespin du Gast n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un nom sur une plaque de Google Maps.<br>Des boutiques vitr\u00e9es,&nbsp;des bureaux d\u2019informatique o\u00f9 l\u2019on vend du vide et du cloud, un restaurant gastronomique que j\u2019imaginais r\u00e9serv\u00e9 aux chefs d\u2019entreprise<br>et une onglerie o\u00f9 tout brille en faux-semblants.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, elle.<br>La plaque en cuivre grav\u00e9e :&nbsp;<strong>Mus\u00e9e \u00c9dith Piaf<\/strong>.<br>Je suis rest\u00e9e fig\u00e9e devant.&nbsp;Un digicode scellait d\u00e9sormais l\u2019entr\u00e9e du num\u00e9ro 5 \u2014<br>ce m\u00eame porche que j\u2019avais jadis ouvert avec la poign\u00e9e de bronze,<br>celui-l\u00e0 m\u00eame qui ne grin\u00e7ait plus, et qui disait : \u00ab entre \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pas pris l\u2019ascenseur.<br>Il emplit maintenant toute la cage d\u2019escalier,&nbsp;comme un c\u0153ur m\u00e9canique qui a grossi trop vite.<br>Moi, j\u2019ai voulu marcher, trois fois dix-sept marches,&nbsp;comme avant.&nbsp;Mes jambes se souvenaient,&nbsp;mes pas h\u00e9sitaient entre hier et aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai sonn\u00e9.<br>Un homme m\u2019a ouvert \u2014<br>souriant, peut-\u00eatre un peu g\u00ean\u00e9.<br>Il m\u2019a dit :&nbsp;<em>\u00ab\u00a0Bienvenue, entrez.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019\u00e9tait l\u00e0.<br>Mon appartement, ou plut\u00f4t, ce qu\u2019il \u00e9tait devenu :<br>agrandi, assembl\u00e9 \u00e0 celui d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9.&nbsp;Un mus\u00e9e, un sanctuaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Les murs d\u00e9bordaient.<br>Photos noir et blanc, lettres manuscrites sous verre, articles fan\u00e9s, pochettes de disques aux titres que je ne connaissais pas.<br>Et dans l\u2019air, sa voix.<br>\u00c9dith.\u00a0La M\u00f4me, comme ils disaient.<br>Ses chansons me parvenaient depuis des haut-parleurs discrets,\u00a0certaines connues, d\u2019autres \u00e9trang\u00e8res,\u00a0mais toutes parlaient de solitude, de courage, d\u2019amour caboss\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai tout regard\u00e9.<br>Tout.<br>Et puis je me suis prise en photo,&nbsp;pr\u00e8s de son double en carton, grandeur nature.<br>Nous \u00e9tions de la m\u00eame taille.<br>Elle et moi,&nbsp;dans ce lieu qu\u2019elle avait, habit\u00e9 pendant une ann\u00e9e, bien avant nous,<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne me suis pas reconnue dans les murs, mais quelque chose en moi a souri.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre que les lieux n\u2019appartiennent \u00e0 personne. Peut-\u00eatre qu\u2019ils nous traversent, comme une chanson qu\u2019on fredonne, et qu\u2019on n\u2019oublie pas tout \u00e0 fait\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e9nilmontant, XIe arrondissement, aux lisi\u00e8res du XXe.Dessous la ligne 2 du m\u00e9tro qui brinquebale au-dessus des boulevards,il y aurait eu, dit-on, une gare de marchandises au tournant du si\u00e8cle \u2014mais moi, je ne l\u2019ai jamais vue.Juste les rumeurs de fer, les vestiges d\u00e9rob\u00e9s par le temps et les fa\u00e7ades rong\u00e9es de suie. \u00c0 la sortie du m\u00e9tro, on prenait \u00e0 <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-05-la-mome\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso\u00a0#05 | La m\u00f4me<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":604,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7583],"tags":[],"class_list":["post-190603","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-05-joy-sorman-avant-apres"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/190603","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/604"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=190603"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/190603\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":190610,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/190603\/revisions\/190610"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=190603"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=190603"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=190603"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}