{"id":190617,"date":"2025-07-15T23:21:12","date_gmt":"2025-07-15T21:21:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190617"},"modified":"2025-07-16T07:17:10","modified_gmt":"2025-07-16T05:17:10","slug":"recto-verso-5-besame-mucho","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-5-besame-mucho\/","title":{"rendered":"#rectoverso #05 | Besame mucho"},"content":{"rendered":"\n<p>Recto 5<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une petite propri\u00e9t\u00e9 sise \u00e0 Montlouis-sur-Loire, au lieu-dit \u00ab\u00a0Les Fosses-Bouteilles \u00bb. Ce jour-l\u00e0, apr\u00e8s avoir franchi le portail noir, j\u2019emprunte une all\u00e9e grillag\u00e9e bord\u00e9e de thuyas jusqu\u2019\u00e0 une arri\u00e8re-cour. Puis je foule un sol b\u00e9tonn\u00e9, immacul\u00e9 de t\u00e2ches noires. Tout au fond, en face de moi, j\u2019aper\u00e7ois la vieille carcasse couleur cr\u00e8me d\u2019une Citro\u00ebn Ami 6 d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9chappent quelques gu\u00eapes. Un p\u00eacher en fleurs la jouxte. Je m\u2019approche de l\u2019arbre. Il n\u2019est pas tr\u00e8s haut, ses branches sont fines et tordues. Je regarde les p\u00e9tales roses p\u00e2les qui ornent ses rameaux nus puis son tronc. Je ne peux m\u2019emp\u00eacher de toucher du bout des doigts l\u2019\u00e9corce rugueuse. Soudain, un juron se fait entendre, suivi du bruit m\u00e9tallique d\u2019un outil heurtant le sol. Je tente de reprendre ma d\u00e9ambulation mais \u00e0 peine ai-je fait quelques pas que j\u2019arrive d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la hauteur d\u2019un garage en parpaings. C\u2019est Aur\u00e9lia, une coll\u00e8gue habitant \u00e0 proximit\u00e9 qui m\u2019a donn\u00e9 l\u2019adresse ce matin. C\u2019est urgent car j\u2019en ai besoin pour mon automobile, une Clio blanche qui a un probl\u00e8me r\u00e9current au moment du d\u00e9marrage. Les portes de la remise, fabriqu\u00e9es \u00e0 partir d\u2019un assemblage sommaire de tasseaux et de lattes en bois, sont grandes ouvertes. La toiture quant \u00e0 elle est en t\u00f4le. Je remarque un petit trou am\u00e9nag\u00e9 au niveau du linteau, dans le prolongement vertical du montant de serrure. C\u2019est l\u2019endroit id\u00e9al pour y cacher une cl\u00e9. Une forte odeur de cambouis m\u2019envahit les narines. C\u2019est chaud et tenace, presque agr\u00e9able. J\u2019\u00e9coute les bruits qui \u00e9manent de l\u2019int\u00e9rieur. Les outils s\u2019entrechoquent, un moteur vrombit. Il y a des raclements et des hoquets. Un cric grince au m\u00eame rythme qu\u2019une musique \u00e9manant d\u2019un vieux poste de radio. C\u2019est une chanson espagnole \u00ab\u00a0Besame mucho\u00a0\u00bb. Au moment du refrain, j\u2019entends le garagiste fredonner et me d\u00e9cide enfin \u00e0 entrer. L\u2019homme est de dos, pench\u00e9 sur son \u00e9tabli. Il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 de chanter et vient de se mettre \u00e0 siffler. Derri\u00e8re une pompe \u00e0 huile manuelle se trouve la fosse \u00e0 vidange et, appuy\u00e9 contre le mur du fond, un vieux V\u00e9loSolex. J\u2019avance en me raclant la gorge pour manifester ma pr\u00e9sence. J\u2019ai peur de me salir. J\u2019arrive du bureau. Tout ici est tellement gras et collant. Le sol est jonch\u00e9 d\u2019\u00e9crous de toutes les tailles. Il y a aussi des cl\u00e9s et des tournevis dont les manches sont devenus poisseux \u00e0 force d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 manipul\u00e9s. L\u2019homme se retourne et me sourit. Il approche de la soixantaine, ses petits yeux en amande sont vifs et rieurs. De grosses gouttes de sueur perlent \u00e0 son front. Sa peau est tann\u00e9e par le soleil. Il porte une combinaison macul\u00e9e de graisse et d\u2019huile. Il saisit sur la large table situ\u00e9e derri\u00e8re lui un chiffon pour tenter de s\u2019essuyer les mains mais, les jugeant encore trop sales, il avance \u00e0 leur place un coude. Je fais de m\u00eame avec l\u2019un des miens. Nos deux membres s\u2019entrechoquent et nous rions. Ce garagiste est aimable, un brin malicieux. Sa voix a un l\u00e9ger accent. Il me demande la marque de ma voiture, son ann\u00e9e, son kilom\u00e9trage ainsi qu\u2019un bref descriptif de la situation. Il jauge mes r\u00e9ponses et me parle alors d\u2019encrassement, de capteur de vilebrequin et de syst\u00e8me d\u2019injection. Je ne comprends pas grand-chose \u00e0 son jargon mais j\u2019acquiesce \u00e0 chacune de ses interpr\u00e9tations. Il m\u2019informe qu\u2019il a une ou deux heures devant lui avant l\u2019arriv\u00e9e du prochain client. Il n\u2019aura pas besoin d\u2019aller \u00e0 la casse ou chez un concessionnaire. Il a la pi\u00e8ce qu\u2019il faut au garage. Il me propose de rentrer ma voiture pour qu\u2019il puisse y jeter un \u0153il. Il s\u2019enquiert de mon temps \u00e0 moi. Je lui parle d\u2019Aur\u00e9lia chez qui je peux aller en attendant qu\u2019il r\u00e9pare ma Clio. Au moment o\u00f9 nous sortons du garage, je vois une ombre blanche \u00e0 m\u00eame le sol foncer \u00e0 vive allure dans ma direction. J\u2019ai \u00e0 peine le temps de r\u00e9aliser qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un coq que l\u2019animal est d\u00e9j\u00e0 en train de s\u2019acharner sur mes mollets. Il m\u2019ass\u00e8ne plusieurs coups de becs nerveux. Surprise, je crie et je m\u2019affole. Le garagiste attrape un b\u00e2ton pos\u00e9 contre une des portes et le secoue vigoureusement devant le volatile en accompagnant ses gestes d\u2019une s\u00e9rie d\u2019onomatop\u00e9es et d\u2019un \u00ab Coco, esp\u00e8ce de corniaud\u00a0\u00bb. Je frotte \u00e9nergiquement mes tibias. Ma jupe midi en jean a limit\u00e9 l\u2019attaque de l\u2019oiseau de basse-cour \u00e0 la partie inf\u00e9rieure de mes jambes. Le garagiste s\u2019excuse pour l\u2019animal. Nous avan\u00e7ons jusqu\u2019\u00e0 un salon de jardin install\u00e9 juste devant la porte-fen\u00eatre de la maison du propri\u00e9taire. Invit\u00e9e \u00e0 m\u2019asseoir, je prends place sur une des quatre chaises en plastique. L\u2019homme actionne un robinet en fonte fich\u00e9 dans le mur de fa\u00e7ade et situ\u00e9 \u00e0 droite des deux marches grises qui donnent acc\u00e8s \u00e0 la cuisine. Celle-ci aujourd\u2019hui est ouverte mais un tissu \u00e9pais en coton ray\u00e9 la prot\u00e8ge des regards indiscrets. De l\u2019eau fra\u00eeche jaillit du robinet. Tandis que l\u2019homme se savonne les mains, j\u2019observe les traces d\u2019\u00e9coulement et les d\u00e9p\u00f4ts de calcaires blanch\u00e2tres sur le parement puis je regarde discr\u00e8tement ma montre. Il est seize heures. Les mains encore mouill\u00e9es, le garagiste r\u00e9oriente le parasol puis finit de les essuyer en tapotant \u00e9nergiquement sur son bleu de travail. Il monte jusqu\u2019au seuil de la porte et passe ensuite sa t\u00eate \u00e0 travers l\u2019\u00e9toffe, interpellant sa femme. \u2014\u00a0<em>Yvette, c\u2019est l\u2019heure du th\u00e9, apporte-nous s\u2019il te pla\u00eet une tasse suppl\u00e9mentaire. Nous avons une invit\u00e9e.<\/em> Une dame assez grande, plut\u00f4t enrob\u00e9e mais au port de t\u00eate altier appara\u00eet une dizaine de minutes plus tard. Elle porte un plateau en \u00e9tain sur lequel ont \u00e9t\u00e9 dispos\u00e9es trois tasses en porcelaine fine accompagn\u00e9es de leur soucoupe. Je remarque \u00e9galement l\u2019\u00e9l\u00e9gant sucrier issu du m\u00eame service et sa pince \u00e0 sucre. Dans une assiette, des p\u00e2tisseries orientales aux couleurs mordor\u00e9es se chevauchent l\u00e9g\u00e8rement. Apr\u00e8s m\u2019avoir salu\u00e9 de la t\u00eate, la propri\u00e9taire des lieux d\u00e9pose d\u00e9licatement sur la table le contenu de son plateau. Elle s\u2019\u00e9clipse quelques secondes puis r\u00e9appara\u00eet avec la th\u00e9i\u00e8re. Son th\u00e9 est \u00e0 la menthe et je le trouve divin. Le garagiste qui l\u2019a bu d\u2019une seule traite me laisse entre les mains de sa femme et retourne \u00e0 ses affaires. Tout le temps o\u00f9 il aura la t\u00eate dans le moteur de ma Clio, je resterai \u00e0 discuter avec la propri\u00e9taire. Nous nous \u00e9chapperons le temps d\u2019une balade dans leur grand jardin. Je repartirai aux alentours de dix-neuf heures avec mon auto r\u00e9par\u00e9e, le coffre plein de framboises, quelques l\u00e9gumes et une douzaine d\u2019\u0153ufs frais.<\/p>\n\n\n\n<p>Verso 5<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne travaille plus avec Aur\u00e9lia depuis quinze ans. J\u2019ai chang\u00e9 d\u2019employeur et de ville aussi mais nous n\u2019avons jamais cess\u00e9 de nous voir pour autant. Elle et son mari sont venus me visiter plusieurs fois \u00e0 Lyon et nous sommes partis en vacances plusieurs \u00e9t\u00e9s ensemble. Mais je n\u2019ai pas eu beaucoup d\u2019occasions ces derni\u00e8res ann\u00e9es de passer les voir \u00e0 Montlouis-sur-Loire. Aujourd\u2019hui, c\u2019est diff\u00e9rent. Elle et Ludo font une grande f\u00eate pour leurs cinquante ans et je viens les aider dans leurs pr\u00e9paratifs. Je s\u00e9journe \u00e0 cette occasion chez ma m\u00e8re qui habite \u00e0 Amboise. Je lui ai emprunt\u00e9 sa bicyclette. Longeant la Loire, je croise le chemin de jeunes automobilistes arr\u00eat\u00e9s sur le bas-c\u00f4t\u00e9. Ils sont en panne et en grande discussion avec le chauffeur d\u2019une d\u00e9panneuse. Les doublant tous les trois, je songe soudain au garagiste. C\u2019est d\u2019ailleurs \u00e0 lui que j\u2019ai c\u00e9d\u00e9 ma vieille Clio juste avant que je quitte la Touraine. Je me rem\u00e9more mes nombreuses visites \u00e0 ce couple. Je repense \u00e0 leur gentillesse et \u00e0 leur grande g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. Ont-ils d\u00e9m\u00e9nag\u00e9, chang\u00e9 de r\u00e9gion ? Sont-ils toujours de ce monde ? J\u2019ai encore une petite heure devant moi et je d\u00e9cide de faire un d\u00e9tour pour satisfaire ma curiosit\u00e9. Je tourne une rue avant celle du garagiste et de sa femme pour pouvoir contourner leur habitation. J\u2019emprunte ensuite une route \u00e9troite en terre battue qui donne acc\u00e8s directement \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de leur jardin. J\u2019ai tr\u00e8s envie de contempler l\u2019all\u00e9e aux cerisiers et dans son prolongement le grand potager. Mais je ne vois rien ! Je suis pass\u00e9e certainement trop vite et j\u2019ai rat\u00e9 leur parcelle. Je descends de mon v\u00e9lo pour refaire le m\u00eame trajet lentement et \u00e0 pied. Mais bon sang, c\u2019\u00e9tait bien l\u00e0 pourtant ! Apr\u00e8s avoir pass\u00e9 de longues minutes immobile \u00e0 observer les parcelles qui me font face, je crois reconna\u00eetre au loin leur maison. J\u2019ai toutefois un long moment d\u2019h\u00e9sitation car je ne vois pas la porte-fen\u00eatre de la cuisine. Il n\u2019y a plus la moindre trace du magnifique jardin. Le garage aux portes en bois bleu s\u2019est \u00e9vanoui lui aussi. Je cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment des yeux les deux majestueux figuiers dont les branches ployaient sous le poids des fruits trop m\u00fbrs. Je me rem\u00e9more les senteurs enivrantes des rosiers et l\u2019image du cam\u00e9lia aux p\u00e9tales rouge profond me hante. Une profonde tristesse m\u2019envahit. Je reste sid\u00e9r\u00e9e devant cette nouvelle all\u00e9e goudronn\u00e9e parsem\u00e9e de chaque c\u00f4t\u00e9 d\u2019une pelouse artificielle. J\u2019enfourche mon v\u00e9lo et m\u2019\u00e9loigne rapidement de ce lieu d\u00e9sormais d\u00e9nu\u00e9 d\u2019\u00e2me.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recto 5 C\u2019est une petite propri\u00e9t\u00e9 sise \u00e0 Montlouis-sur-Loire, au lieu-dit \u00ab\u00a0Les Fosses-Bouteilles \u00bb. Ce jour-l\u00e0, apr\u00e8s avoir franchi le portail noir, j\u2019emprunte une all\u00e9e grillag\u00e9e bord\u00e9e de thuyas jusqu\u2019\u00e0 une arri\u00e8re-cour. Puis je foule un sol b\u00e9tonn\u00e9, immacul\u00e9 de t\u00e2ches noires. 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