{"id":190741,"date":"2025-07-19T15:40:17","date_gmt":"2025-07-19T13:40:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190741"},"modified":"2025-07-19T15:40:18","modified_gmt":"2025-07-19T13:40:18","slug":"rectoverso-02-kerangal-naviguer-la-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-kerangal-naviguer-la-nuit\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 Kerangal | Naviguer la nuit"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, la cafeti\u00e8re italienne siffle et il est toujours d\u00e9j\u00e0 trop tard quand elle siffle, alors qu&rsquo;il soul\u00e8ve lentement sa l\u00e8vre sup\u00e9rieure, du bout du doigt, et d\u00e9loge la boule de tavac \u00e0 chiquer, qu&rsquo;il pose \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son assiette, sur la nappe en nylon de la table de la cuisine. Il \u00e9teint la gazini\u00e8re, le feu laisse \u00e9chapper un souffle en mourant. Il se sert une tasse. Il ne voit de la ville que les lumi\u00e8res de la nuit, par une fen\u00eatre ouverte en grand en vain. Sa gorge sous ses doigts est poisseuse.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade la nuit l&rsquo;eau devrait commencer \u00e0 goutter. Elle se l\u00e8ve une nouvelle fois encore pour v\u00e9rifier que les robinets sont bien ouverts, un peu, mais pas trop, il ne faut pas que la pression des premiers jets, une fois qu&rsquo;ils d\u00e9cident de c\u00e9der les vannes, ne d\u00e9truise la tuyauterie. Cela fait trois jours trois nuits, et les r\u00e9serves qu&rsquo;elle avait faites avant cette coupure ne suffiront pas. Bakhta se d\u00e9teste de ne pas avoir rempli davantage, elle d\u00e9teste les odeurs de corps qui commencent \u00e0 prendre de la place autour d&rsquo;elle, dans sa maison, elle ne supporte plus, sans eau, elle sent sa propre d\u00e9composition, \u00e7a sent la mort ou la peur. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, ils sont tous endormis. Hayet sort lentement de la pi\u00e8ce, laissant ses quatre s\u0153urs avec qui elle partage une pi\u00e8ce, le reste de la famille dort dans le salon. Elle se glisse dan la cuisine, allume une bougie. Elle est maintenant assise, recroquevill\u00e9e et lit. Victor Hugo. Les Mis\u00e9rables. Elle tient \u00e0 ce livre, pour ne pas tomber. Elle le lit et le relit, s&rsquo;accroche \u00e0 ce qui lui reste de sa vie. Elle reconnait les mots, se souvient de la place de chacun sur la page. Ce livre est sa cabane. Depuis les \u00e9v\u00e9nements, elle l&rsquo;ouvre pour sortir d&rsquo;elle-m\u00eame, elle le lit comme on se parle \u00e0 soi-m\u00eame. Ses pens\u00e9es suivent les lignes du roman, des murs qui la prot\u00e8gent des bruits qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent du dehors. Les nuits ne sont plus silencieuses, elles sonnent comme le mart\u00e8lement des bottes sur le pav\u00e9, un m\u00e9tronome macabre, \u00e9cho des voix qui \u00e9clatent. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, le jour n&rsquo;\u00e9tait plus un espoir. Pour elle, il ne se l\u00e8verait plus. Elle n&rsquo;en aura plus que le souvenir tant qu&rsquo;elle vivra. \u00c0 ce stade de la nuit, l&rsquo;obscurit\u00e9 avait tout aval\u00e9. La nuit \u00e9tait grosse des rires tus, du courage des hommes \u00e9vanoui, pleine des horreurs de l&rsquo;Histoire qui se joue.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, la tasse est froide d&rsquo;un caf\u00e9 dont on ne go\u00fbte plus que l&rsquo;amertume. Lentement, il sort de sa poche son tabac. Ses gestes sont tendres quand il d\u00e9plie une feuille qu&rsquo;il d\u00e9pose dans sa paume, il la serre comme on recueille un oiseau, il tapote sa boite de tabac, fait pleuvoir quelques paillettes dans ce nid de fortune. Il en fait une boule qu&rsquo;il ins\u00e8re sous sa l\u00e8vre sup\u00e9rieure, avec agilit\u00e9. Il ferme les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade, la nuit n&rsquo;\u00e9tait plus un refuge. Le sang brillait, coulait dru comme les rayons d&rsquo;un soleil implacable. Des milliers, des centaines, d&rsquo;yeux hagards, ouverts grand comme d&rsquo;un cadavre dont on n&rsquo;a pas encore referm\u00e9 les paupi\u00e8res, irradiaient d&rsquo;une lumi\u00e8re blafarde, volant \u00e0 la nuit sa c\u00e9cit\u00e9, rendant impossible le repos. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, le jour nait, s&rsquo;arrache \u00e0 peine du ciel. C&rsquo;est \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu&rsquo;il sort, cheveux ramass\u00e9s sous une casquette \u00e9lim\u00e9e. Il pr\u00e9f\u00e8re partir t\u00f4t pour \u00e9viter les chaleurs \u00e9crasantes de la fin de matin\u00e9e. Il sait pourtant que c&rsquo;est plus dangereux de sortir \u00e0 ces heures lisi\u00e8re, apr\u00e8s tout qui pourrait distinguer un cr\u00e9puscule d&rsquo;un autre. La mort ne fait pas de tri. Les hommes qui attendent dehors, qui sont partout et nulle part, non plus. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, elle sait qu&rsquo;elle est \u00e0 l&rsquo;abri des angoisses, une fois que deux heures ont sonn\u00e9, son esprit, m\u00eame s&rsquo;il ne dort pas, ne s&rsquo;\u00e9chauffe plus, son corps ne risque plus de trembler. Elle survivra cette nuit encore. Elle respire profond\u00e9ment, ses membres ankylos\u00e9s par la peur sont gagn\u00e9s par une douce langueur. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, Baya ne fait plus qu&rsquo;une avec la pi\u00e8ce o\u00f9 elle s&rsquo;est install\u00e9e. Elle ne per\u00e7oit plus les couleurs de la <em>alfa<\/em> sur laquelle son matelas est pos\u00e9e. La mer, au loin, continue son jeu, les vagues hypnotiques reviennent sans rel\u00e2che. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du mur, les respirations de ses h\u00f4tes forment un ch\u0153ur chuintant. La douceur de cette nuit est irr\u00e9elle, une offense au chaos qu&rsquo;est devenu sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas pourquoi en pleine nuit, il fait jour, et je me retrouve \u00e0 chaque fois sur ce m\u00eame pont \u00e0 la balustrade incertaine. Je marche vite d\u00e9passant les marchands \u00e0 la sauvette, slalomant entre les boites d&rsquo;allumettes, les services \u00e0 th\u00e9, les pinces \u00e0 linge, les bibelots, les livres d&rsquo;occasion, tiens, je m&rsquo;arr\u00eate, le <em>Ravissement de Lol<\/em>, \u00e0 mes pieds, une des premi\u00e8res \u00e9ditions, la Blanche est jaunie, \u00e0 l&rsquo;image de la ville, le jaune \u00e9paisseur des d\u00e9cennies, couleur de la trace d&rsquo;un temps \u00e9vanoui. Je donne quelques dinars, je l&rsquo;ach\u00e8te \u00e0 quelques centimes d&rsquo;euros. Je continue mon chemin, le livre sous le bras. Ce chemin de sentinelle, accroch\u00e9 aux flancs de l&rsquo;H\u00f4pital, me fascine toujours, il fait le lien entre chez nous et mes grands-parents. C&rsquo;est une contre-all\u00e9e aussi bond\u00e9e qu&rsquo;une grande avenue. Elle est noire de monde, de rires et de regards m\u00e9fiants. On joue des coudes et des sourires, il faut savoir se faire une place. Je marche d\u00e9termin\u00e9e et comme sur le fil sur ce trait d&rsquo;union entre les quartiers populaires de la ville, et ceux un peu plus \u00e9l\u00e9gants aux immeubles haussmanniens et aux parcs fleuris. C&rsquo;est un Espagnol qui a laiss\u00e9 son appartement \u00e0 mon grand-p\u00e8re avant de tout quitter. On sait quitter quand on sait qu&rsquo;on a un quelque part o\u00f9 se r\u00e9fugier. Nous autres nous n&rsquo;avons pas boug\u00e9. Cette ville, ce pays, est notre seul rocher, malgr\u00e9 les vagues qui s&rsquo;abattent et les pr\u00e9dateurs qui rodent. Je marche d\u00e9termin\u00e9e, donc. Je sais o\u00f9 je vais, mais une fois encore, dans ce r\u00eave qui revient, je me retrouve de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;h\u00f4pital, dans une rue encore diff\u00e9rente, je reconnais la p\u00e2tisserie de mon enfance, et ses roul\u00e9s au chocolat, que j&rsquo;ai toujours espoir de rego\u00fbter ailleurs, et que je pense parfois retrouver avant qu&rsquo;une bouch\u00e9e ne me d\u00e9\u00e7oive, je me retrouve de nouveau dans cette rue et il m&rsquo;est impossible d&rsquo;aller l\u00e0 o\u00f9 je voulais. Je revois tout le trajet, retourner Place du 1er mai, remonter Professeur Jean Hyacinthe Vincent (la route de l&rsquo;h\u00f4pital qui serpente), contourner par rue Denfert-Rochereau, puis \u00e0 droite en contrebas, la rue Nouvelle-Cit\u00e9 Balzac, et pourtant il m&rsquo;est impossible d&rsquo;y aller. Il m&rsquo;est aussi impossible de retourner chez moi, \u00e0 Champs-de-Man\u0153uvre. Je suis coinc\u00e9e dans cette ville que je connais, que je peux nommer dans la plus noire des nuits, mais que je n&rsquo;arrive plus \u00e0 naviguer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 ce stade de la nuit, la cafeti\u00e8re italienne siffle et il est toujours d\u00e9j\u00e0 trop tard quand elle siffle, alors qu&rsquo;il soul\u00e8ve lentement sa l\u00e8vre sup\u00e9rieure, du bout du doigt, et d\u00e9loge la boule de tavac \u00e0 chiquer, qu&rsquo;il pose \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son assiette, sur la nappe en nylon de la table de la cuisine. 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