{"id":190810,"date":"2025-07-16T19:57:48","date_gmt":"2025-07-16T17:57:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190810"},"modified":"2025-07-18T09:40:27","modified_gmt":"2025-07-18T07:40:27","slug":"recto-verso-06-l-hotesse-daccueil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-06-l-hotesse-daccueil\/","title":{"rendered":"#rectoverso #06 | H\u00f4tesse d&rsquo;accueil."},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><strong>RECTO &#8211;<\/strong> <strong>Quand on est h\u00f4tesse d&rsquo;accueil.<\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re fois, je me trouvais pas mal affubl\u00e9e de l&rsquo;uniforme et des hauts talons qu&rsquo;il me fallait porter. Le miroir me renvoyait une allure plus sophistiqu\u00e9e que celle que j&rsquo;avais d&rsquo;habitude, mais je me suis vite rendu compte, au bout de quelques heures, qu&rsquo;elle \u00e9tait totalement inappropri\u00e9e pour les huit heures \u00e0 tenir debout.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis assise dans ce grand bureau du magasine Elle, et suis entour\u00e9e de femmes dont, aucune d&rsquo;entre elle, n&rsquo;a, depuis mon arriv\u00e9e, daign\u00e9 poser son regard sur moi. Je peux facilement conclure que je suis invisible et pourtant, je suis au beau milieu de la pi\u00e8ce \u00e0 glisser des cartons d&rsquo;invitations pour je ne sais qui, dans des enveloppes \u00e0 un \u00e9v\u00e8nement o\u00f9 je ne suis pas, bien \u00e9videment, convi\u00e9e. Entre deux gestes, j&rsquo;\u00e9coute autour de moi et m&rsquo;\u00e9tonne du temps que chacune d&rsquo;entre elle passe au t\u00e9l\u00e9phone avec amis ou parents ou \u00e0 critiquer telle autre qui vient de sortir pour se rendre aux toilettes ou aller dehors pour fumer des cigarettes.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;\u00e9tait un grand magasin parisien aux devantures vitr\u00e9es et \u00e0 la d\u00e9coration l\u00e9ch\u00e9e. Il y avait \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e, une porte tr\u00e8s lourde qu&rsquo;il me fallait ouvrir et tenir \u00e0 chaque client. Il arrivait que certains me disent bonjour, d&rsquo;autres s&rsquo;arr\u00eataient pour discuter quelques secondes avant que leurs femmes, compagnes, amantes ne les rappellent \u00e0 l&rsquo;ordre d&rsquo;un air courrouc\u00e9. Mais, la plupart du temps, j&rsquo;\u00e9tais ignor\u00e9e. Malgr\u00e9 tout, je ne me d\u00e9partais jamais de mon sourire sachant exactement l&#8217;emplacement de la cam\u00e9ra riv\u00e9e sur la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>A certains moments, je m&rsquo;imaginais claquer la porte sur les dos des clients ou leur refuser l&rsquo;entr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvent les femmes me toisaient du regard.<\/p>\n\n\n\n<p>Je connaissais la valeur de chaque article du magasin et je r\u00eavais que quelqu&rsquo;un me fasse un cadeau. Il aurait pu m&rsquo;\u00eatre donn\u00e9 directement en repartant comme un paquet que je devais garder le temps d&rsquo;une course ou bien d\u00e9pos\u00e9 discr\u00e8tement pr\u00e8s de la porte \u00e0 mes pieds mais jamais, non jamais, cela m&rsquo;est arriv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai encore en moi, les discours dont on nous abreuvait sur l&rsquo;image qu&rsquo;il nous fallait renvoyer vis \u00e0 vis de la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle on travaillait. Un ami m&rsquo;avait m\u00eame dit qu&rsquo;en me voyant, j&rsquo;\u00e9tais la premi\u00e8re impression que les gens se faisaient de l&rsquo;endroit et j&rsquo;avoue en avoir \u00e9t\u00e9 fi\u00e8re alors que je d\u00e9testais ma position d&rsquo;h\u00f4tesse en r\u00e9alit\u00e9. Mais je prenais malgr\u00e9 tout bien soin d&rsquo;\u00eatre tous les jours pr\u00e9sentable et surtout bien aimable. <\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;\u00f4tais parfois mes chaussures aux toilettes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me remettais du rouge \u00e0 l\u00e8vres dans les m\u00eames toilettes.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois je songeais que l&rsquo;on puisse me remarquer et que ma vie prendrait un sens.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois je devais r\u00e9pondre au t\u00e9l\u00e9phone et je prenais ma voix la plus suave. Je me disais :  <em>On ne sait jamais.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;avais mal aux pieds, j&rsquo;avais mal au dos, j&rsquo;avais mal partout mais je continuais de sourire.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois j&rsquo;ai longuement travaill\u00e9 dans une entreprise qui m&rsquo;aimait bien. C&rsquo;\u00e9tait un endroit tr\u00e8s chic. Le directeur \u00e9tait bel homme et son adjointe m&rsquo;avait prise sous son aile. Mon coeur battait lorsqu&rsquo;elle m &lsquo;envoyait prendre l&rsquo;ascenseur pour lui apporter un paquet ou un courrier. Il y avait une grande terrasse \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son bureau et il m&rsquo;est arriv\u00e9 de me retrouver seule dans celui-ci alors, j&rsquo;en caressais la table et les objets. <\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, je fus renvoy\u00e9 car j&rsquo;avais piqu\u00e9 une col\u00e8re, cela aussi m&rsquo;arrivait. Et beaucoup plus tard, alors que je faisais du th\u00e9\u00e2tre, j&rsquo;avais lu un livre intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Apr\u00e8s la pluie\u00a0\u00bb de Sergi Belbel qui parlaient des femmes qui travaillaient dans ce m\u00eame genre d&rsquo;endroit et qui se rendaient \u00e0 la terrasse du haut pour aller fumer une cigarette. Cela m&rsquo;avait replong\u00e9 l\u00e0-bas m\u00eame si je n&rsquo;ai jamais fum\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce genre de m\u00e9tier est pratique pour rentrer partout o\u00f9 vous n&rsquo;iriez jamais. C&rsquo;est un peu comme figurante dans le cin\u00e9ma o\u00f9 vous devez tout observer et rester pr\u00eate, aux aguets, sans jamais vous faire remarquer.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois, j&rsquo;ai vol\u00e9 un accessoire mais je l&rsquo;ai repos\u00e9&#8230;\u00e0 regrets.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><strong>VERSO<\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Je me demandais si j&rsquo;allais faire ce travail jusqu&rsquo;\u00e0 ma mort et cela m&rsquo;angoissait terriblement.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me demandais si on \u00e9tait cat\u00e9goris\u00e9 dans le monde des morts comme dans celui des vivants.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne m&rsquo;est jamais arriv\u00e9 de devoir faire l&rsquo;h\u00f4tesse pour un enterrement.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est de ces m\u00e9tiers o\u00f9 on a le sentiment d&rsquo;\u00eatre d\u00e9j\u00e0 morte. On sait que l&rsquo;on pourrait ne pas revenir un matin et que cela ne changerait rien. Personne ne le verrait car personne n&rsquo;aurait jamais su qui vous \u00e9tiez. Peut-\u00eatre simplement que l&rsquo;on appellerait l&rsquo;agence pour demander la raison de votre retard et peut-\u00eatre que l&rsquo;on r\u00e9pondrait que malheureusement il \u00e9tait arriv\u00e9 un accident ce \u00e0 quoi on se contenterait de r\u00e9pondre qu&rsquo;il faudrait dans l&rsquo;heure, envoyer une rempla\u00e7ante.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien souvent, je pensais que j&rsquo;aurai pu mourir en tenant la porte du grand magasin et que cela aurait cr\u00e9\u00e9 un \u00e9moi autour de ma personne.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois je me voyais mourir de douleur sur mes hauts talons et sans aucune autorisation pour m&rsquo;assoir sauf \u00e0 la pause d\u00e9jeuner.<\/p>\n\n\n\n<p>Certaines fois, j&rsquo;accueillais les gens, la mort dans l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien souvent, je trouvais que la plupart des gens allaient l&rsquo;air d\u00e9j\u00e0 mortes en venant travailler.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, je songeais \u00e0 un film de science fiction o\u00f9 je serai l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne et qu&rsquo;en me voyant \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e, chaque personne tomberait raide morte et comme j&rsquo;\u00e9tais la premi\u00e8re sur les lieux, les morts s&rsquo;amoncelleraient mais je me contenterai de sourire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO &#8211; Quand on est h\u00f4tesse d&rsquo;accueil. 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