{"id":190830,"date":"2025-07-20T22:14:34","date_gmt":"2025-07-20T20:14:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190830"},"modified":"2025-07-23T19:18:57","modified_gmt":"2025-07-23T17:18:57","slug":"rectoverso-06-jamais-bien-longtemps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-06-jamais-bien-longtemps\/","title":{"rendered":"#rectoverso #06 | Jamais bien longtemps"},"content":{"rendered":"\n<p> <br>Quand on est infirmi\u00e8re on travaille en uniforme blanc. Quand ils se plantent \u00e0 la centrale de lavage on doit mettre le m\u00eame plusieurs jours ou une autre taille. J\u2019ai la chance de ne pas \u00eatre tr\u00e8s \u00e9paisse et de pouvoir porter quasi toutes les tailles avec plus ou moins d\u2019\u00e9l\u00e9gance. Chercher mon uniforme est une des \u00e9tapes de la routine du matin avant d\u2019arriver dans le vestiaire de mon service au sous-sol. J\u2019aime bien ce moment o\u00f9 je me prom\u00e8nes dans les boyaux de l\u2019h\u00f4pital en sous-sol qui forment un labyrinthe d\u00e9cor\u00e9 d\u2019un vaste r\u00e9seau de tuyaux jaune rouge noire bleu. J\u2019ai beaucoup d\u2019admiration pour les hommes d\u2019entretiens qui doivent rep\u00e9rer et r\u00e9parer les probl\u00e8mes de fuites diverses de ce gigantesque intestin. Je m\u2019\u00e9gare, oui avant \u00e7a m\u2019arrivait souvent de m\u2019\u00e9garer dans les sous terrains, maintenant un peu moins.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Quand je suis du matin, je commence \u00e0 7h et je me l\u00e8ve \u00e0 6h. Je ne suis pas du matin. Mon perroquet et mes plantes vertes en font les frais. Je ne peux m\u2019emp\u00eacher de l\u00e2cher un merde grincheux quand la sonnerie me perfore les oreilles. Pelote le perroquet de ma vie me gratifie alors d\u2019une salve de bonjour aigrelets les bons jours et de mierde chantants les jours difficiles. A ma grande surprise au fil des ans la majeure partie ses mauvais jours correspond aux miens. Ces jours-l\u00e0 je me surprends chantonner mierde mierde en descendant la cage d\u2019escalier \u00e9troite qui m\u2019am\u00e8ne du 4\u00e8me \u00e9tage \u00e0 la bouche de m\u00e9tro. <br>Je n\u2019aime pas beaucoup le m\u00e9tro. C\u2019est sous terre et depuis les attentats \u00e0 Malbeek, d\u00e8s que je vois un sac trainer dans la station je me mets \u00e0 suer. Pas que j\u2019ai particuli\u00e8rement peur de mourir. C\u2019est plut\u00f4t la perspective de me retrouver sans un membre ou l\u2019autre qui m\u2019active. Pour me distraire je chantonne des airs d\u2019op\u00e9ra, les valkyries sont g\u00e9n\u00e9ralement efficaces. Ceux qui sont avec moi dans le m\u00e9tro \u00e0 6h30 ne sont pas tr\u00e8s joyeux. Ils ont la mine grise des gens qui travaillent pour la survie plut\u00f4t que par envie. La t\u00eate de ceux qui seront priv\u00e9s de ch\u00f4mage au bout de 2 ans par notre cher gouvernement si ils osent se rebeller et d\u00e9missionner. J\u2019ai des jours comme ceux-l\u00e0 aussi mais la plupart du temps j\u2019aime aller travailler une fois lanc\u00e9e. Quand je monte dans la premi\u00e8re rame du m\u00e9tro je croise un sosie troublant de ma m\u00e8re. Chaque fois mon corps saisit recule. La chambre de ma m\u00e8re au home des orangers donne sur l\u2019\u00e9cole primaire. Elle ne manque pas de s\u2019en plaindre a chaque dimanche matin que je passe avec elle. Elle me tire les cartes. Le th\u00e8me est obsessionnellement le m\u00eame me trouver l&rsquo;\u00e2me s\u0153ur. Au fil des saisons et fluctuations hormonales je lui r\u00e9pond avec plus ou moins d\u2019agacement que les statistiques sont sans appel. Les femmes les plus heureuses sont c\u00e9libataires. Elle enchaine immanquablement avec son amie Mathilde qui a bien de la chance d\u2019avoir d\u00e9j\u00e0 deux petits enfants. Ce dialogue rituel a lieux \u00e0 chacune de mes visites sans grande variation. Je sais bien qu\u2019elle s\u2019inqui\u00e8te pour moi. J\u2019ai la malchance d\u2019\u00eatre h\u00e9t\u00e9rosexuelle et pelote est le seul repr\u00e9sentant masculin avec lequel je parviens \u00e0 cohabiter au quotidien. Ce n\u2019est pas faute d\u2019avoir essay\u00e9 mais j\u2019ai une particularit\u00e9 qui rend la chose difficile. Lorsque je m\u2019ennuie je suis saisie d&rsquo;une narcose violente et m\u2019endors sur le champ. Les fois ou par miracle j&rsquo;ai r\u00e9ussi \u00e0 passer l&rsquo;\u00e9tape des discussions sur l&rsquo;application aucun des postulants n&rsquo;a pass\u00e9 l&rsquo;\u00e9tape du caf\u00e9. Lorsque je m&rsquo;endors brutalement au milieu d&rsquo;une phrase le nez dans mon caf\u00e9 je me r\u00e9veille seule sans plus jamais avoir de nouvelles. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 tent\u00e9 plusieurs approches. J\u2019ai pr\u00e9venu certains de cette particularit\u00e9. Un certain Robert ne s&rsquo;\u00e9tait pas laiss\u00e9 d\u00e9courag\u00e9 pensant certainement qu&rsquo;il \u00e9tait passionnant. Malheureusement son \u00e9go non plus n&rsquo;a pas r\u00e9sister \u00e0 mes ronflements. Au regards de mes tentatives infructueuses et fortes des statistiques j&rsquo;ai d\u00e9cid\u00e9 un 24 septembre tourner mon \u00e9nergie vers d\u2019autres passe-temps.<\/p>\n\n\n\n<p><br>J\u2019\u00e9tais encore stagiaire lorsque j\u2019ai rencontr\u00e9 mon premier mort. Il \u00e9tait \u00e9tendu sur le lit la couverture et le drap bien pli\u00e9 sous ses bras. Son \u00e9pouse lui tenait la main et moi j\u2019\u00e9tais assise a c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle. Je n\u2019avais encore jamais vu quelqu\u2019un mourir. Il a eu une sorte de hoquet puis un long silence un r\u00e2le et puis plus rien. J\u2019ai dit \u00e0 l\u2019\u00e9pouse une des \u00e2neries les plus monumentales de ma carri\u00e8re : Monsieur est en train de vous faire une blague. J\u2019en rougis encore de honte aujourd\u2019hui. Elle m\u2019a regard\u00e9 d\u2019un air \u00e9trange. Il est venu me tapoter l\u2019\u00e9paule en me disant \u00ab ce n\u2019est pas grave, vous apprendrez \u00bb. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 surprise par sa voix grave. Il \u00e9tait arriv\u00e9 dans notre service une semaine auparavant trop faible pour parler.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Le juge est le mort qui m\u2019a le plus marqu\u00e9. Il \u00e9tait dans un autre service. J\u2019avais \u00e9t\u00e9 appel\u00e9e avec ma coll\u00e8gue m\u00e9decin pour \u00e9valuer sa demande d\u2019euthanasie. Dans le couloir j\u2019ai crois\u00e9 un homme grand tr\u00e8s mince avec des cheveux blanc roux un visage anguleux et autoritaire. Arriv\u00e9e dans la chambre, le patient n\u2019y \u00e9tait pas. Il s\u2019est av\u00e9r\u00e9 que c\u2019\u00e9tait l\u2019homme que nous venions de croiser. C\u2019est une chose \u00e9trange que de devoir \u00e9valuer la l\u00e9gitimit\u00e9 du droit de mourir selon les crit\u00e8res de la loi d\u2019une personne qui se d\u00e9place avec autant d&rsquo;aisance que moi. Il fut convenu que l\u2019euthanasie aurait lieu le lendemain apr\u00e8s-midi. Il nous raccompagna dans le couloir et sortit fumer une cigarette. Lorsque j\u2019arrivai dans sa chambre le lendemain, ce fut pour initier une jeune coll\u00e8gue \u00e0 la pr\u00e9paration du corps pour le d\u00e9part \u00e0 la morgue. Je me souviens de ma surprise de le trouver \u00e9tendue dans son lit le visage d\u00e9tendue, d\u2019un jaune cireux. Et cette \u00e9trange sensation que ce qui faisait qu\u2019il \u00e9tait lui n\u2019y \u00e9tait plus. Ne restait que son enveloppe dont j\u2019avais la charge de prendre soin. Alors que je lui enlevai sa chemise d\u2019h\u00f4pital pour lui mettre la chemise qu\u2019un de ses proches \u00e9tait venu d\u00e9poser, je l\u2019entendis dire \u00ab Incroyable. Il n\u2019a m\u00eame pas \u00e9t\u00e9 foutu de ramener la bonne chemise avec la cravate assorti. J\u2019avais pourtant tout pr\u00e9parer, il suffisait de prendre le paquet. Quel abruti. \u00bb Il y a des morts qui restent morts m\u00eame pour moi, d\u2019autres que je vois ou j\u2019entends pour un temps. Jamais bien longtemps. Parfois ils ne r\u00e9alisent pas qu\u2019ils sont morts. Boulanger de son m\u00e9tier, il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 la nuit alors que son \u00e9pouse \u00e9tait enfin rentr\u00e9 dormir. J\u2019\u00e9tais dans la cuisine de l&rsquo;unit\u00e9, une tisane de cynorhodon \u00e0 la main pour tenter de faire passer le temps. Les nuits peuvent \u00eatre longues. Il est pass\u00e9 dans le couloir le visage affol\u00e9. J&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s surprise quand dans son \u00e9tat de faiblesse il soit parvenu \u00e0 se mettre debout et sortir de sa chambre. Je l&rsquo;ai rejoint dans la salle de soin et j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Il m\u2019a regard\u00e9 d\u2019un air \u00e9trange \u00ab je ne comprends pas ce qui m\u2019arrive, je me sens l\u00e9ger j\u2019arrive \u00e0 marcher, c\u2019est miraculeux \u00bb. Je ne savais pas comment lui dire que le miracle \u00e9tait tout ailleurs. Venez, nous allons retourner ensemble dans votre chambre. Arriv\u00e9 devant la porte son corps immobile dans le lit, il se tourna vers moi avec un regard terrifi\u00e9. Je ne comprends pas qu\u2019est ce qui se passe. J\u2019imagine que vous devez vous devez avoir tr\u00e8s peur. Votre corps est dans le lit parce que vous venez de mourir. <br><br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand on est infirmi\u00e8re on travaille en uniforme blanc. 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