{"id":190892,"date":"2025-07-17T09:12:17","date_gmt":"2025-07-17T07:12:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190892"},"modified":"2025-07-17T17:13:19","modified_gmt":"2025-07-17T15:13:19","slug":"rectoverso-06-i-les-fleurs-ont-des-racines-la-mer-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-06-i-les-fleurs-ont-des-racines-la-mer-pas\/","title":{"rendered":"# rectoverso# 06 I les fleurs ont des racines, la mer pas"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a des jours o\u00f9 j\u2019en ai marre. Marre d\u2019avoir mal au dos le soir d\u2019avoir trop port\u00e9, marre d\u2019avoir toujours des gants \u00e9pais, marre d\u2019avoir une combinaison comme uniforme. Avec elle je deviens un invisible pour les femmes qui passent pr\u00e8s de moi. J\u2019ai l\u2019air de rien, l\u2019air d\u2019avoir un corps informe alors qu\u2019avec un Levis taille 30 et un tee-shirt blanc, je redeviens un mec qui peut inviter une inconnue \u00e0 boire un verre sans aucune crainte de me faire jeter. Et j\u2019en vois des jolies filles, la ville en est m\u00eame remplie, surtout l\u2019\u00e9t\u00e9. Parce que j\u2019aime bien le contact, parler aux gens. Ce n\u2019est pas vraiment de la drague, c\u2019est l\u2019envie d\u2019\u00e9changes, de rencontres. C\u2019est pas pareil, je veux pas syst\u00e9matiquement coucher. Vouloir plaire \u00e0 35 ans c\u2019est normal. Pour s\u00e9duire je fais attention \u00e0 ma ligne, mon ex se moquait quand je commandais une petite frite, pas une grande, une bi\u00e8re pas deux, enfin avant qu\u2019on se s\u00e9pare, qu\u2019on divorce et tout \u00e7a. Tout \u00e7a c\u2019est une autre histoire, enfin c\u2019est mon histoire, mais je n\u2019ai pas envie d\u2019aborder ce chapitre-l\u00e0 maintenant. Heureusement on n\u2019a pas eu de gosse. Au d\u00e9but, elle \u00e9tait fi\u00e8re de me pr\u00e9senter \u00e0 ses copines. Mais l\u00e0 j\u2019ai l\u2019air de frimer et \u00e7a j\u2019aime pas. Je n\u2019aime surtout pas ces mecs qui roulent des m\u00e9caniques, ces motards du dimanche sur la jet\u00e9e qui se prennent pour James Dean ou une vedette de cin\u00e9. Je voudrais pas \u00eatre comme eux. J\u2019ai rien \u00e0 leur envier, sur aucun plan. Je gagne correctement ma vie, car je fais souvent des extras le soir ou le week-end dans les beaux parcs des bourges propri\u00e9taires de vastes propri\u00e9t\u00e9s vers Janval. Moi je vis dans un studio dont les fen\u00eatres du s\u00e9jour donnent sur la mer. \u00c7a fait r\u00eaver mon pote Hugo qui regrette de n\u2019\u00eatre pas assez solide pour \u00eatre marin-p\u00eacheur, comme son p\u00e8re, et regarder la mer avec des yeux brillants. Avec lui et d\u2019autres potes on va parfois jouer billard, je me d\u00e9brouille pas mal, j\u2019aime bien. Et puis je ne pense plus \u00e0 rien pendant une heure ou deux, je ne sens plus ma solitude, ce que j\u2019ai rat\u00e9 ou pas r\u00e9ussi plut\u00f4t. En fait je ne suis pas seul du tout, j\u2019ai mon fr\u00e8re, ma s\u0153ur, des neveux et ni\u00e8ces, des oncles, des tantes et ma m\u00e8re est encore vivante. Des fois quand on a des plantes encore en bon \u00e9tat, mais \u00e0 d\u00e9terrer car on modifie le plan d\u2019un jardin, je lui mets de c\u00f4t\u00e9. C\u2019est l\u2019occasion d\u2019aller la voir, de lui donner quelque chose parce que je ne sais jamais quoi lui dire. Elle voudrait bien que je me case et lui donne un petit-enfant de plus. Malgr\u00e9 les visites de ses copines, de leurs parties de cartes interminables, elle aime bien qu\u2019on passe la voir, surtout l\u2019hiver o\u00f9 les jours sont courts, les soir\u00e9es longues devant sa t\u00e9l\u00e9. A cause du froid, elle ressent moins de plaisir \u00e0 sortir pour sa promenade quotidienne sur la plage.<\/p>\n\n\n\n<p>Le plus difficile pour moi aussi c\u2019est l\u2019hiver, lorsque l\u2019humidit\u00e9 s\u2019engouffre dans les v\u00eatements d\u00e8s que je sors. Mes gants fourr\u00e9s, ma veste doubl\u00e9e et mes grosses chaussures ne suffisent pas. Rester toute la journ\u00e9e dans l\u2019air marin, m\u00eame si je ne suis pas toujours proche de la plage, c\u2019est \u00e9prouvant. Le matin quand le jour se l\u00e8ve, j\u2019ai encore la chaleur de mon caf\u00e9 br\u00fblant mais vers 11 heure malgr\u00e9 l\u2019intensit\u00e9 de mon activit\u00e9 physique, enfin \u00e7a d\u00e9pend des jours parfois le planning est tranquille, si on transporte des cageots de boutures toutes l\u00e9g\u00e8res, le froid commence \u00e0 me paralyser le bout des doigts. Heureusement il n\u2019y a pas que l\u2019hiver, la grisaille et la pluie, en Normandie on est accoutum\u00e9 aux nuances de la m\u00e9t\u00e9o et aux averses, il y a aussi les belles journ\u00e9es de printemps au ciel bleu vif avec des nuages qui changent sans cesse, et l\u00e0 je suis heureux d\u2019\u00eatre dehors, d\u2019\u00eatre jardinier municipal \u00e0 Dieppe. J\u2019aime mon boulot, je ne suis pas dans un bureau, je n\u2019ai pas de chef sur le dos. Souvent je fais \u00e9quipe avec Jules et Hugo, on s\u2019entend bien tous les trois. Quand on peut, en fin de matin\u00e9e, on s\u2019accorde une petite pause, un caf\u00e9 au lait pour moi, une bi\u00e8re pour eux, au bar le plus proche d\u2019o\u00f9 on est. \u00c7a d\u00e9pend des jours. Quand on plante des arbres, c\u2019est dur physiquement mais c\u2019est gratifiant de les voir grandir, se d\u00e9velopper. Au printemps on \u00e9lague les branches, mais parfois aussi, le plus souvent m\u00eame on bouture des plantes, fleuries ou pas, on nettoie les massifs, on tond les pelouses et d\u2019autres choses minutieuses qui semblent mineures mais comptent dans l\u2019appr\u00e9ciation d\u2019un espace urbain. Et puis mon job est vari\u00e9 je ne travaille pas toujours aux m\u00eames endroits, on monte m\u00eame r\u00e9guli\u00e8rement s\u2019occuper du cimeti\u00e8re. Ce qui me co\u00fbte, c\u2019est de passer de d\u2019\u00e9nergie \u00e0 porter des sacs de terre et du temps nettoyer des outils. Et m\u00eame si j\u2019ai l\u2019air ridicule, je dirais qu\u2019on contribue \u00e0 faire de Dieppe une ville fleurie et agr\u00e9able \u00e0 vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2026.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon ex ne voulait pas d\u2019enfant. Moi j\u2019aurais bien voulu si ce n\u2019est que mon ex d\u2019avant, Julie avait fait une fausse couche. Avant \u00e7a je n\u2019imaginais pas que \u00e7a comptait autant pour une femme. Perdre un enfant avant qu\u2019il naisse. Puis son chagrin est devenu le mien. Elle culpabilisait de ne pas avoir pu le garder, et moi aussi je me sentais triste et responsable. Alors que ni elle ni moi n\u2019\u00e9tions pour quelque chose dans \u00e7a. C\u2019\u00e9tait comme \u00e7a. La vie la mort. \u00c7a m\u2019a marqu\u00e9. On avait choisi le pr\u00e9nom, le parrain civil et on se r\u00e9jouissait de vivre avec ce b\u00e9b\u00e9 qui n\u2019est jamais n\u00e9, qui ne naitra pas. Cette tristesse, je vis avec depuis. On s\u2019est s\u00e9par\u00e9 \u00e0 cause de \u00e7a, je crois. Je ne sais pas \u00e9voquer cette histoire-l\u00e0 autrement qu\u2019en parlant de \u00ab \u00e7a&nbsp;\u00bb, comme un \u00e9v\u00e9nement, pas un heureux \u00e9v\u00e9nement \u00e9videmment, mais c\u2019est un \u00e9v\u00e9nement d\u00e9terminant, majeur, \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis au printemps quand je vois les premiers fuschias s\u2019ouvrir, je repense \u00e0 mon p\u00e8re. Immanquablement. Il adorait ces fleurs-l\u00e0. Il en avait mis tout le long des murs de la maison o\u00f9 lorsque j\u2019\u00e9tais enfant on logeait. Et moi maintenant je me demande pour quelle mauvaise raison on n\u2019en a pas plant\u00e9 quelques pieds sur sa tombe. Bien \u00e9videmment \u00e7a ne pourrait plus lui faire plaisir maintenant. Quoique peut-\u00eatre dans sa vie actuelle, \u00e7a le r\u00e9jouirait. Je me souviens qu\u2019il les soignait avec tellement d\u2019attention et d\u2019amour ses fuschias. Un jour, mon fr\u00e8re et moi en avions cass\u00e9 en jouant au ballon et il nous avait oblig\u00e9 \u00e0 en racheter avec notre argent de poche. Quand je pense \u00e0 la vie de mon p\u00e8re je pense aux fuschias et quand je vois des fuschias en fleur je pense \u00e0 mon p\u00e8re. Et si cela avait un lien avec le fait d\u2019\u00eatre devenu jardinier&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, la nuit o\u00f9 Nathan est mort je devais \u00eatre au moins aussi bourr\u00e9 que lui, si ce n\u2019est que je ne sais pas conduire de moto. On avait pass\u00e9 la soir\u00e9e, la nuit tous ensemble \u00e0 f\u00eater l\u2019anniversaire de Marie et de sa jumelle. Bien s\u00fbr il aurait d\u00fb rester sur place, quitte \u00e0 dormir avec n\u2019importe qui, quitte \u00e0 s\u2019en souvenir \u00e0 peine le lendemain, comme moi, mais rester sur place. Non il voulait rentrer chez lui. Il disait devoir r\u00e9viser son bac le lendemain. Il avait la pression de ses parents. Il aurait dormi toute la matin\u00e9e et cuv\u00e9 le restant du dimanche. Mais il est parti. Jamais arriv\u00e9. On ne sait pas ce qui s\u2019est pass\u00e9. Un jogger puis les pompiers ont retrouv\u00e9 la moto au petit jour, au bas d\u2019une falaise. T\u00eate explos\u00e9e, membres fracass\u00e9s. Comme une image macabre qui m\u2019obs\u00e8de, je n\u2019ai cess\u00e9 de me demander comment son corps a pu \u00eatre mis dans un cercueil. Les nuits o\u00f9 je ne dors pas je repense \u00e0 l\u2019enterrement comme le verso de l\u2019anniversaire, avec les m\u00eames presque aussi saouls pour supporter le chagrin. Parfois quand je ne dors pas, je lui raconte mes probl\u00e8mes, je lui parle ce qu\u2019il n\u2019a pas eu le temps de devoir apprendre \u00e0 r\u00e9soudre. Je lui demande conseil. J\u2019\u00e9coute son silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois quand la mer est furieuse, quand j\u2019\u00e9coute ses col\u00e8res, j\u2019essaye d\u2019imaginer ce qu\u2019a v\u00e9cu Martin quand son chalutier a coul\u00e9. Ecouter l\u2019absence. J\u2019aimais beaucoup mon cousin, je refuse de croire qu\u2019il a souffert. Pourtant mourir noy\u00e9, pourtant mourir d\u2019hypothermie. Enfin mourir tout court, noy\u00e9 ou pas. Combien de temps a dur\u00e9 le naufrage&nbsp;? A sa petite s\u0153ur on a parl\u00e9 de sir\u00e8nes qui l\u2019aimaient pour ne pas qu\u2019elle pleure. Qu\u2019ils sont cons les adultes quand ils ne veulent pas parler de la mort. L\u2019autre jour, je marchais au bord de la mer, vers les rochers o\u00f9 certains cherchent des moules sur les rochers pleins d\u2019algues vertes, et soudain j\u2019ai eu une folle envie de marcher dans la mer, comme dans certains films o\u00f9 les personnages veulent se suicider, mais moi ce n\u2019\u00e9tait pas du tout pour mourir, mais rejoindre Martin. J\u2019ai vite retrouv\u00e9 mes esprits, l\u2019eau \u00e9tait trop glac\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a des jours o\u00f9 j\u2019en ai marre. Marre d\u2019avoir mal au dos le soir d\u2019avoir trop port\u00e9, marre d\u2019avoir toujours des gants \u00e9pais, marre d\u2019avoir une combinaison comme uniforme. Avec elle je deviens un invisible pour les femmes qui passent pr\u00e8s de moi. 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