{"id":190939,"date":"2025-07-17T10:33:26","date_gmt":"2025-07-17T08:33:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190939"},"modified":"2025-07-17T10:42:08","modified_gmt":"2025-07-17T08:42:08","slug":"06-rectoverso-petite-pieuvre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/06-rectoverso-petite-pieuvre\/","title":{"rendered":"#06 rectoverso | petite pieuvre"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-dark-gray-color has-text-color has-link-color wp-elements-d1e73dfa93b68f0704b39ab62d6da228\">Je traverse la place apr\u00e8s une derni\u00e8re dizaine de minutes tranquilles avant le travail, un caf\u00e9 bu \u00e0 une table dehors, j&rsquo;ai adouci la boisson d&rsquo;une goutte de lait, j\u2019ai m\u00eame ajout\u00e9 un peu de sucre. La morte \u00e0 la mise en plis me regarde et sourit, elle aime me regarder boire lentement en sachant qu\u2019elle est l\u00e0 et elle abuse de sa modestie en disparaissant par instant, brillante devant un nuage. La grande place est vaguement rectangulaire, long\u00e9e par le passage des trams et des autobus, un noeud de bien des lignes, celles qui rejoignent l&rsquo;avenue Louise rectiligne au long d\u2019une hauteur que les trams affrontent en grin\u00e7ant, celles qui longent les \u00e9tangs de Flagey, celles qui se faufilent vers le quartier europ\u00e9en. D\u2019autres morts sont l\u00e0. Ceux qui savent. Ceux qui demandent. Ceux qui se poursuivent et fond un boucan d\u2019enfer. Parfois j\u2019en reconnais un, un de ceux qui a r\u00e9ussi \u00e0 garder un petit signe distinctif, comme la mise en plis de ma vieille morte, un mouchoir, une paire de chaussure, rarement une main ou un sourire. Dans les trams aux voitures \u00e9troites s\u2019enfoncent les femmes et les hommes qui peuplent cette ville. En eux je devine leur mort, dans ce qui les tient, les dirige, dans la forme creuse de leurs orbites, dans leur mandibule qui s\u2019ouvre sur leurs rires oublieux. Pourtant tous sont bien vivants encore, mes petits morts, les vrais, je vais les retrouver d\u2019ici quelques instants, j\u2019y suis pr\u00eate : les regarder bouger, apparemment vivant sur des images en voie de dispara\u00eetre. Restaurer les pellicules anciennes est un m\u00e9tier de passion. J\u2019entre dans des caves et des couloirs plein d\u2019\u00e9tag\u00e8res charg\u00e9es de tr\u00e9sors qui me sont confi\u00e9s, j\u2019aime le myst\u00e8re des bo\u00eetes endommag\u00e9es, les pellicules que j\u2019y trouve, parfois toutes racornies, leur odeur qui annonce l\u2019\u00e9tat de d\u00e9composition des mati\u00e8res : devant chacune je suis face au d\u00e9fi d\u2019en transposer une copie la plus fid\u00e8le possible, morceau par morceau. Je m\u2019en occupe comme de nouveaux-n\u00e9s malades, l\u2019ombre des morts ne me l\u00e2che pas, je soutiens la pellicule qui garde trace de leur passage, je la manipule avec des gants, pour \u00e9viter les miasmes et la contamination je masque mon visage, je porte une longue blouse blanche, les gaz sont inflammables, la pellicule peut prendre feu spontan\u00e9ment, ou se r\u00e9duire en poussi\u00e8re, les morts en deviennent nerveux, ils veulent se voir, se reconna\u00eetre, m\u00eame un instant, pouvoir sentir les plis d\u2019une robe, le poids d\u2019une canne ou d\u2019un chapeau, le plaisir d\u2019ouvrir une porte : on compte sur moi. Ma salle est ventil\u00e9e en permanence, pas de fen\u00eatre, de la lumi\u00e8re artificielle sans \u00e9tincelles. \u00c7a ne les g\u00e8ne pas, eux, les ectoplasmes, on dirait m\u00eame que cette catacombe leur pla\u00eet, \u00e0 moi bien que j\u2019adore ce travail solitaire que j\u2019exerce d\u2019une cin\u00e9math\u00e8que \u00e0 l\u2019autre, ne pas voir un arbre ou un oiseau, un ciel d\u2019\u00e9t\u00e9, un soleil couchant de d\u00e9cembre me manque durement depuis dix ans. Si tout se passe bien dans quelques jours je pourrai v\u00e9rifier la pellicule sauv\u00e9e en la glissant dans un appareil de projection d\u2019\u00e9poque et je verrai revivre les morts dont j\u2019ai nettoy\u00e9 les visages, reconduit les gestuelles,&nbsp; recompos\u00e9 les actions. Ce visage, vais-je le voir vivre \u00e0 nouveau ? La course folle de cette voiture sans capote conduite par un gros homme hilare qui n&rsquo;en finit pas de la faire d\u00e9marrer avant qu&rsquo;elle ne bondisse en avant va-t-elle me faire croire qu\u2019il la conduit pour me rejoindre ? Tous les acteurs sont morts, toutes ces femmes et ces hommes dont je sauve la trace \u00e0 travers les archives du monde, dont j\u2019apprends la pr\u00e9sence au sein de telle ou telle collection avant d\u2019y filer voir, ils sont morts, il n\u2019en reste que des images sur une pellicule qui vire au vinaigre, ou risque de prendre feu. Pour moi ils sont mes familiers, ils me conseillent, me font rire de leur impatience ou de la jalousie de l\u2019un envers l\u2019autre si je ranime un nouveau fragment dont ils sont absents. Leur caract\u00e8re enfantin me rend joyeuse, je lance un signe \u00e0 ma toute vieille, sa mise en plis argent\u00e9e n\u2019est jamais loin. Et les petits se sauvent en courant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-dark-gray-color has-text-color has-link-color wp-elements-17c170fa885630e4fe91d229a9bcaba7\">Je ne dois pas me laisser distraire par ce que mes morts n\u2019ont pas r\u00e9ussi \u00e0 me l\u00e9guer,\u00a0 ni \u00e0 ce qui me reste d\u2019eux. Ni \u00e0 leur dernier visage avant qu\u2019ils ne soient transform\u00e9s, ni \u00e0 celui de leur dernier instant. Ni par leurs tombes \u00e9parpill\u00e9es. Je m\u2019applique \u00e0 les lisser, les aplanir, les aplatir, les fixer sur des petits supports \u00e0 bords ronds comme des cartes \u00e0 jouer et je les observe s\u2019organiser en sept familles, celles qu&rsquo;on se chippe d\u2019une main \u00e0 l&rsquo;autre pour la reconstituer. Dans la Famille Alcolo je demande le fils, l\u2019oncle et la grand-m\u00e8re, dans la Famille Anorexique je demande la cousine. Dans la Famille Sans m\u00e8re, la m\u00e8re. Dans la Famille Sans p\u00e8re, le p\u00e8re. Comme dans les jeux d&rsquo;enfance, les cartes pos\u00e9es c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te forment une suite reli\u00e9e par des d\u00e9tails d\u00e9ploy\u00e9s en panorama : la maison du p\u00e8re se prolonge vers l\u2019\u00e9tang de la cousine, puis vers le bistro du grand-p\u00e8re. Une m\u00eame route en lacet parcourt les cartes de la Famille D\u00e9m\u00e9nagement, chacune son camion. Sur la carte Fille, une enfant passe sous la remorque, on ne voit que son petit derri\u00e8re et d\u2019autres enfants autour, m\u00e9dus\u00e9s. Parmi les vingt-et-une cartes, celle de l\u2019enfant qui se glisse sous le camion est ma pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, son corps pli\u00e9 qui dispara\u00eet, ses petites chaussures,\u00a0le rouge de sa robe. Est-elle morte ? Ce corps-l\u00e0 n\u2019a plus aucune existence, est-ce la mort ? Je convoque la petite inconnue, elle sort de sa carte, sa forme flotte autour de moi, \u00e9tir\u00e9e de filaments, sorte de poulpe transparent, brave du d\u00e9sir de se glisser sous le camion qui va partir en Espagne tout \u00e0 l\u2019heure. Cette enfant est morte. Elle n\u2019a pas encore l&rsquo;\u00e2ge de raison, ne sait rien sauf ce qui serre dans le ventre quand elle proclame Je passe dessous, c\u2019est mon camion. Elle s\u2019\u00e9chappe de mes doigts qui ne savent pas la tenir, feu follet elle part faire un tour de jardin et s\u2019allonge sans fin jusqu\u2019aux falaises blanches qui barrent le paysage. Il faut d\u00e9finitivement \u00eatre morte pour un exploit pareil.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je traverse la place apr\u00e8s une derni\u00e8re dizaine de minutes tranquilles avant le travail, un caf\u00e9 bu \u00e0 une table dehors, j&rsquo;ai adouci la boisson d&rsquo;une goutte de lait, j\u2019ai m\u00eame ajout\u00e9 un peu de sucre. 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