{"id":191056,"date":"2025-07-17T14:14:06","date_gmt":"2025-07-17T12:14:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191056"},"modified":"2025-07-17T14:17:39","modified_gmt":"2025-07-17T12:17:39","slug":"rectoverso-06-quand-on-est-personnage-de-roman","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-06-quand-on-est-personnage-de-roman\/","title":{"rendered":"#rectoverso #06 | quand on est personnage de roman"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand on est personnage de roman, on respire l\u2019air des autres. On n\u2019existe que par les autres. \u00c0 cause des autres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On na\u00eet quelque part dans l\u2019imagination d\u2019un \u00e9crivain, entre deux pens\u00e9es vagabondes, puis on grandit dans une for\u00eat d\u2019id\u00e9es, \u00e0 l\u2019ombre des plus grandes. On est nourri par tout ce qui parcourt un esprit humain. Une impression, une sensation, une volont\u00e9, une d\u00e9ception, un amour. La vision d\u2019un tableau, l\u2019\u00e9coute d\u2019un air de musique, le parfum d\u2019un instant. Un souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai \u00e9t\u00e9 con\u00e7u dans un r\u00eave. Mes premiers contours sont apparus dans le brouillard d\u2019une fin de nuit. Vaguement. Furtivement. Un embryon r\u00e9v\u00e9l\u00e9 au d\u00e9tour du chaos d\u2019une \u00e9mergence inconsciente. Et puis je me suis d\u00e9velopp\u00e9 dans mon cocon, aliment\u00e9 par les fruits d\u2019une jungle luxuriante. Par chance. Parce que na\u00eetre, c\u2019est aussi avoir de la chance. D\u2019avoir pu grandir dans un environnement favorable. Ne pas \u00eatre de ces id\u00e9es avort\u00e9es trop t\u00f4t, de ces pens\u00e9es poussi\u00e8res qui s\u2019envolent au premier souffle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis n\u00e9 dans les pages d\u2019un carnet. Une note dans la marge. Un nom incertain, pas encore un visage (d\u00e9tail curieux, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 les cheveux longs\u2009; le psy jubilerait en d\u00e9couvrant la calvitie install\u00e9e de mon concepteur). J\u2019ai grandi pour devenir une suite de lettres sur un \u00e9cran d\u2019ordinateur, \u00e0 la fois amas de pixels et de bits pour passer mes premi\u00e8res nuits dans un fichier enregistr\u00e9 sur un disque dur. Et puis j\u2019ai \u00e9t\u00e9 imprim\u00e9. Premi\u00e8res sensations physiques d\u2019exister comme personnage de roman, sur des feuilles volantes sorties d\u2019une imprimante \u00e0 jet d\u2019encre. Puis, dans un livre o\u00f9 je vis d\u00e9sormais, mat\u00e9riellement enserr\u00e9 l\u2019essentiel de mon existence. Voyant si peu le jour, la lumi\u00e8re d\u2019une lampe de chevet parfois. Et je cours et je vole et je r\u00e9p\u00e8te mon histoire sous les yeux abandonn\u00e9s des lecteurs \u00e0 qui je dois ma survie. Parce que je le sais, arrivera un jour o\u00f9 je dispara\u00eetrai. Un jour o\u00f9 je ne serai plus lu. Un jour o\u00f9 je serai oubli\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un personnage de roman est confront\u00e9 \u00e0 plusieurs morts. Il y a celles que l\u2019intrigue dicte. La mort de mon ami d\u2019enfance page&nbsp;38 et celle de ma m\u00e8re page&nbsp;125 font partie de ces pertes que je revis inlassablement avec le m\u00eame d\u00e9sarroi. La m\u00eame tristesse. Je pourrais dire avec la m\u00eame intensit\u00e9, mais ce n\u2019est pas vrai parce que je m\u2019use. Les yeux des lecteurs s\u2019usent, ils perdent la vision spontan\u00e9e des couleurs d\u2019une \u00e9poque, celle o\u00f9 je suis n\u00e9, pour \u00eatre remplac\u00e9e par celle d\u2019un pr\u00e9sent en perp\u00e9tuel changement, au moment m\u00eame o\u00f9 ils me lisent. Me renvoyant de fait \u00e0 une autre mort, la mienne. Hors du r\u00e9cit, par usure. Puis par oubli.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La mort d\u2019un personnage de roman, c\u2019est l\u2019oubli. Une mort par \u00e9rosion, lente et somnolente. Disparition cruelle (existe-t-il des disparitions qui ne le soient pas\u2009?) mais pas d\u00e9finitive. Il suffirait d\u2019un fragment de souvenir pour que mon c\u0153ur se mette de nouveau \u00e0 battre. Il suffirait d\u2019un r\u00eave pour que l\u2019empreinte inconsciente que j\u2019ai laiss\u00e9e dans un esprit m\u2019\u00e9veille \u00e0 la vie. M\u00eame si je n\u2019ai plus d\u2019existence physique, que les pages des livres sur lesquelles je suis imprim\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 dig\u00e9r\u00e9es par la moisissure d\u2019une cave trop humide. M\u00eame si le fichier de traitement de texte sur lequel quelques traces de moi subsistent a \u00e9t\u00e9 b\u00e2illonn\u00e9 par l\u2019obsolescence du programme informatique. M\u00eame si je ne suis plus fait de mots.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je deviendrai alors une id\u00e9e, un vague souvenir, blotti dans l\u2019esprit d\u2019un ancien lecteur. J\u2019habiterai un esprit r\u00eaveur, je ronronnerai parfois, timidement. Par chance, peut-\u00eatre, je nourrirai un embryon de pens\u00e9e qui, un jour, deviendra \u00e0 son tour un personnage de roman.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et quelque chose en moi reviendra \u00e0 la vie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"683\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/carl-tronders-lZz0HHx_nF4-unsplash-683x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-191063\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/carl-tronders-lZz0HHx_nF4-unsplash-683x1024.jpg 683w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/carl-tronders-lZz0HHx_nF4-unsplash-280x420.jpg 280w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/carl-tronders-lZz0HHx_nF4-unsplash-768x1152.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/carl-tronders-lZz0HHx_nF4-unsplash-1024x1536.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/carl-tronders-lZz0HHx_nF4-unsplash-1365x2048.jpg 1365w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/carl-tronders-lZz0HHx_nF4-unsplash-scaled.jpg 1707w\" sizes=\"auto, (max-width: 683px) 100vw, 683px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Photo de <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/@allvar?utm_content=creditCopyText&amp;utm_medium=referral&amp;utm_source=unsplash\">Carl Tronders<\/a> sur <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/photos\/un-batiment-en-bois-rouge-surmonte-dun-moulin-a-vent-lZz0HHx_nF4?utm_content=creditCopyText&amp;utm_medium=referral&amp;utm_source=unsplash\">Unsplash<\/a><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand on est personnage de roman, on respire l\u2019air des autres. 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