{"id":191169,"date":"2025-07-17T19:43:54","date_gmt":"2025-07-17T17:43:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191169"},"modified":"2025-07-17T21:20:25","modified_gmt":"2025-07-17T19:20:25","slug":"rectoverso-06-gaelle-obiegly-entrelacs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-06-gaelle-obiegly-entrelacs\/","title":{"rendered":"#rectoverso\u00a0#06\u00a0| Ga\u00eblle Obi\u00e9gly &#8211; entrelacs"},"content":{"rendered":"\n<p>Je me l\u00e8ve toujours avant que le jour ne commence vraiment, quand il est encore ti\u00e8de de nuit. J\u2019aime ce moment. Les gar\u00e7ons dorment, leur respiration \u00e9gale me rassure. Je fais chauffer de l\u2019eau, pas pour le th\u00e9, juste pour entendre le bruit, cette vapeur qui sort de la bouilloire, c\u2019est comme une preuve que je suis l\u00e0, dans le monde. Je pose mes pieds sur le carrelage froid, j\u2019aime bien cette morsure. On dit que les gens qui n\u2019ont pas le temps pour eux inventent des habitudes. Moi, j\u2019ai le temps juste pour les miettes. Alors je ramasse les miettes. Toutes sortes de miettes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis femme de m\u00e9nage dans un immeuble d\u2019assurances le matin. Ce n\u2019est pas loin du RER. Le lundi c\u2019est les ascenseurs, le mercredi les vitres. Je connais les t\u00e2ches par c\u0153ur, elles me donnent une forme de stabilit\u00e9. Dans les bureaux, je vois les m\u00eames photos sur les \u00e9crans, les m\u00eames tasses oubli\u00e9es, les m\u00eames post-it avec des mots comme \u00ab\u00a0r\u00e9union\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0deadline\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0visio\u00a0\u00bb. Je n\u2019ai pas besoin de comprendre. Je nettoie autour, sans jamais effacer.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux fois par semaine, je fais aussi le m\u00e9nage dans un grand appartement pr\u00e8s du parc. Une famille avec deux enfants, un chien, beaucoup de d\u00e9sordre, je n\u2019y rencontre personne. J\u2019arrive apr\u00e8s le d\u00e9part de tout le monde. Je commence par passer l\u2019aspirateur dans les chambres, je fais la poussi\u00e8re puis je frotte les sols \u00e0 la serpill\u00e8re, balai-brosse dans la cuisine o\u00f9 les miettes s\u2019accrochent comme des farces. Je nettoie la salle de bain, les toilettes, deux fois, une pour les enfants, une pour les parents, ce n\u2019est pas le m\u00eame usage. Je change les draps, ramasse le linge sale. Parfois je tombe sur des jouets, des livres coinc\u00e9s entre les matelas, un vibromasseur oubli\u00e9 sous le lit, des chaussettes d\u00e9pareill\u00e9es, des miettes encore. Je remets tout en ordre. Je referme avec la cl\u00e9 cach\u00e9e sur ce qui ne m\u2019appartient pas.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019apr\u00e8s-midi, je passe \u00e0 la caisse 7 du supermarch\u00e9. Le chef veut que je sourie, mais pas trop, juste ce qu\u2019il faut pour ne pas faire peur. Le bip des articles m\u2019apaise un peu. C\u2019est comme un chapelet. Une forme de pri\u00e8re moderne. Je me demande parfois si je suis vivante ou si je fais juste ce qu\u2019il faut pour que tout continue.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon mari est parti il y a quatre ans. Il disait qu\u2019il reviendrait, qu\u2019il allait \u00ab\u00a0r\u00e9gler des choses\u00a0\u00bb. Depuis, plus rien. Pas m\u00eame un v\u0153u de l\u2019A\u00efd. Les gar\u00e7ons croient qu\u2019il est au Maroc. Je n\u2019ai pas eu le courage de leur dire qu\u2019il ne reviendrait pas. Moi-m\u00eame, je ne sais pas s\u2019il est encore vivant.<\/p>\n\n\n\n<p>La mort, je l\u2019ai connue t\u00f4t. Ma m\u00e8re est morte d\u2019un cancer dans une petite maison pr\u00e8s de Mekn\u00e8s. Elle avait les mains pleines de callosit\u00e9s, mais elle me caressait comme avec des plumes. Mon p\u00e8re, lui, est mort deux fois. Une fois quand il a perdu la parole. Une autre quand il a \u00e9t\u00e9 mis en terre. Ici, en France, les morts ne font pas de bruit. L\u00e0-bas, ils pleurent \u00e0 travers nous, ils nous tirent par les pieds la nuit. Parfois je r\u00eave d\u2019eux, et je me r\u00e9veille avec l\u2019impression d\u2019avoir parl\u00e9 dans une langue que je ne connais pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne parle pas de mon travail aux autres m\u00e8res devant l\u2019\u00e9cole. Je dis que je \u00ab\u00a0fais des m\u00e9nages\u00a0\u00bb, mais jamais que je nettoie les restes des autres, leurs miettes de vie. Je dis que je suis \u00ab\u00a0\u00e0 la caisse\u00a0\u00bb, mais pas que je compte les centimes pour ceux qui me regardent \u00e0 peine. Ce que je fais l\u00e0, je ne suis pas que \u00e7a. Ce qui me tient debout, oui\u00a0: les gar\u00e7ons et leur devoirs, l\u2019appartement, le silence, ma dignit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, je m\u2019assieds sur le canap\u00e9 quand tout est calme, et je me dis : aujourd\u2019hui, personne n\u2019est mort. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense souvent \u00e0 la mort comme \u00e0 une pr\u00e9sence discr\u00e8te, polie, presque famili\u00e8re. Pas un monstre, non, mais une sorte de voisine qu\u2019on salue sans vraiment lui parler. Elle m\u2019apprend \u00e0 tenir, \u00e0 ne pas gaspiller mes forces pour des choses qui ne tiendraient pas dans une tombe.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je me l\u00e8ve toujours avant que le jour ne commence vraiment, quand il est encore ti\u00e8de de nuit. J\u2019aime ce moment. Les gar\u00e7ons dorment, leur respiration \u00e9gale me rassure. 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