{"id":191179,"date":"2025-07-17T22:52:46","date_gmt":"2025-07-17T20:52:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191179"},"modified":"2025-07-18T13:00:38","modified_gmt":"2025-07-18T11:00:38","slug":"recto-verso-04-lodeur-du-savon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-04-lodeur-du-savon\/","title":{"rendered":"#rectoverso #04 | l\u2019odeur du savon"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-audio\"><audio controls src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/rectoverso-4-audio.mp3\"><\/audio><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il marche depuis une heure dans cette ville fuie. Trente ans d\u2019absence. Il ne veut pas voir, \u00e7a s\u2019impose&nbsp;: impacts sur les murs, portes rafistol\u00e9es, sourires trop propres sur les affiches. Rien n\u2019est clair ici. Tout est trop ou trop peu. Trop de religion, pas assez de service public. Trop de m\u00e9moire, pas assez d\u2019histoire. Il en veut \u00e0 ce pays. S\u2019en veut de n\u2019avoir jamais su l\u2019aimer.<br>Derri\u00e8re, un immeuble \u00e9croul\u00e9. Des enfants jouent \u00e0 cache-cache entre les gravats. Il pense&nbsp;: c\u2019est \u00e7a, Beyrouth. La superposition. Le vivant et le mort. Il marche plus vite, comme pour distancer ce qui monte. S\u2019arr\u00eate devant un immeuble de trois \u00e9tages, pierre ocre, balcons en fer forg\u00e9. Pas sa maison d\u2019enfance, mais quelque chose d\u2019approchant. M\u00eame \u00e9poque, m\u00eame architecture.<br><em>*****L\u2019odeur du jasmin sur la terrasse, si dense qu\u2019elle lui donnait mal \u00e0 la t\u00eate. Sa                 m\u00e8re disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est trop fort, mais c\u2019est le pays.&nbsp;\u00bb Elle disait \u00e7a pour tout. Le caf\u00e9 trop sucr\u00e9, la musique trop haute, l\u2019amour des voisins.  <\/em><br>Il n\u2019h\u00e9site pas longtemps, le portail est ouvert. L\u2019escalier en marbre. Ses pieds reconnaissent avant sa t\u00eate. Cette r\u00e9sonance particuli\u00e8re dans les cages d\u2019escalier.<br><em>*****Les dimanches matin. La voix de sa m\u00e8re depuis la cuisine&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ton p\u00e8re a achet\u00e9 des kn\u00e9f\u00e9&nbsp;!&nbsp;\u00bb Il la rejoignait en courant, pieds nus, pyjama qui flottait.<\/em><br>Le salon derri\u00e8re la porte. Carrelage blanc et noir en damier. Comme avant chez eux. La texture des tapis sous ses pieds. \u00c9pais, un peu rugueux. Il aimait s\u2019allonger dessus et tracer les motifs de l\u2019index. Des \u00e9toiles, des losanges, des lignes qui ne menaient nulle part.<br><em>*****Le crissement des petites voitures sur le carrelage. Sa m\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;Doucement, les voisins du dessous&nbsp;!&nbsp;\u00bb<br><em>*****<\/em>Wahad, tnayne, tl\u00e9t\u00e9. Une voix qui compte. Un, deux, trois. Il ne sait plus ce qui \u00e9tait compt\u00e9. Mais le rythme est intact dans sa m\u00e9moire, cette m\u00e9lodie des chiffres \u00e9grain\u00e9s.<br>*****Le go\u00fbt du miel sur ses doigts d\u2019enfant. Sa grand-m\u00e8re qui lui en donnait en cachette avant le repas. Elle trempait son pouce dans le pot&nbsp;: \u00ab&nbsp;Allez, vite, avant que ta m\u00e8re ne voie.&nbsp;\u00bb Il l\u00e9chait son doigt et elle riait. Elle avait une dent en or qui brillait.<\/em><br><em>*****Les conversations d\u2019adultes le soir sur la terrasse. Les voix qui se m\u00e9langent, les langues qui s\u2019entrem\u00ealent. Son p\u00e8re qui dit \u00ab&nbsp;\u00e9videmment&nbsp;\u00bb au milieu d\u2019une phrase arabe. Sa m\u00e8re qui r\u00e9pond \u00ab&nbsp;akid&nbsp;\u00bb. Il ne comprenait pas tout mais ne connaissait pas d\u2019autre musique, cette libert\u00e9 avec les mots.<br><em>*****<\/em>Le caf\u00e9 turc dans les petites tasses. L\u2019amertume qu\u2019il n\u2019aimait pas enfant. \u00ab&nbsp;Un homme doit aimer le caf\u00e9,&nbsp;\u00bb disait son p\u00e8re en tournant les pages de son journal.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>\u00ab\u00a0Parce qu\u2019ils sont morts.\u00a0\u00bb Il a r\u00e9pondu sans savoir d\u2019o\u00f9 surgissait la question. Il quitte l\u2019immeuble, troubl\u00e9. Est-ce que j\u2019ai fui ce pays, ou est-ce que c\u2019est lui qui s\u2019est retir\u00e9\u00a0? Des phrases lui traversent l\u2019esprit. Questions ou voix, il ne sait pas encore.<br><mark style=\"background-color:#eeeeee\" class=\"has-inline-color\">Tu insultes ton pays pour \u00e9viter de pleurer tes parents. Path\u00e9tique\u00a0! Tuer les souvenirs ne ressuscite personne.<\/mark><br>Ses pas reprennent le dessus, mart\u00e8lent l\u2019asphalte. Sous chaque foul\u00e9e, d\u2019autres images.<br><em>*****Le march\u00e9 le samedi matin. Les couleurs des fruits, les cris des marchands, la main de sa m\u00e8re qui serre la sienne pour qu\u2019il ne se perde pas. Elle ach\u00e8te toujours trop de tomates. \u00ab\u00a0On ne sait jamais\u00a0\u00bb. Comme si la guerre pouvait arriver \u00e0 tout moment. Que les provisions de l\u00e9gumes pouvaient pr\u00e9munir du manque.<\/em><br><mark style=\"background-color:#eeeeee\" class=\"has-inline-color\">Tes parents meurent et c\u2019est moi ton pays, que tu d\u00e9cides de ha\u00efr. Petit joueur. Tu en veux \u00e0 ta femme de m\u2019aimer malgr\u00e9 l\u2019exil. <br>Interdire l\u2019arabe \u00e0 ta fille, \u00e7a venge quoi exactement\u00a0? Idiot, tu n\u2019as rien compris.<\/mark><br>Sa fille. Sa joie de dire \u00ab\u00a0merci\u00a0\u00bb dans sa langue \u00e0 lui. Choukrane ma fille. Son regard sur cette ville. Ses tentatives pour apprendre le libanais en cachette. Il l\u2019envie. Elle commence l\u00e0 o\u00f9 lui a cess\u00e9. Elle accepte ce qu\u2019il a refus\u00e9. Ne s\u2019encombre pas d\u2019absolu. Il pense\u00a0: c\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a, appartenir. Ne pas chercher \u00e0 pardonner ni \u00e0 comprendre. Juste cesser de se battre.<br><mark style=\"background-color:#eeeeee\" class=\"has-inline-color\">Tu m\u2019as quitt\u00e9\u00a0? Faux. Je suis dans ta gorge. Dans tes silences. Tu peux fuir, je reste cette terre qui colle.<\/mark><br>La guerre. Pas de souvenirs pr\u00e9cis. Juste cette tension permanente dans la voix des adultes. Ces conversations qui s\u2019arr\u00eatent quand il arrive. Ces informations complexes \u00e0 la radio, en permanence. La guerre, c\u2019\u00e9tait surtout ce m\u00e9lange de vacarme et de silence qu\u2019elle cr\u00e9ait autour d\u2019elle.<br><mark style=\"background-color:#eeeeee\" class=\"has-inline-color\">Et tu aurais d\u00e9test\u00e9 la France, si tes parents \u00e9taient morts sur l\u2019autoroute\u00a0A6\u00a0?<\/mark><br>Il aurait pleur\u00e9, aurait beaucoup souffert, mais continu\u00e9. Il n\u2019aurait pas ray\u00e9 la France de sa carte mentale. Il s\u2019arr\u00eate net au milieu de la rue. Ses jambes tremblent. Trente ans de col\u00e8re qui retombent. Il n\u2019a pas ha\u00ef ce pays. Comment peut-on ha\u00efr des pierres, des rues, des montagnes\u00a0? On ne hait pas un pays, on hait sa propre impuissance. Le Liban, ce nom commode. Bouc \u00e9missaire de pierre et de mer. Plus simple \u00e0 accuser que les hommes. Moins risqu\u00e9 que les larmes. Pour oublier la seule v\u00e9rit\u00e9 qui compte \u2014 son p\u00e8re, sa m\u00e8re\u00a0: morts, point. Sans raison, sans r\u00e9paration. Juste morts.<br><em>*****Et puis ce samedi de d\u00e9cembre 1975. Il ne se souvient plus de ce qu\u2019ils faisaient avant. Peut-\u00eatre une visite. Il revoit le visage de son p\u00e8re. Sa m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0On rentre. Tout de suite.\u00a0\u00bb Le trajet en voiture, plus rapide. Les valises sorties en urgence. \u00ab\u00a0Prends tes livres pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. Ceux-l\u00e0 seulement. Le reste, on l\u2019enverra plus tard.\u00a0\u00bb Jamais eu de plus tard.<\/em><br><mark style=\"background-color:#eeeeee\" class=\"has-inline-color\">1989. <mark style=\"background-color:#eeeeee\" class=\"has-inline-color\">Tout sauf l&rsquo;exil. <\/mark>Tes parents voulaient revenir. Ton avenir ici. Tu le sais. Mais tu pr\u00e9f\u00e8res me d\u00e9tester. Plus facile de ha\u00efr que pleurer, tu es plus Libanais que Libanais\u00a0!<\/mark><br>Il reconna\u00eet maintenant la rue d\u2019o\u00f9 il est parti. Ses pas ont dessin\u00e9 une boucle \u00e9trange, presque parfaite, autour de son refuge.<br><mark style=\"background-color:#eeeeee\" class=\"has-inline-color\">Ce n\u2019est pas moi l\u2019ennemi. Pourquoi revenir sinon. Pourquoi trembler. Et te souvenir si bien de l\u2019odeur du savon, de la past\u00e8que coup\u00e9e en tranches, du bruit des ventilateurs.<\/mark><br>Demain, il ira acheter du pain. Parler au boulanger. Dire bonjour \u00e0 cette femme qui arrose ses plantes aux m\u00eames heures. Essayer un mot dans sa langue d\u2019enfance. Rater. R\u00e9essayer.<br>Il sort son t\u00e9l\u00e9phone. Il sait ce qu\u2019il va dire. Ce qu\u2019il aurait d\u00fb dire depuis trente ans. Aller sur leur tombe. Pleurer ses parents en homme. Pour la premi\u00e8re fois depuis.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il marche depuis une heure dans cette ville fuie. Trente ans d\u2019absence. Il ne veut pas voir, \u00e7a s\u2019impose&nbsp;: impacts sur les murs, portes rafistol\u00e9es, sourires trop propres sur les affiches. Rien n\u2019est clair ici. Tout est trop ou trop peu. Trop de religion, pas assez de service public. Trop de m\u00e9moire, pas assez d\u2019histoire. 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