{"id":191193,"date":"2025-07-17T23:59:00","date_gmt":"2025-07-17T21:59:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191193"},"modified":"2025-07-19T12:16:05","modified_gmt":"2025-07-19T10:16:05","slug":"rectoverso-6-scene-de-la-vie-de-province-la-femme-de-trente-cinq-ans","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-6-scene-de-la-vie-de-province-la-femme-de-trente-cinq-ans\/","title":{"rendered":"#rectoverso #6 | Sc\u00e8ne de la vie de province &#8211; La femme de trente cinq ans"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-style-default\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"560\" height=\"359\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/memorial-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-191537\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/memorial-1.jpg 560w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/memorial-1-420x269.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 560px) 100vw, 560px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Derri\u00e8re ma fen\u00eatre, je peux les voir, la nuit. La place est bien \u00e9clair\u00e9e, et moi, je suis dans le noir. Je les observe. Comme eux, ils me surveillent. Ils parlent de moi, quand ils se retrouvent le samedi soir pour d\u00eener. Entre eux. D\u00eeners o\u00f9 je ne suis jamais invit\u00e9e. Eux, ce sont les gens bien, mari\u00e9s,&nbsp;commer\u00e7ants, pharmaciens, directeur de caisse d\u2019\u00e9pargne, petits notables, petits bourgeois&#8230; Eux aussi, ils pratiquent l\u2019adult\u00e8re, mais sous couverture. Respectables, ils sont res-pec-ta-bles. Ce n\u2019est pas mon cas. <br>J\u2019ai \u00e9teint les lampes du salon. Le conseil municipal n\u2019est pas encore termin\u00e9. D\u2019ici, je peux voir les lumi\u00e8res de la salle du conseil au premier \u00e9tage de la mairie qui filtrent \u00e0 travers les rideaux mal ferm\u00e9s. \u00c7a veut dire que j\u2019ai encore du temps pour moi et que Ren\u00e9 ne passera pas au moins avant une heure, pour, comme il dit en clignant de l\u2019\u0153il, \u00ab\u00a0prendre sa verveine\u00a0\u00bb&nbsp;avant de rentrer chez Monique, sa femme. <br>Quoique&#8230; ces derniers temps, en guise de \u00ab\u00a0verveine\u00a0\u00bb, il se contente de plus en plus souvent d\u2019une vraie tasse de tisane. Il vieillit, Ren\u00e9. Il n\u2019a pourtant que cinq ans de plus que moi, mais il a beaucoup grossi et il s\u2019essouffle. Il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 une affaire au lit, mais l\u00e0\u2026 je ne m\u2019en plaindrais pas si \u00e7a ne rendait pas encore plus long et besogneux l\u2019exercice. Le mieux, si je veux l\u2019\u00e9viter, c\u2019est de le faire parler&nbsp;; il adore bavarder, cancaner, raconter les petites histoires qu\u2019il a glan\u00e9es au conseil, et surtout parler de lui et de ses affaires. Soudain, il se rend compte de l\u2019heure et file en vitesse apr\u00e8s avoir aval\u00e9 sa tisane et un petit verre de remontant. Du cognac, ces derniers temps, un vingt ans d\u2019\u00e2ge offert par un de ses clients.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je tire les doubles rideaux et je rallume la lampe. Je vais continuer ma lecture, un roman de Balzac. \u00c7a se passe dans une petite ville de province, un peu comme ici. Il y a un petit monde de notables locaux, et je leur donne les visages de celles qui entrent dans ma boutique et de ceux que je vois passer devant ma porte, que Ren\u00e9 invite parfois \u00e0 venir prendre un verre chez moi. il m\u2019a install\u00e9e, comme sa ma\u00eetresse officielle, exactement comme dans ces romans. Je ne suis jamais invit\u00e9e chez eux, bien s\u00fbr. Moi je suis \u00ab\u00a0Back street\u00a0\u00bb. &nbsp;Un autre roman que j\u2019ai lu r\u00e9cemment. J\u2019ai h\u00e9rit\u00e9 de tout un lot de bouquins que m\u2019a laiss\u00e9 un prof du coll\u00e8ge, le prof de fran\u00e7ais de Jean-Maurice, le fils adoptif de Ren\u00e9. Apr\u00e8s son ann\u00e9e de purgatoire ici (il avait \u00e9pous\u00e9 son \u00e9l\u00e8ve, une gamine de seize ans), il est reparti \u00e0 Angoul\u00eame. Ren\u00e9 avait h\u00e9berg\u00e9 le couple un temps, quand ils \u00e9taient arriv\u00e9s. Il avait amen\u00e9 le type chez moi une fois, on avait parl\u00e9 romans. il \u00e9tait revenu \u00e0 la boutique sous pr\u00e9texte d\u2019acheter de la laine \u00e0 tricoter pour sa femme, qui devait rester allong\u00e9e pendant sa grossesse. En fait, c\u2019\u00e9tait pour coucher avec moi. \u00c7a n\u2019\u00e9tait pas trop mal, mais pas question d\u2019entreprendre une liaison avec lui. Ma vie est assez compliqu\u00e9e comme \u00e7a. Au moins, il m\u2019a laiss\u00e9 ses livres, et de \u00e7a, je lui suis reconnaissante. Il y en a plusieurs cartons, surtout des poches, des classiques, Balzac bien s\u00fbr, c&rsquo;est mon chouchou du moment, je d\u00e9vore ses romans, et aussi Stendhal, et Maupassant, et des romans contemporains fran\u00e7ais et am\u00e9ricains.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ren\u00e9\u2026 Il m\u2019a offert s\u00e9curit\u00e9 et confort. Il est plut\u00f4t gentil, \u00e9go\u00efste comme tous les hommes, mais il pouvait \u00eatre dr\u00f4le. Apr\u00e8s la mort de Jean-Pierre, il s\u2019est d\u00e9men\u00e9 pour me faire avoir une pension de veuve de guerre. Mais il a eu beau faire jouer ses relations, maire, conseiller g\u00e9n\u00e9ral, d\u00e9put\u00e9, amis de la pr\u00e9fecture, rien n\u2019y a fait. Il n\u2019y a jamais eu de guerre en Alg\u00e9rie, juste des \u00ab&nbsp;\u00e9v\u00e9nements&nbsp;\u00bb, des op\u00e9rations de maintien de la paix. Donc Jean-Pierre n\u2019est pas mort \u00e0 la guerre, je ne suis pas veuve de guerre et je n\u2019ai droit \u00e0 rien. Point. <br>Tout \u00e0 l\u2019heure, j\u2019ai entendu \u00e0 la radio la chanson des <em>Parapluies de Cherbourg<\/em>, \u00ab&nbsp;Oh mon amour, ne me quitte pas\u2026&nbsp;\u00bb et j\u2019ai fondu en larmes dans la cuisine. Comme lorsque j\u2019ai vu le film dans un petit cin\u00e9ma, un apr\u00e8s-midi \u00e0 Paris.&nbsp;Je ne pouvais pas m\u2019arr\u00eater de pleurer. C\u2019est mon histoire. L\u2019h\u00e9ro\u00efne est blonde et je suis brune, tout n\u2019est pas identique, mais quand m\u00eame, c\u2019est mon histoire. <br>On venait juste de se marier quand Jean-Pierre, il \u00e9tait m\u00e9canicien aussi, comme le gars du film, il travaillait dans l\u2019entreprise de transports de Ren\u00e9, quand il a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 en Alg\u00e9rie. Il n\u2019est revenu qu\u2019une fois en permission, et j\u2019\u00e9tais enceinte de sept mois quand j\u2019ai appris sa mort. Accouchement pr\u00e9matur\u00e9 le mois suivant. La petite n\u2019a pas surv\u00e9cu. Trop fragile, a dit la sage-femme. Elle \u00e9tait pourtant si mignonne, parfaite, blanche comme une poup\u00e9e de cire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ren\u00e9 a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s gentil, je dois le reconna\u00eetre. Il aime les enfants et ne parvenait pas \u00e0 en avoir avec Monique. Il m\u2019avait prise sous sa protection et ce b\u00e9b\u00e9, il l\u2019attendait comme si \u00e7&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 le sien. <br>Je me suis toujours demand\u00e9 si ce n\u2019\u00e9tait pas moi qui lui avait refil\u00e9 les oreillons. Il avait quinze ans, et moi dix. J\u2019\u00e9tais venue apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole chercher ma m\u00e8re qui \u00e9tait servante chez eux. Elle finissait \u00e0 six heures et je l\u2019attendais dans la cuisine. Ren\u00e9 est entr\u00e9, il devait se chercher quelque chose \u00e0 grignoter. Il a essay\u00e9 de m\u2019embrasser, en fait, il m\u2019a embrass\u00e9e, sur la bouche. Je ne voulais pas mais je me suis laiss\u00e9e faire, je n\u2019osais pas crier, j\u2019avais peur que sa m\u00e8re nous surprenne. Quelques jours apr\u00e8s, j\u2019avais les oreillons. Lui aussi. Bien fait! <br>Sa m\u00e8re, Armande, c\u2019\u00e9tait une vieille peau de vache. Toujours \u00e0 redire \u00e0 tout. Toujours un mot d\u00e9sagr\u00e9able. Une fois, elle avait trouv\u00e9 que ma m\u00e8re n\u2019avait pas assez bien nettoy\u00e9 les marches de pierre de la grande entr\u00e9e. Elle l\u2019a oblig\u00e9e \u00e0 recommencer et \u00e0 gratter les pierres avec une brosse \u00e0 dents. Vieille truie&nbsp;! Ironie de la vie, elle est morte deux jours apr\u00e8s ma m\u00e8re. Et elles ont \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9es le m\u00eame jour. \u00c9videmment, \u00e7a n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 la m\u00eame c\u00e9r\u00e9monie. Le service des pauvres pour ma m\u00e8re, m\u00eame si le vieux Maurice avait fait envoyer des fleurs, en bon patron soucieux de ses employ\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est quelques mois apr\u00e8s que Ren\u00e9 m\u2019a install\u00e9e dans cette maison, avec la boutique au rez-de-chauss\u00e9e. \u00c7a va bient\u00f4t faire quinze ans. Monique n\u2019y vient jamais, \u00e9videmment, mais toutes ses bonnes amies trouvent toujours un pr\u00e9texte pour venir. Voir \u00e0 quoi je ressemble, comment je m\u2019habille, si je n\u2019aurais pas un peu grossi, est-ce que je ne serai pas enceinte, des fois? Elles se sentent oblig\u00e9es d\u2019acheter quelques pelotes de laine. Je doute qu\u2019elles passent beaucoup de temps \u00e0 tricoter, mais sait-on jamais?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne dirai rien ce soir \u00e0 Ren\u00e9. Il est tard, et je ne tiens pas \u00e0 ce qu\u2019il fasse une sc\u00e8ne. Et puis je veux prendre certaines dispositions d\u2019abord. J\u2019ai bien rang\u00e9 la lettre, celle qui m\u2019annonce que j\u2019ai r\u00e9ussi le concours et que je commencerai dans deux mois comme agent du Tr\u00e9sor Public dans la ville de R***.&nbsp; Il ne sait pas que j\u2019ai pass\u00e9 ce concours. Je lui ai racont\u00e9 que j\u2019allais \u00e0 R*** &nbsp;pour quelques examens \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, un truc de femme. Il n\u2019a pas insist\u00e9, les hommes pr\u00e9f\u00e8rent ignorer nos probl\u00e8mes de ventre. Mais j\u2019allais vraiment passer un examen. J\u2019y suis retourn\u00e9e pour l\u2019oral, j\u2019ai servi \u00e0 Ren\u00e9 la m\u00eame excuse. <br>Je vais liquider le stock de laine du magasin, sous pr\u00e9texte de soldes. Comme il a mis le bail \u00e0 mon nom, afin d\u2019arranger sa comptabilit\u00e9, celle qu\u2019il me demande de lui tenir (et \u00e7a lui permet de donner \u00e0 Monique une bonne raison de venir chez moi), je crois qu\u2019il sera raisonnable et ne fera pas trop d\u2019histoires. Avant toute chose, je vais me trouver un petit appartement \u00e0 R***. Le meubler, m\u00eame de peu. Laisser ici ces meubles qui viennent de sa m\u00e8re, la vaisselle, qui vient de sa m\u00e8re, et lui. Je ne le d\u00e9teste pas, non, je ne lui en veux pas, je ne peux juste plus le supporter. Je ne supporte plus son odeur, je ne supporte plus ses tics de langage, je ne supporte plus ses plaisanteries. Je ne supporte plus cette petite ville mesquine.<br>Mais j\u2019emporterai les Balzac.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La voix des morts<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gis\u00e8le, ma m\u00e8re est assise en face de moi, \u00e0 la table de la cuisine. Elle me regarde pr\u00e9parer le caf\u00e9. Moi, dit-elle, avant de me marier, je le faisais \u00ab&nbsp;\u00e0 la chaussette&nbsp;\u00bb, en versant l\u2019eau bouillante sur le caf\u00e9. Mais Tonio, ton p\u00e8re, me r\u00e9p\u00e9tait que nous, les Fran\u00e7ais, on faisait vraiment un caf\u00e9 de merde. Alors un jour, il a apport\u00e9 \u00e0 la maison une cafeti\u00e8re italienne. Je n\u2019ai jamais su o\u00f9 il l\u2019avait eue. Par un camarade retourn\u00e9 au pays pour des vacances, peut-\u00eatre. Nous, des vacances, on aurait bien aim\u00e9. \u00c7a m\u2019aurait plus d\u2019aller en Italie&#8230; mais on n\u2019a jamais pu. Je vois que tu en as toujours une, de cafeti\u00e8re italienne. \u00c7a sent si bon, le vrai caf\u00e9&nbsp;! tu vois, \u00e7a fait m\u00eame revenir les morts&nbsp;!<br>Pendant que je bois mon caf\u00e9 \u00e0 petites gorg\u00e9es dans la tasse de porcelaine bleue, ce service que m\u2019a donn\u00e9 Ren\u00e9 (Monique ne voulait rien garder de sa belle-m\u00e8re), je me rappelle Armande, la hargne avec laquelle elle traitait ma m\u00e8re. Est-ce parce que Maurice&nbsp;couchait sa servante? J\u2019entends ma m\u00e8re soupirer. Comme si elle avait eu le choix&nbsp;! Elle travaillait chez les Desormeaux depuis la guerre. Et apr\u00e8s la mort de mon p\u00e8re, en 1950, il fallait bien continuer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mon p\u00e8re, l\u2019Italien&#8230; Un tr\u00e8s beau brun sur sa photo de mariage. Ma\u00e7on, comme son p\u00e8re venu reconstruire la France dans les ann\u00e9es 20. Il avait demand\u00e9 sa naturalisation dans les ann\u00e9es 30. Devenu citoyen fran\u00e7ais, il avait \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9 en 39, fait prisonnier en 40, ce qui lui avait valu de passer cinq longues ann\u00e9es l\u00e0-bas tr\u00e8s loin \u00e0 l\u2019est, \u00e0 crever de froid et de faim. Quand il \u00e9tait revenu au printemps 45, il \u00e9tait amaigri et malade. Il avait pourtant voulu reprendre son travail. Un jour de pluie, il s\u2019est effondr\u00e9 sur un chantier. Crise cardiaque, a dit le m\u00e9decin. J\u2019avais dix ans. Je n\u2019ai pas beaucoup de souvenirs de lui. Je suis n\u00e9e en 40, il \u00e9tait parti quand je suis n\u00e9e. Je me souviens qu\u2019il \u00e9tait content si je r\u00e9ussissais bien \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Il avait du mal \u00e0 lire, lui qui avait commenc\u00e9 \u00e0 travailler tr\u00e8s jeune. Je me rappelle qu\u2019il avait r\u00e9par\u00e9 notre r\u00e9veil. Il avait d\u00e9mont\u00e9 toutes les petites pi\u00e8ces, les avait soigneusement rang\u00e9es sur un journal, les avait remont\u00e9es\u2026 et miracle, le r\u00e9veil marchait \u00e0 nouveau! Il retardait un peu, mais qu\u2019importe&nbsp;! Et j\u2019entends encore sa toux, qui le d\u00e9chirait la nuit, dans les mois qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 sa mort. J\u2019aurais aim\u00e9 le conna\u00eetre mieux, \u00eatre plus grande pour parler avec lui, apprendre avec lui \u00e0 r\u00e9parer les r\u00e9veils\u2026<br>Alors Gis\u00e8le a travaill\u00e9 pour les Desormeaux, Maurice, Armande et leur fils Ren\u00e9, \u00e0 nettoyer leur belle demeure et les bureaux de leur entreprise de transports. Et puis Maurice n\u2019\u00e9tait pas un mauvais patron. Il m\u2019a aid\u00e9e \u00e0 poursuivre mes \u00e9tudes pour \u00eatre secr\u00e9taire apr\u00e8s le cours compl\u00e9mentaire, et il nous embauch\u00e9s, Jean-Pierre et moi. Et Armande \u00e9tait une teigne. Avec tout le monde. Avec Maurice en premier. Une bigote, aux l\u00e8vres pinc\u00e9es, qui ne supportait pas que Maurice affiche son amiti\u00e9 avec le maire, ce socialiste&nbsp;!<br>Et au fond de moi j\u2019entends ma m\u00e8re me jurer qu\u2019elle n\u2019a jamais couch\u00e9 avec Maurice quand mon p\u00e8re \u00e9tait en vie, \u00e7a jamais!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et je me dis que j\u2019ai r\u00e9p\u00e9t\u00e9 avec Ren\u00e9 ce que ma m\u00e8re avait v\u00e9cu avec Maurice.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jean-Pierre est allong\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi dans le lit. Il est content.. Il sait, les morts savent tout, tout ce qu\u2019on veut bien leur confier, il sait que j\u2019ai eu ce concours de la fonction publique, que je vais trouver un appartement, et que enfin, je vais changer de vie. \u00ab&nbsp;Tu as toujours \u00e9t\u00e9 une t\u00eate. Je savais que tu r\u00e9ussirais.&nbsp;\u00bb<br>Je lui demande o\u00f9 est son corps, son vrai corps, celui qui me faisait l\u2019amour et \u00e0 qui je faisais l\u2019amour. Son corps d\u2019homme, jeune, chaud et fort, que je voudrais serrer contre moi. Il soupire, me r\u00e9pond qu\u2019il n\u2019a plus de corps, sinon il ne serait pas ici, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. De lui ne restent tout au plus que des ossements. O\u00f9&nbsp;? il n\u2019en sait rien. Il est tomb\u00e9 dans une embuscade dans la montagne, quelque part dans les Aur\u00e8s. On les avait amen\u00e9s en camion. Seul le sergent avait une carte, et encore! que valait une carte l\u00e0-bas&nbsp;? Il n\u2019y avait pas vraiment de routes, encore moins de panneaux indicateurs. Tout son groupe a \u00e9t\u00e9 massacr\u00e9 avec lui. Disparu. C\u2019est pour \u00e7a que l\u2019arm\u00e9e n\u2019a jamais rapatri\u00e9 ses restes. mais qu\u2019importe&nbsp;? on pleure les morts, o\u00f9 que soient leurs restes. L\u2019important, c\u2019est de se souvenir d\u2019eux. Tant qu\u2019ils demeurent dans les souvenirs, ils peuvent continuer \u00e0 nous visiter.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Derri\u00e8re ma fen\u00eatre, je peux les voir, la nuit. La place est bien \u00e9clair\u00e9e, et moi, je suis dans le noir. Je les observe. Comme eux, ils me surveillent. Ils parlent de moi, quand ils se retrouvent le samedi soir pour d\u00eener. Entre eux. D\u00eeners o\u00f9 je ne suis jamais invit\u00e9e. 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