{"id":191204,"date":"2025-07-18T04:42:19","date_gmt":"2025-07-18T02:42:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191204"},"modified":"2025-07-18T04:42:20","modified_gmt":"2025-07-18T02:42:20","slug":"rectoverso-05-lucile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-05-lucile\/","title":{"rendered":"#rectoverso #05 | Lucile"},"content":{"rendered":"\n<p>Le 14 juillet 1838, Douillard Mahaudi\u00e8re, propri\u00e9taire d\u2019une plantation \u00e0 la Guadeloupe, fait enfermer dans un cachot Lucile, son esclave qualifi\u00e9e de mul\u00e2tresse et \u00e2g\u00e9e de 40 ans. A la suite de 22 mois d\u2019enfermement, son embonpoint fit place \u00e0 une affreuse maigreur\u00bb d\u00e9clare un t\u00e9moin lors du proc\u00e8s \u00e0 l\u2019encontre de Douillard-Mahaudi\u00e8re, accus\u00e9 de ch\u00e2timents excessifs envers son esclave Lucile. <\/p>\n\n\n\n<p>Lucile s\u2019exprime en cr\u00e9ole devant la cour d\u2019assises de Pointe-\u00e0-Pitre.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle dit:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab J\u2019ai toujours \u00e9prouv\u00e9 les meilleurs traitements sur l\u2019habitation de mon ma\u00eetre jusqu\u2019au moment o\u00f9 j\u2019ai encouru sa disgr\u00e2ce. C\u2019est moi qui le soignais dans ses maladies, il me promit la libert\u00e9 ; mais la premi\u00e8re fois que je lui demandai de r\u00e9aliser sa promesse, il en remit l\u2019ex\u00e9cution \u00e0 un autre temps, sur le motif qu\u2019il \u00e9tait malade. Apr\u00e8s son r\u00e9tablissement, mes pri\u00e8res devinrent plus pressantes. Je lui offris m\u00eame ma ran\u00e7on ; il me refusa toujours sous pr\u00e9texte que mes soins lui \u00e9taient indispensables. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un premier temps, Lucile b\u00e9n\u00e9ficie de certaines largesses de son ma\u00eetre. Deux de ses filles sont affranchies successivement. F\u00e9licit\u00e9, fille d\u2019un Blanc, est donc quarteronne. Elle est n\u00e9e vers 1830 \u00e0 l\u2019Anse-Bertrand o\u00f9 elle a \u00e9t\u00e9 affranchie \u00e0 l\u2019\u00e2ge de sept ans par un arr\u00eat\u00e9 du gouverneur du 6 avril 1837, acte transcrit sur le registre d\u2019\u00e9tat civil le 27 du m\u00eame mois. F\u00e9licit\u00e9 est d\u00e9crite dans la Gazette des tribunaux du 17 f\u00e9vrier 1841 comme \u00ab fra\u00eeche, la joue ros\u00e9e comme une Europ\u00e9enne \u00bb. Elle est, d\u2019apr\u00e8s la rumeur publique, la fille de Jean Baptiste Douillard Mahaudi\u00e8re. Lucile accuse son ma\u00eetre de la paternit\u00e9 de l\u2019enfant adult\u00e9rin, ce que ce dernier nie, l\u2019attribuant \u00e0 un de ses amis. Jean Baptiste Douillard Mahaudi\u00e8re avait \u00e9pous\u00e9 en 1815, au Port-Louis, Marie Ursule Camille Auril. \u00c0 l\u2019instar de nombreux ma\u00eetres, Jean Baptiste Douillard Mahaudi\u00e8re a des enfants ill\u00e9gitimes avec certaines de ses esclaves. Lucile est sa concubine la plus notoire. Cette relation provoque la jalousie de l\u2019\u00e9pouse l\u00e9gitime qui, malade, accuse Lucile de lui avoir prodigu\u00e9 des mal\u00e9fices. L\u2019\u00e9pouse l\u00e9gitime meurt en 1830.<\/p>\n\n\n\n<p>Lucile dit encore:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Tous les n\u00e8gres, \u00e0 la mort de ma ma\u00eetresse, m&rsquo;ont accus\u00e9e de l&rsquo;avoir empoisonn\u00e9e; mais tous ces bruits sont des fausset\u00e9s.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Huit ans apr\u00e8s la mort de l\u2019\u00e9pouse l\u00e9gitime de Douilard-Mahaudi\u00e8re, Ce dernier est parti se faire soigner dans les sources thermales de Ravine Chaude, au Lamentin.<\/p>\n\n\n\n<p>Lucile raconte :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0J\u00a0\u00bbavais accompagn\u00e9 mon ma\u00eetre aux eaux, o\u00f9 je restai huit jours. Je crus que ce temps devait m&rsquo;\u00eatre rendu, et je restai \u00e0 ma case malgr\u00e9 la d\u00e9fense que j&rsquo;en avais re\u00e7ue. Le fils de mon ma\u00eetre, qui g\u00e9rait l&rsquo;habitation en son absence, le trouva mauvais et me fit punir. Un jour, \u00e0 mon grand \u00e9tonnement, il me fit arr\u00eater sans aucun motif. Va, malheureuse, me dit-il, va pourrir au cachot. Je fus enferm\u00e9e, le pied gauche et les deux mains pass\u00e9es dans un anneau de fer. La main gauche \u00e9tait superpos\u00e9e au pied gauche, de fa\u00e7on \u00e0 ne pouvoir s\u2019en \u00e9carter. D\u00e8s le premier jour, la douleur fut si forte, qu\u2019\u00e0 mes cris on vint me tirer le fer de la main droite. On ne me donnait qu\u2019une nourriture insuffisante, l\u2019eau m\u2019\u00e9tait \u00e9galement \u00e9pargn\u00e9e, je n\u2019en recevais qu\u2019une bouteille par jour. Priv\u00e9e d\u2019air et de clart\u00e9, la souffrance repoussait le sommeil et l\u2019app\u00e9tit. Je ne respirais que lorsqu\u2019on m\u2019ouvrait le cachot : ce qui n\u2019arrivait qu\u2019une fois toutes les vingt-quatre heures, lorsqu\u2019on apportait ma nourriture. Sans les secours de mes enfants, on m\u2019aurait laiss\u00e9e dans les ordures, et j\u2019\u00e9tais couverte de vermine. L\u2019amaigrissement de la main encha\u00een\u00e9e me permit un jour de la retirer de l\u2019anneau qui la fixait. Mon ma\u00eetre l\u2019ayant appris fit venir un charron, qui resserra mes fers. Je restai 22 mois enferm\u00e9e, quand on vint me d\u00e9livrer, mes yeux ne purent supporter la lumi\u00e8re ; mes jambes refusaient de me porter. L\u2019air oppressait ma poitrine, et je fus prise de vomissements. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le 14 mai 1840, le parquet de la Pointe-\u00e0-Pitre re\u00e7oit un avis dans lequel on lui signale l\u2019habitation Mahaudi\u00e8re comme rec\u00e9lant un cas de traitement inhumain \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un esclave. Jean Baptiste Douillard Mahaudi\u00e8re est plac\u00e9 en d\u00e9tention pr\u00e9ventive, qu\u2019il passe \u00e0 l\u2019h\u00f4pital en raison de son \u00e9tat de sant\u00e9. Le proc\u00e8s de Jean Baptiste Douillard Mahaudi\u00e8re s\u2019ouvre \u00e0 Pointe-\u00e0-Pitre le 22 octobre 1840. \u00c0 l\u2019issue du proc\u00e8s, Jean Baptiste Douillard Mahaudi\u00e8re est acquitt\u00e9, le 27 octobre.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 cet acquittement, la cour d\u2019assises \u00e9met le v\u0153u que Lucile sorte de la puissance de son ma\u00eetre du fait des \u00ab dangers qu\u2019il pourrait y avoir \u00e0 laisser cette esclave \u00e0 la merci du sieur Douillard \u00bb. Acharn\u00e9 Douillard Mahaudi\u00e8re fait racheter Lucile par un pr\u00eate-nom. Celui-ci d\u00e9clare :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Vous perdez votre temps j\u2019irai, s\u2019il le faut, jusqu\u2019\u00e0 6 000 F. \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ramen\u00e9e chez Douillard-Mahaudi\u00e8re, Lucile s\u2019enfuit avec son fils \u00e2g\u00e9 de 8 ans. Elle vit trois mois en marronnage environ au milieu des bois qui bordent la rivi\u00e8re du Gallion. Puis, ne pouvant supporter cette vie de mis\u00e8re, elle se constitue prisonni\u00e8re. Pour \u00e9viter que Douillard-Mahaudi\u00e8re ne la rach\u00e8te \u00e0 nouveau, il est d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019elle soit affect\u00e9e \u00e0 l\u2019atelier colonial. En 1848, apr\u00e8s l\u2019abolition de l\u2019esclavage, Lucile re\u00e7oit ADOR comme nom de famille, c\u2019est le pr\u00e9nom de sa m\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 14 juillet 1838, Douillard Mahaudi\u00e8re, propri\u00e9taire d\u2019une plantation \u00e0 la Guadeloupe, fait enfermer dans un cachot Lucile, son esclave qualifi\u00e9e de mul\u00e2tresse et \u00e2g\u00e9e de 40 ans. 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