{"id":191236,"date":"2025-07-18T07:49:15","date_gmt":"2025-07-18T05:49:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191236"},"modified":"2025-07-18T08:42:02","modified_gmt":"2025-07-18T06:42:02","slug":"rectoverso-06-le-clandestin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-06-le-clandestin\/","title":{"rendered":"#rectoverso #06 | Le clandestin"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"614\" height=\"640\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4104.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-191213\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4104.jpg 614w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4104-403x420.jpg 403w\" sizes=\"auto, (max-width: 614px) 100vw, 614px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Pin syjveste, pr\u00e9lev\u00e9 en Auvergne, au d\u00e9but des ann\u00e9es 80<\/p>\n\n\n\n<p>RECTO<\/p>\n\n\n\n<p>Quand on est clandestin, a-t-on envie de dire qui on est, de r\u00e9v\u00e9ler o\u00f9 on vit, comment on vit, de quoi on vit&nbsp;? A-t-on encore un nom, une existence m\u00eame&nbsp;?&nbsp; Son nom, on l\u2019a laiss\u00e9 au pays avec son \u00e2me, pire avec son corps&nbsp;? Retrouve-t-on son corps, habite-t-on son corps, quand on ne sait comment se mouvoir dans un pays o\u00f9 tout vous semble \u00e9tranger et hostile ? Non&nbsp;! Votre carcasse vous \u00e9chappe, en rassembler les pi\u00e8ces \u00e9parses, c\u2019est du travail.<\/p>\n\n\n\n<p>Je voudrais bien me d\u00e9finir, mais comment&nbsp;? Par ma fonction&nbsp;? En ai-je seulement une bien pr\u00e9cise, quand j\u2019exerce un m\u00e9tier qui n\u2019existe pas. Pourtant j\u2019occupe une place dans la soci\u00e9t\u00e9. Oh&nbsp;! tr\u00e8s discr\u00e8te et qui nourrit mal son homme, mais qui, pour l\u2019instant, me convient. Pour un clandestin, il y tant de places plus inconfortables que la mienne. Mais commen\u00e7ons par le commencement. Disons que je suis un homme, de type caucasien, plut\u00f4t brun, avec des yeux verts qui me viennent de ma grand-m\u00e8re maternelle. Je suis plut\u00f4t grand et sec. J\u2019ai vingt-cinq ans. Ah&nbsp;! j\u2019oubliais, je suis fran\u00e7ais. \u00c7a a son importance. Arriv\u00e9 \u00e0 New York il y a dix-huit mois, avec un visa touristique aujourd\u2019hui expir\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ah, oui, la suite du commencement\u2026 Quand je suis enfin descendu de l\u2019avion \u2014 mon voyage avait \u00e9t\u00e9 \u00e9prouvant, terroris\u00e9 que j\u2019\u00e9tais par ce moyen de transport \u2014, \u00e0 l\u2019a\u00e9roport John Fitzgerald Kennedy, un des quatre a\u00e9roports de New York, j\u2019ai pris un taxi. Je ne savais pas o\u00f9 aller, ne connaissant personne dans la ville. Dans mon anglais de lyc\u00e9e, j\u2019ai demand\u00e9 au chauffeur de me conduire dans un h\u00f4tel <em>not expensive<\/em>. J\u2019ai eu da la chance, le chauffeur \u00e9tait chinois. Il a compris mon baragouin, moi son charabia. Il m\u2019a dit que sa s\u0153ur louait des chambres \u00e0 Chinatown. J\u2019ai pens\u00e9&nbsp;:&nbsp;en Am\u00e9rique, entre \u00e9trangers, on doit se comprendre, s\u2019entraider, l\u2019Asie te fascine depuis toujours, va pour Chinatown. C\u2019est comme \u00e7a que j\u2019ai atterri chez madame Lian Chen. Mon modeste logis, une pi\u00e8ce sur arri\u00e8re-cour, est dans une rue anim\u00e9e, assez cosmopolite, enfin surtout chinoise. C\u2019est plut\u00f4t un avantage quand on veut passer inaper\u00e7u. Ma propri\u00e9taire est aimable&nbsp;; elle me permet d\u2019utiliser sa salle d\u2019eau, elle me fait du th\u00e9 d\u00e9licieux et m\u00eame parfois des soupes de nouilles.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but, j\u2019ai beaucoup march\u00e9. J\u2019\u00e9tais un touriste, je pouvais circuler sans crainte. J\u2019ai fait des trucs de touriste&nbsp;: Central Park, l\u2019Empire State Building, le pont de Brooklyn, le MoMA,&#8230; J\u2019ai beaucoup tra\u00een\u00e9 au Mus\u00e9e d\u2019Histoire Naturelle \u00e9videmment. Pourquoi \u00e9videmment ? Parce que je suis un passionn\u00e9 du monde vivant, des animaux, des oc\u00e9ans, des plantes, surtout des plantes. Depuis que je suis entr\u00e9 en clandestinit\u00e9, je ne d\u00e9passe gu\u00e8re les limites de Chinatown. Je pousse parfois jusqu\u2019\u00e0 Colombus Park. Je regarde les joueurs de go. Je ne comprends pas grand-chose au d\u00e9roulement des parties&nbsp;; peu importe, c\u2019est beau. Je discute comme je peux avec les jardiniers. J\u2019ai des connaissances en botanique, du fait de ma formation de technicien agricole, \u00e7a aide. J\u2019adorerais travailler dans ce parc, mais je n\u2019ai pas le s\u00e9same, la fameuse carte verte. Je finirai peut-\u00eatre par l\u2019obtenir si monsieur Li fait le n\u00e9cessaire. \u00ab&nbsp;Ton travail est particulier, nouveau, peu d\u2019Am\u00e9ricains l\u2019exercent&nbsp;;&nbsp;c\u2019est ta chance, <em>dixit<\/em> monsieur Li&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dans sa boutique que j\u2019ai vu pour la premi\u00e8re fois mon pin sylvestre. Mes yeux se sont brouill\u00e9s de surprise, d\u2019\u00e9motion, de ravissement. Un pin sylvestre, j\u2019y crois pas&nbsp;! Il y en a un immense dans le jardin du chez nous qui n\u2019est plus chez moi. Celui-l\u00e0 \u00e9tait miniature, m\u00eame si, \u00e0 cet instant, il occupait l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 de mon regard&nbsp;: un bonsa\u00ef ! Pas si \u00e9tonnant que cela dans ce quartier asiatique. Il \u00e9tait l\u00e0, plut\u00f4t mal en point, dans un pot de terre, trop petit pour lui. Seul, abandonn\u00e9, d\u00e9laiss\u00e9 dans un coin, sans valeur aucune, un rebut, comme moi. Je n\u2019eus plus qu\u2019une id\u00e9e&nbsp;: l\u2019acqu\u00e9rir, le soigner, changer son pot, m\u2019occuper de ses racines, lui donner un peu d\u2019engrais. Je voulais qu\u2019il vive, qu\u2019il retrouve sa vigueur. Je m\u2019imaginais d\u00e9j\u00e0 en train de tailler ses branches en nuages quand je l\u2019aurais requinqu\u00e9. Je m\u2019expliquai comme je pus avec le marchand. Je dis que je cultivais des bonsa\u00efs, chez moi, en France, que je les pr\u00e9levais dans la nature, que j\u2019avais appris mon art dans des livres japonais. Non, en France ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 la mode. Pas encore, mais cela viendrait. Que je pouvais l\u2019aider, que j\u2019avais des connaissances, que je travaillerais pour lui s\u2019il m\u2019autorisait \u00e0 sauver ce pin sylvestre. Tomorrow, <em>eight o\u2019clock<\/em>, a dit monsieur Li, en me mettant le bonsa\u00ef dans les bras. En prenant soin de lui, j\u2019ai pris soin de moi-m\u00eame, nous nous sommes soign\u00e9s mutuellement. Le croirez-vous&nbsp;? Ce vaillant petit compagnon m\u2019a aid\u00e9 \u00e0 lutter contre l\u2019abattement, le d\u00e9laissement. D\u00e9sormais, le pin sylvestre est sur mon rebord de fen\u00eatre, il se porte bien. Et moi je d\u00e9veloppe un commerce de bonsa\u00efs chez monsieur Li. \u00c7a marche plut\u00f4t pas mal.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne suis pas fleuriste, pas paysagiste, pas horticulteur non plus. Je suis un invisible, un inconnu qui a perdu son nom. Je m\u2019occupe \u00e0 \u00e9lever des bonsa\u00efs chez un Chinois qui vend des poissons d\u2019aquarium dans le Chinatown de New York. Et je peux bien vous le dire, je me souviens de moins en moins que je me pr\u00e9nomme Etienne. Ici tout le monde m\u2019appelle French, bien s\u00fbr.<\/p>\n\n\n\n<p>VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui est le plus \u00e9prouvant, c\u2019est l\u2019id\u00e9e que le pass\u00e9 est sold\u00e9, fini, r\u00e9volu. Mort. Ne pas trouver de continuit\u00e9 entre ma vie d\u2019avant et celle de maintenant est une douleur incommensurable. Un chagrin immense monte du tr\u00e9fonds de mon ventre jusque dans ma gorge. J\u2019\u00e9touffe, c\u2019est la mort qui m\u2019appelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Le paradis de mon enfance m\u2019est d\u00e9finitivement ferm\u00e9. Je ressens cet exil comme ma mort annonc\u00e9e. Je scrute le ciel en invoquant mon m\u00e8re, ma m\u00e8re. Auquel qu\u00e9mander de l\u2019aide et \u00e0 quoi bon&nbsp;en qu\u00e9mander ? Je les sais couch\u00e9s tous les deux dans le cimeti\u00e8re de mon village en compagnie des morts de la famille. Mon grand-p\u00e8re, revenu gaz\u00e9 de la guerre de 14-18. Le jour o\u00f9 on a cess\u00e9 d\u2019entendre ses crises de toux, on a su qu\u2019il \u00e9tait mort. Je l\u2019ai vu gisant, on lui avait mis son uniforme. Sa femme aussi, je m\u2019en souviens bien qui semblait heureuse de dormir dans des dentelles blanches. &nbsp;J\u2019ai vu aussi l\u2019ouvrier agricole mort sous un tracteur. Pas mes parents. Quand on trouve la mort dans un accident d\u2019avion, on n\u2019est pas beau \u00e0 voir, on vous met vite dans la bo\u00eete. Mes chiens, j\u2019en ai perdu trois, n\u2019ont pas eu de cercueil, ils dorment dans la terre de l\u00e0-bas, sous un pin parasol.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand on est mort, on est mort. Il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9tat interm\u00e9diaire. Mais qu\u2019en est-il d\u2019un amour mort. N\u2019en reste-t-il pas quelque chose&nbsp;? Un esprit, une substance, un souffle qui r\u00f4de autour de vous, vous fait tressaillir pour un bruit, pour une odeur. L\u2019amour sait tisser des liens si serr\u00e9s qu\u2019il fait trace. Je m\u2019accroche \u00e0 cette id\u00e9e. J\u2019ai quelques photos, de mes parents morts, de mes chiens morts, une de mon chien toujours vivant, du moins je l\u2019esp\u00e8re, mon dernier Rocco, et plusieurs de mon amour pas tout \u00e0 fait mort, ma cousine Rosalie. Et puis mes livres et leurs auteurs. Je ne manque pas d\u2019interlocuteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Un bonsa\u00ef demande des soins attentifs. J\u2019ai sauv\u00e9 le pin sylvestre de la mort. Il a suspendu la mienne. Lorsque je vois mon air sombre dans quelque miroir, mon grand corps pench\u00e9 vers le sol dans une vitrine, la honte me vient. Alors j\u2019en appelle au courageux bonsa\u00ef. Il faut vivre. C\u2019est \u00e0 mes morts que j\u2019explique qu\u2019une alliance, non de sang mais de s\u00e8ve, s\u2019est nou\u00e9e entre le petit arbre et moi. Gr\u00e2ce \u00e0 lui, mes pulsations intimes se normalisent et mon c\u0153ur bat de nouveau avec celui de l\u2019Univers. Ma mort attendra.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pin syjveste, pr\u00e9lev\u00e9 en Auvergne, au d\u00e9but des ann\u00e9es 80 RECTO Quand on est clandestin, a-t-on envie de dire qui on est, de r\u00e9v\u00e9ler o\u00f9 on vit, comment on vit, de quoi on vit&nbsp;? A-t-on encore un nom, une existence m\u00eame&nbsp;?&nbsp; Son nom, on l\u2019a laiss\u00e9 au pays avec son \u00e2me, pire avec son corps&nbsp;? 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