{"id":191368,"date":"2025-07-18T17:26:05","date_gmt":"2025-07-18T15:26:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191368"},"modified":"2025-07-18T17:40:00","modified_gmt":"2025-07-18T15:40:00","slug":"rectoverso-06-fleurs-sauvages-cailloux-trois-fois-rien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-06-fleurs-sauvages-cailloux-trois-fois-rien\/","title":{"rendered":"#rectoverso #06 | Fleurs sauvages, cailloux, trois fois rien"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/rectoverso6-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-191369\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/rectoverso6-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/rectoverso6-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/rectoverso6-768x512.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/rectoverso6.jpg 1072w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Recto | C&rsquo;est comme \u00e7a<\/h2>\n\n\n\n<p>J\u2019encha\u00eene les petits boulots via une agence d\u2019interim mais le bouche \u00e0 oreille, dans le village et ses environs, fonctionne plut\u00f4t bien. En ce moment, je bosse \u00e0 la cave coop\u00e9rative. C\u2019est la p\u00e9riode des vendanges. Des tonnes de raisins d\u00e9ferlent. Il faut activer les fouloirs, les pompes, les pressoirs, veiller \u00e0 la r\u00e9partition des apports dans les cuves. A tout moment, vous risquez l\u2019accident. Tout le monde ici garde en m\u00e9moire la jambe broy\u00e9e de l\u2019homme de cave qu\u2019il avait fallu d\u00e9gager tandis qu\u2019un flot de sang se m\u00ealait au jus de raisin. Il hurlait. Une horreur. Les larmes sur les joues d\u2019un grand gaillard comme lui, si ce n\u2019est pas un malheur. Oui, un malheur. Il \u00e9tait ressorti de l\u2019h\u00f4pital une jambe en moins. Amput\u00e9. Ne pouvait plus participer aux concours de jeu lyonnais qu\u2019il affectionnait tant. Au boulodrome, le soir, ses potes se relayaient pour le consoler.<br>Je pr\u00e9f\u00e8re ne plus y penser. Bient\u00f4t, les vendanges seront termin\u00e9es. J\u2019aurai touch\u00e9 mon argent. Et si je sors indemne de ce travail, je pourrai voir venir. M\u2019octroyer du repos. Je partirai peut-\u00eatre, en autostop, vers la c\u00f4te Atlantique. J\u2019ai des amis, l\u00e0-bas, dans un coin, on dirait un vrai paradis. Il y a des pins, l\u2019eau qui va-et-vient au rythme des mar\u00e9es, ici c\u2019est la lune qui commande m\u2019a-t-on dit, tu vis \u00e0 son rythme et \u00e7a me pla\u00eet bien, moi, de me transformer l\u2019espace de quelques jours en un oiseau de nuit.<br>Sinon, je tiens une caisse \u00e0 la sup\u00e9rette du village. Elle a \u00e9t\u00e9 am\u00e9nag\u00e9e dans une ancienne grange. Il y a un parking devant mais les dames les plus \u00e2g\u00e9es viennent \u00e0 pied en tra\u00eenant leur chariot. Elles ach\u00e8tent deux trois bricoles pour la journ\u00e9e. Elles ne font pas de provisions. Elles vivent au jour le jour comme on faisait autrefois quand les moyens de conserver la nourriture au frais n\u2019\u00e9taient pas encore si r\u00e9pandus. Moi, j\u2019aime bien cette fa\u00e7on de vivre. On voit les m\u00eames gens tous les jours. On se parle. Au fil du temps, des semblants de liens se cr\u00e9ent. Puis de vrais liens, parfois. Ce n\u2019est pas rare que je livre les kilos de sucre ou les packs d\u2019eau chez telle ou telle des clientes. Elles sont si fr\u00eales. Si rid\u00e9es. Une brise les renverserait. Et ce serait tristesse que de les voir dispara\u00eetre sans pouvoir ne serait-ce que quelques secondes, les retenir. Le temps d\u2019un sourire. Ou d\u2019un baiser.<br>D\u2019autres fois, c\u2019est \u00e0 l\u2019usine que je suis embauch\u00e9. Le carnet de commandes s\u2019est rempli tout d\u2019un coup. Il faut produire. Vite. Le directeur vous harc\u00e8le \u00e0 longueur de journ\u00e9e. Il a des cils \u00e9pais qui tombent sur ses yeux et l\u2019emp\u00eachent de voir. Il ne sait compter que l\u2019argent. Il n\u2019aime personne. En retour, personne ne l\u2019aime. Il se dit au village qu\u2019il aurait viol\u00e9 la fille du gardien de nuit charg\u00e9 de la s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019usine. Mais tout le monde se tait. C\u2019est le patron. Il tient, croit-on, pas mal de vies entre ses mains. Et pour cette raison, on le craint. C\u2019est comme \u00e7a. Je n\u2019aime pas l\u2019usine. Je n\u2019y travaille que si je ne peux faire autrement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Verso | Mieux que rien<\/h2>\n\n\n\n<p>Mon r\u00eave ? J\u2019aimerais \u00eatre embauch\u00e9 au cimeti\u00e8re. Entretenir les parties communes, tailler les cypr\u00e8s, arracher les mauvaises herbes, repeindre les murs d\u2019enceinte d\u00e9lav\u00e9s par les vents et la pluie, fleurir les tombes oubli\u00e9es pour rendre service aux familles \u00e9loign\u00e9es qui ne viennent plus honorer leurs morts \u00e0 Toussaint. Cela, me dis-je, m\u00e9riterait un emploi mais le maire ne veut pas. Je le comprends. La commune n\u2019a pas de sous pour \u00e7a. Elle n\u2019est pas riche au point de s\u2019occuper de ses morts. Les riches, eux, ont des villas en bord de mer, des bateaux, des voitures rutilantes, des appartements au ski, leur banc \u00e0 l\u2019\u00e9glise, ils ont largement de quoi entretenir leurs caveaux, ils pourraient donner un peu pour les autres, dont la plupart d\u2019ailleurs furent leurs ouvriers et ont contribu\u00e9 \u00e0 les enrichir \u00e0 la sueur de leur front. Ce serait justice. Mais non. Eux non plus ne veulent pas. C\u2019est comme \u00e7a.<br>Ici, et ailleurs j\u2019imagine, chacun s\u2019arrange avec ses morts. Quelques fleurs sauvages cueillies dans la campagne. Des cailloux glan\u00e9s dans la rivi\u00e8re pour recouvrir la terre et faire semblant qu\u2019ainsi, c\u2019est mieux que rien.<br>Tous les jours, avant de partir travailler ou le soir en rentrant, je passe par le cimeti\u00e8re. Ce n\u2019est plus un d\u00e9tour tellement le trajet est devenu une habitude. J\u2019ai mis le cimeti\u00e8re sur mon chemin. C\u2019est un lieu o\u00f9 je purge la peine d\u2019avoir perdu les miens. O\u00f9 je me sens moins seul. Pour encore combien de temps ? Je ne sais. C\u2019est comme \u00e7a. Et pour tout dire, \u00e7a me convient.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recto | C&rsquo;est comme \u00e7a J\u2019encha\u00eene les petits boulots via une agence d\u2019interim mais le bouche \u00e0 oreille, dans le village et ses environs, fonctionne plut\u00f4t bien. En ce moment, je bosse \u00e0 la cave coop\u00e9rative. C\u2019est la p\u00e9riode des vendanges. Des tonnes de raisins d\u00e9ferlent. 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