{"id":191374,"date":"2025-07-18T17:53:05","date_gmt":"2025-07-18T15:53:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191374"},"modified":"2025-07-18T19:46:22","modified_gmt":"2025-07-18T17:46:22","slug":"recto-6-quand-on-est-blanchisseuse-a-chinon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-6-quand-on-est-blanchisseuse-a-chinon\/","title":{"rendered":"#rectoverso #06 | Quand on est blanchisseuse \u00e0 Chinon\u2026"},"content":{"rendered":"\n<p><br>Quand on est blanchisseuse \u00e0 Chinon, on a pas le temps de s\u2019amuser ni de r\u00eavasser. Ici c\u2019est pas comme \u00e0 la campagne o\u00f9 on lessive qu\u2019une fois par mois ou par saison. \u00c0 la ville, ils ont pris la manie de la propret\u00e9. Ces dames les bourgeoises, elles parlent d\u2019hygi\u00e8ne \u00e0 tout bout de champ. <br>Mais il n\u2019y a pas qu\u2019elles, Madame Mathilde. V&rsquo;l\u00e0 t&rsquo;y pas que les institutrices s\u2019y mettent aussi. C\u2019est le docteur Rosier, du quartier Radegonde, qui m\u2019a expliqu\u00e9 la raison. C\u2019est un principe de sant\u00e9. Il semblerait que cela aide \u00e0 lutter contre les \u00e9pid\u00e9mies. <br>C\u2019est ce jour-l\u00e0 que j\u2019ai compris qu\u2019\u00eatre propre c\u2019est le commandement du temps. C\u2019est aussi pour \u00e7a que chez moi, j\u2019ai d\u00fb chauler les murs. Sinon le propri\u00e9taire, oust, il nous mettait tous dehors. <br>Mais bon, il faut \u00eatre honn\u00eate, c\u2019est gr\u00e2ce aux nouvelles r\u00e8gles d\u2019hygi\u00e8ne que je peux aussi travailler \u00e0 mon compte. Je vais quand m\u00eame pas me plaindre de toute cette propret\u00e9 ! <br>Vous savez, il faut tout laver maintenant, les bas, les chemises, les tabliers, les mouchoirs. Je me l\u00e8ve bien avant le lever du soleil pour pouvoir r\u00e9cup\u00e9rer t\u00f4t le matin le linge chez le client. Vous savez comment on fait, je ne vous apprends rien, madame Mathilde. D\u2019abord, on le pr\u00e9pare. On passe un bon moment rien qu\u2019\u00e0 le trier. Et \u00e7a sent pas bon, pouah, surtout le linge de corps. <br>On fait un premier tas avec celui-l\u00e0, qui est bien souvent des plus crasseux alors qu\u2019il \u00e9tait pourtant bin blanc \u00e0 l\u2019origine. Apr\u00e8s on passe au linge de maison. Pis, vient le moment de l\u2019essangeage. \u00c0 cette \u00e9tape, on essaie d\u2019assouplir les tissus et d\u2019se d\u00e9barrasser d\u00e9j\u00e0 des plus grosses t\u00e2ches avant de partir \u00e0 la rivi\u00e8re. <br>Vous savez, madame Mathilde, \u00e7a n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 facile d\u2019en trouver des bourgeois qui voulaient bien me donner leur linge \u00e0 blanchir. Au d\u00e9but, j\u2019\u00e9tais pie\u00e7arde. Je lavais pour moi et je blanchissais pour mes voisines et aussi pour d\u2019autres commer\u00e7antes comme vous, qui habitaient notre rue. Mais c\u2019\u00e9tait pas suffisant pour nous nourrir. Vous devez vous en souvenir, madame Mathilde, vous qui m\u2019avez offert plusieurs fois des \u0153ufs. Surtout quand Andr\u00e9 est revenu bless\u00e9, apr\u00e8s la guerre contre la Prusse. Le pauvre, il pouvait plus faire marcher sa guibole. \u00c0 compter de cette \u00e9poque-l\u00e0, plus personne dans la ville ni aux alentours n\u2019a voulu de lui nulle part comme man\u0153uvrier. \u00c0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1871, c\u2019est devenu trop difficile m\u00eame si on avait que nos deux bouches \u00e0 nourrir. Alors, je me suis retrouss\u00e9 les manches, comme disent certains. <br>Les premi\u00e8res portes des belles maisons o\u00f9 j\u2019ai frapp\u00e9, on m\u2019a dit que les chemises \u00e9taient envoy\u00e9es \u00e0 Londres. Ah ils me font bien rire ces gens riches. Vous vous rendez compte, quel snobisme. Et puis, Dieu a eu piti\u00e9 de nous et finalement j\u2019ai d\u00e9nich\u00e9 trois familles avec plein de p\u2019tiots. D\u2019un coup, \u00e7a m\u2019en a fait des couches \u00e0 lessiver. <br>\u00c0 la fin de la journ\u00e9e, je peux vous dire que quand j\u2019quitte le lavoir, j\u2019suis sur les rotules. Parce que faut pas croire, madame Mathilde, blanchisseuse, c\u2019est un travail \u00e9puisant. Regardez un peu mes mains, elles sont toutes gerc\u00e9es. Et pis mon dos, je vous en parle m\u00eame pas. J\u2019ai beau \u00eatre vigoureuse comme aime \u00e0 le r\u00e9p\u00e9ter le docteur Rosier, tous mes os me font mal, surtout quand le temps est \u00e0 l\u2019humidit\u00e9. Mais j\u2019appr\u00e9cie mon m\u00e9tier, j\u2019en suis fi\u00e8re et je le d\u00e9fends. Et s\u2019il le faut, les autres filles peuvent compter sur moi pour faire la gr\u00e8ve. <br>Parce que le lavoir, c\u2019est notre endroit \u00e0 nous les femmes. On y va en poussant notre brouette qui est toujours trop charg\u00e9e. Parfois on marche pendant des kilom\u00e8tres. On en peut plus, on est rinc\u00e9es. Mais moi quand je vois enfin la silhouette du lavoir sur le bord de la Vienne, j\u2019sais pas comment vous dire mais c\u2019est un peu comme si des ailes me poussaient jusqu\u2019\u00e0 l\u2019eau. Tout \u00e0 coup, je sens plus la douleur et j\u2019avance vaille que vaille jusqu\u2019au lavoir. Ce qui me rend la plus joyeuse quand j\u2019y suis, madame Mathilde, c\u2019est la musique qu\u2019on fait \u00e0 nous toutes. Ah ce que c\u2019est agr\u00e9able \u00e0 mes petites oreilles le clapotis de l\u2019eau qui s\u2019\u00e9coule. Pareil, pour tous les bruits secs que nous faisons avec nos battoirs. Des fois, je pense \u00e0 nous comme \u00e0 un orchestre. Tous ces tissus mouill\u00e9s qu\u2019on tord et qu\u2019on essore, j\u2019adore les entendre craquer et grincer. Au d\u00e9but, quand on arrive, on est toutes \u00e0 notre affaire. Ce qu\u2019on per\u00e7oit, c\u2019est le son de nos palettes en bois. Mais quand notre rythme ralentit, si tu jaspines pas, que tu \u00e9coutes et que tu ouvres grand tes mirettes, l\u00e0 tu peux appr\u00e9cier la beaut\u00e9 de ce qu\u2019on vit et de ce qu\u2019on partage dans ce monde qui est le n\u00f4tre. <br>Et pis y a aussi l\u2019assistance qu\u2019on se porte les unes aux autres. \u00c7a de l\u2019entraide, y\u2019en a. Jusqu\u2019\u00e0 se faire passer la main quand on peut pas garder un p\u2019tiot. <br>Gardez-le pour vous, madame Mathilde, mais pour ce qui me concerne, je m\u2019suis d\u00e9faite plusieurs fois de mon fruit depuis qu\u2019Andr\u00e9 va pas bien. C\u2019est Gis\u00e8le, qui est juste m\u00e9nag\u00e8re, qui m\u2019a donn\u00e9 une recette. C\u2019est comme \u00e7a que j\u2019ai su qu\u2019elle \u00e9tait secr\u00e8tement faiseuse d\u2019anges. Une fois que tu le connais, le proc\u00e9d\u00e9 est pas bien compliqu\u00e9. Tu fais bouillir de l\u2019eau avec une cuill\u00e8re d&rsquo;armoise, de la menthe et quelques brins d\u2019herbes aux chantres pis tu laisses infuser deux bonnes heures et malheureuse, une fois que tu as bu ta tisane, t\u2019es partie pour des contractions toute la nuit. <br>\u00c0 propos d\u2019enfants, c\u2019est aussi au lavoir que j\u2019ai entendu parler pour la premi\u00e8re fois de cette Corr\u00e9zienne qui au si\u00e8cle dernier formait des femmes du peuple \u00e0 aider les autres pendant l\u2019accouchement. D\u2019apr\u00e8s la grande Ad\u00e9la\u00efde, qui habite aux Cathelinettes, il para\u00eet que bient\u00f4t \u00e7a pourra devenir un m\u00e9tier. Depuis \u00e7a me trotte dans la t\u00eate, si bien que j\u2019ai \u00e0 nouveau demand\u00e9 au docteur Rosier des explications. Et devinez un peu ce qu\u2019il m\u2019a r\u00e9pondu, madame Mathilde ? Et ben, qu\u2019il serait pr\u00eat \u00e0 me soutenir si je voulais me lancer mais que ce serait beaucoup de choses \u00e0 apprendre en peu de temps. Il faudrait aussi que je laisse mon Andr\u00e9 et que j\u2019aille \u00e0 Tours deux mois durant. <br>Qu\u2019est-ce que vous en pensez ? Oh l\u00e0 l\u00e0, je parle, je parle et j\u2019en oublie que m\u00eame si nous f\u00eatons la mi-car\u00eame aujourd\u2019hui, j\u2019ai du travail qui m\u2019attend \u00e0 la maison avec Andr\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Verso 6 &#8211; La lavandi\u00e8re de la nuit\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Madame Mathilde, vu que nous sommes dans la confidence, il faut que je vous avoue une derni\u00e8re chose avant que je vous quitte, au risque que vous me preniez pour une folle. <br>Il m\u2019est arriv\u00e9 mardi soir au lavoir, \u00e0 la nuit tomb\u00e9e, une aventure \u00e9trange, que je m\u2019en vais rapidement vous conter. J\u2019avais pris un peu de retard. Toutes les filles \u00e9taient parties. J\u2019\u00e9tais en train de mettre mon linge dans ma brouette et ma foi, je prenais tout mon temps car un joli rouge-gorge \u00e9tait venu se percher tout en haut de mon tas de v\u00eatements. Je l\u2019\u00e9coutais chanter et c\u2019\u00e9tait bien agr\u00e9able de voir derri\u00e8re lui la lumi\u00e8re qui baissait sur la Vienne et le soleil qui rougissait. Soudain, j\u2019ai aper\u00e7u une ombre gigantesque plonger de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rive et puis nager pile dans ma direction. Vous me direz, madame Mathilde, que j\u2019avais encore le temps de prendre mes jambes \u00e0 mon cou et vous n\u2019auriez pas eu tout \u00e0 fait tort. Mais je suis rest\u00e9e l\u00e0, t\u00e9tanis\u00e9e devant la berge pendant que cette chose qui avait l\u2019allure d\u2019une femme se rapprochait. Elle ressemblait \u00e0 ma B\u00e9lime qu\u2019on a perdue l\u2019hiver dernier et qui m\u2019a toujours d\u00e9test\u00e9e. Mais cette chim\u00e8re \u00e9tait plus gracieuse et distingu\u00e9e que la m\u00e8re d\u2019Andr\u00e9 et paraissait une quinzaine d\u2019ann\u00e9es plus jeune qu\u2019elle. Vous me croirez si vous voulez, madame Mathilde, mais cette cr\u00e9ature est sortie de l\u2019eau juste devant mon nez. Elle \u00e9tait toute ruisselante et portait une tenue identique \u00e0 nous toutes les blanchisseuses. Une aura de lumi\u00e8re l\u2019entourait. Cette chose m\u2019a foudroy\u00e9 du regard. Ses yeux sombres \u00e9taient immenses, ses cheveux bruns d\u00e9nou\u00e9s tombaient jusque dans le milieu de son dos. La dr\u00f4lesse a pos\u00e9 un ballot blanc sur le sol, l\u2019a ouvert et en a sorti sept chemises de nuit ensanglant\u00e9es. D\u2019une voix d\u2019outre-tombe, elle m\u2019a demand\u00e9 de lui porter secours avec son linge. Vous devez vous en douter, madame Mathilde, je n\u2019en menais pas large. J\u2019avais tellement la frousse que mes genoux faisaient un doux bruit de castagnettes. Craignant de finir au fond de l\u2019eau, j\u2019ai acquiesc\u00e9. C\u2019est en effectuant la derni\u00e8re t\u00e2che, quand elle m\u2019a demand\u00e9 de tordre ses v\u00eatements de nuit dans le m\u00eame sens qu\u2019elle, que j\u2019ai su r\u00e9ellement \u00e0 qui j\u2019avais \u00e0 faire. J\u2019avais devant moi, lugubre et effrayante, la lavandi\u00e8re de la nuit. Une cohorte de f\u0153tus rougissants et sortis de nulle part s\u2019est mise \u00e0 tournoyer autour de nous. Du fond de la nuit, des cris d\u2019accouch\u00e9es ont retenti, suivis des pleurs stridents d\u2019une multitude de nouveaux n\u00e9s. Le spectacle \u00e9tait terrifiant. De sa voix devenue g\u00e9missante, la lavandi\u00e8re de la nuit a prononc\u00e9 une s\u00e9rie de chiffres, s\u2019est approch\u00e9e de moi, a tendu une main aux doigts fins et longs et sur mon ventre, a dessin\u00e9 sept cercles concentriques en psalmodiant \u00e0 trois reprises : \u00ab\u00a0Sage-femme cet hiver tu seras\u00a0\u00bb. Puis elle a bondi dans la Vienne. Les embryons l\u2019ont suivi aussit\u00f4t. Je les ai regard\u00e9s s\u2019\u00e9loigner, estomaqu\u00e9e. Ma peur a disparu avec eux, madame Mathilde. J\u2019ai pris ma brouette et me suis \u00e9loign\u00e9e dans la nuit \u00e9toil\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand on est blanchisseuse \u00e0 Chinon, on a pas le temps de s\u2019amuser ni de r\u00eavasser. Ici c\u2019est pas comme \u00e0 la campagne o\u00f9 on lessive qu\u2019une fois par mois ou par saison. \u00c0 la ville, ils ont pris la manie de la propret\u00e9. 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