{"id":191391,"date":"2025-07-18T18:18:45","date_gmt":"2025-07-18T16:18:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191391"},"modified":"2025-07-18T19:47:12","modified_gmt":"2025-07-18T17:47:12","slug":"rectoverso-6-claire-et-ses-fantomes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-6-claire-et-ses-fantomes\/","title":{"rendered":"#rectoverso #6 | Claire et ses fant\u00f4mes"},"content":{"rendered":"\n<p>Je me l\u00e8ve toujours \u00e0 l\u2019aube. Le r\u00e9veil indique 6&nbsp;h&nbsp;30, mais je suis d\u00e9j\u00e0 r\u00e9veill\u00e9e. J\u2019essaie de ne pas faire de bruit en pr\u00e9parant mon caf\u00e9 dans la kitchenette. Je le bois debout, face \u00e0 la fen\u00eatre qui donne sur la cour int\u00e9rieure. Basquiat est-il venu \u00e0 Paris\u2009? Je ne sais pas. Il faudra que je lui demande\u2026<br>France appara\u00eet dans l\u2019embrasure de la porte. Je ne l\u2019ai pas entendue se lever. \u00ab\u2009Un caf\u00e9\u2009?\u2009\u00bb Je lui verse une tasse. \u00ab\u2009Basquiat. Tu crois qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 venu \u00e0 Paris\u2009?\u2009\u00bb Elle secoue la t\u00eate. \u00ab\u2009Demande-lui\u2009!\u2009\u00bb Je souris. Elle conna\u00eet mes lubies. Elle dit que ce sont des lubies. Je crois qu\u2019elle m\u2019aime bien aussi pour \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>7&nbsp;h&nbsp;15. J\u2019ai juste le temps de me pr\u00e9parer. France se moque de ma chemise trop grande. \u00ab\u2009Eh, \u00e7a et mes Doc Martens, c\u2019est mon look signature maintenant\u2009!\u2009\u00bb, je lui lance. Elle \u00e9clate de rire. Elle \u00e9tait avec moi quand j\u2019ai achet\u00e9 le lot de chemises dans un surplus aux puces de Saint-Ouen le weekend dernier. Elle m\u2019avait dit qu\u2019elles seraient trop grandes, mais je trouvais \u00e7a cool. J\u2019attrape mon sac en toile, y glisse mon carnet de croquis, ma trousse avec les crayons et la gomme, l\u2019autre avec les feutres, et le Polaroid&nbsp;SX-70, d\u00e9nich\u00e9 aux puces lui aussi. \u00c7a, c\u2019est France qui m\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019acheter.<\/p>\n\n\n\n<p>Le m\u00e9tro est bond\u00e9. Heureusement que j\u2019ai mon Walkman. La voix de Ian Curtis emplit mes oreilles. France conna\u00eet mes go\u00fbts par c\u0153ur. Sur ma K7, elle a \u00e9crit au feutre noir&nbsp;: \u00ab\u2009Pour Claire, qui pr\u00e9f\u00e8re les chanteurs morts\u2009\u00bb. Personne ne me comprend comme elle.<br>Je descends une station avant l\u2019\u00e9cole pour m\u2019arr\u00eater dans un caf\u00e9. Le serveur me conna\u00eet&nbsp;: il m\u2019apporte un caf\u00e9 cr\u00e8me et un croissant. France dit qu\u2019il me drague, mais c\u2019est juste qu\u2019il est sympa.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 midi, je mange avec Serge. Il me montre le dernier num\u00e9ro de The Face. Il me demande ce que j\u2019\u00e9coute. Il me dit qu\u2019il n\u2019aime pas Joy Division, mais il adore Bauhaus. \u00ab\u2009Le groupe, ou le mouvement\u2009?\u2009\u00bb Il me dit que l\u2019un ne va pas sans l\u2019autre, d\u00e9sormais. Il sort un gros bouquin de son sac. \u00ab\u2009Femmes, de Sollers. Tu l\u2019as lu\u2009? Tu devrais\u2026\u2009\u00bb Il est toujours comme \u00e7a, Serge. Il faut toujours qu\u2019il se la raconte. France dit que c\u2019est un petit con. Elle a pas tort. Mais je l\u2019aime bien. Il m\u2019aime bien aussi, je crois. Il me demande si je peux le prendre en photo avec le Pola. Apr\u00e8s, il veut que je lui donne la photo, mais je refuse. \u00c7a l\u2019\u00e9nerve et il part. Il n\u2019a pas vu que je l\u2019ai vu se retourner. Je crois que \u00e7a lui pla\u00eet, que j\u2019ai une photo de lui\u2026<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p>Six heures quarante-cinq, le ciel est gris. Il a plu toute la nuit. Soixante-douze candidatures envoy\u00e9es depuis l\u2019obtention de mon dipl\u00f4me. Soixante-douze lettres de motivation. Onze entretiens. Trois rappels. Une proposition. <em>Graphiste junior chez Mercier &amp; Dumas<\/em>. Petite structure, mais clients prestigieux. On a f\u00eat\u00e9 \u00e7a hier soir avec Serge. J\u2019aurais voulu que France soit l\u00e0, elle aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Sylvain, le directeur de cr\u00e9ation, me demande pourquoi j\u2019ai l\u2019air triste. L\u2019open space est encore d\u00e9sert. J\u2019ai regard\u00e9 mon nouveau poste de travail, la table \u00e0 dessin, les feutres Pantone soigneusement align\u00e9s, le pot rempli de crayons, l\u2019\u00e9cran couleur 16&nbsp;pouces du Macintosh Quadra flambant neuf.<br>\u00ab\u2009Je suis heureuse, en fait\u2009\u00bb, j\u2019ai dit. \u00ab\u2009Je suis super heureuse d\u2019\u00eatre ici.\u2009\u00bb Il m\u2019a tapot\u00e9 l\u2019\u00e9paule. \u00ab\u2009Bienvenue, Claire. C\u2019est de talents comme toi dont on a besoin ici. La r\u00e9union de briefing est \u00e0 9&nbsp;h&nbsp;30, dans la salle que tu vois l\u00e0-bas. D\u2019ici l\u00e0, prends le temps de t\u2019installer.\u2009\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai attendu qu\u2019il s\u2019\u00e9loigne pour sortir mon carnet \u00e0 la couverture us\u00e9e. J\u2019ai not\u00e9 la date et l\u2019heure, puis j\u2019ai commenc\u00e9 comme toujours&nbsp;: \u00ab\u2009Ch\u00e8re France\u2026\u2009\u00bb. Un vieux rituel, d\u00e9sormais, pour commencer la journ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Un type avec un t-shirt Sonic Youth est entr\u00e9 et s\u2019est install\u00e9 au bureau voisin. J\u2019ai referm\u00e9 mon carnet. \u00ab\u2009Thomas, salut. \u00ab\u2009C\u2019est toi, la nouvelle\u2009?\u2009\u00bb Il parle vite, les mots se bousculent. Il me demande ce que j\u2019ai fait, avant, mais il a l\u2019air de s\u2019en foutre un peu. Ou c\u2019est moi, je ne sais pas. C\u2019est \u00e7a que je disais \u00e0 France dans ma lettre&nbsp;: je viens de d\u00e9crocher le job de mes r\u00eaves, mais c\u2019est comme si \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce soir, en rentrant, j\u2019ai parl\u00e9 longtemps \u00e0 France de tout \u00e7a. J\u2019avais mis une K7 pirate des Cure, un concert \u00e0 Bercy en d\u00e9cembre 85. Elle ne m\u2019a pas fait remarquer que la cassette \u00e9tait \u00e0 elle, autrefois.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p>Cinq heures quarante-sept. J\u2019\u00e9teins le r\u00e9veil avant qu\u2019il ne sonne, comme chaque matin, pour ne pas r\u00e9veiller Alexandre. Il a travaill\u00e9 tard hier soir. Son roman progresse lentement. Il doute, mais moi, je sais qu\u2019il y arrivera. Enfin, j\u2019essaie d\u2019y croire.<br>Je me l\u00e8ve sans bruit, j\u2019enfile le vieux t-shirt trop large des Smiths qui tra\u00eene au pied de la commode. La petite dort encore. Je m\u2019assois au bord de son lit. Deux ans. Un ange quand elle dort. Je ne parle jamais d\u2019elle avec France\u00a0: quand on partageait notre appart, c\u2019\u00e9tait elle qui r\u00eavait d\u2019avoir un jour des m\u00f4mes.<br>Dans la cuisine, je prends mon caf\u00e9 en regardant Paris par la fen\u00eatre. Notre appartement n\u2019est pas grand, mais la vue sur les toits est superbe. Je sors mon carnet. Je fais \u00e7a aussi chaque matin, quelques croquis rapides \u2014 la cuisine, la tasse fumante, un visage entrevu la veille dans le m\u00e9tro. Je dessine pour moi, sans contrainte.<br>Trente ans, une petite fille, un mari, un m\u00e9tier qui m\u2019\u00e9loigne de mes r\u00eaves. Mais aussi, la conviction que ce n\u2019est pas trop tard, que les compromis d\u2019aujourd\u2019hui ne sont pas des renoncements d\u00e9finitifs. Je n\u2019ose pas en parler avec Alexandre. Mais \u00e0 France, je le dis.<br>La petite se r\u00e9veille. Je range le carnet. Alex \u00e9merge \u00e0 son tour. La petite est blottie dans son cou.<br>\u00ab\u2009Tu as avanc\u00e9 hier soir\u2009?\u2009\u00bb<br>Il hausse les \u00e9paules.<br>Huit heures. Je me pr\u00e9pare. Dans la salle de bain. J\u2019\u00e9vite le miroir \u2014 je ne me reconnais plus quand je croise mon reflet. \u00c7a fait rire France, quand je le lui raconte. \u00ab\u2009Tu peux te marrer, \u00e9videmment, toi\u2009\u00bb, je lui dis. Je me brosse les dents, attache mes cheveux en un chignon approximatif. Un peu de fond de teint, pas de mascara ni de rouge \u00e0 l\u00e8vres. Le temps du maquillage \u00e9labor\u00e9 et des coiffures travaill\u00e9es est r\u00e9volu. Trente ans, et d\u00e9j\u00e0 l\u2019impression d\u2019avoir capitul\u00e9 sur tant de fronts.<br>Je me regarde enfin dans le miroir. Qui est cette femme\u2009?<br>\u00ab\u2009Tu es belle,\u2009\u00bb dit Alex, dans l\u2019encadrement de la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 midi trente, je m\u2019\u00e9chappe du bureau. Pas de d\u00e9jeuner d\u2019affaires aujourd\u2019hui, pas de sandwich aval\u00e9 devant mon \u00e9cran. Je marche jusqu\u2019\u00e0 Pompidou, \u00e0 vingt minutes de l\u2019agence. J\u2019ai une heure, pas plus. Tant pis. Je m\u2019arr\u00eate devant un Rothko. On contemple toutes les deux la toile, France et moi, hypnotis\u00e9es par les champs de couleur. Mon t\u00e9l\u00e9phone vibre dans ma poche. Alexandre. Une photo de la petite au parc, sur un toboggan. \u00ab\u2009On pense \u00e0 toi\u2009\u00bb. Je souris et range mon portable. \u00ab\u2009Il est beau, ce Rothko, non\u2009?\u2009\u00bb Personne ne me r\u00e9pond. France a d\u00e9j\u00e0 fil\u00e9. Une femme me jette un regard curieux, avant de s\u2019\u00e9loigner elle aussi.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p>\u00ab\u2009Quarante ans. Divorc\u00e9e depuis trois mois, deux semaines et quatre jours. Je vis seule une semaine sur deux\u2026 Je revois Serge de temps en temps. Toujours aussi con. Toujours aussi s\u00e9duisant. On a \u00e0 nouveau couch\u00e9 ensemble\u2026 Tu as vu, j\u2019ai retrouv\u00e9 mon vieux Polaroid dans un carton jamais d\u00e9ball\u00e9, envelopp\u00e9 dans un pull qui t\u2019appartenait, France. Le m\u00e9canisme est intact. On trouve \u00e0 nouveau des films. J\u2019en ai achet\u00e9 trois cartouches hier, \u00e0 la FNAC.\u2009\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je pointe l\u2019appareil vers toi. Le d\u00e9clencheur fait son bruit caract\u00e9ristique. La photo s\u2019\u00e9jecte lentement. Je la prends et la secoue machinalement. Il para\u00eet que \u00e7a ne sert \u00e0 rien. L\u2019image se r\u00e9v\u00e8le peu \u00e0 peu, et je sais qu\u2019il n\u2019y aura rien dessus\u00a0: on ne photographie pas les fant\u00f4mes. Mais on ne cesse jamais de leur parler\u00a0: on ne parle vraiment qu\u2019avec ses morts.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je me l\u00e8ve toujours \u00e0 l\u2019aube. Le r\u00e9veil indique 6&nbsp;h&nbsp;30, mais je suis d\u00e9j\u00e0 r\u00e9veill\u00e9e. J\u2019essaie de ne pas faire de bruit en pr\u00e9parant mon caf\u00e9 dans la kitchenette. Je le bois debout, face \u00e0 la fen\u00eatre qui donne sur la cour int\u00e9rieure. Basquiat est-il venu \u00e0 Paris\u2009? Je ne sais pas. Il faudra que je lui demande\u2026France appara\u00eet dans <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-6-claire-et-ses-fantomes\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #6 | Claire et ses fant\u00f4mes<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":39,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7583],"tags":[],"class_list":["post-191391","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-05-joy-sorman-avant-apres"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/191391","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/39"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=191391"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/191391\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":191415,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/191391\/revisions\/191415"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=191391"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=191391"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=191391"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}