{"id":191513,"date":"2025-07-19T10:03:02","date_gmt":"2025-07-19T08:03:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191513"},"modified":"2025-07-19T16:04:21","modified_gmt":"2025-07-19T14:04:21","slug":"6-ci-git-personne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/6-ci-git-personne\/","title":{"rendered":"#rectoverso #06 | Ci-g\u00eet Personne"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chaque jour, avec l\u2019ombre de moi-m\u00eame, je marche. R\u00e9guli\u00e8rement, je m\u2019\u00e9tire et me r\u00e9gale \u00e0 la regarder s\u2019agrandir ou r\u00e9tr\u00e9cir.&nbsp;Midi, c\u2019est notre heure de rendez-vous incontournable. Je connais m\u00eame quelques spots pour lui permettre de se d\u00e9multiplier &#8211; si elle le souhaite bien s\u00fbr. Les ombres n\u2019ont pas coutume de se faire de l\u2019ombre. Au contraire, je crois pouvoir affirmer qu\u2019elles appr\u00e9cient nos conversations \u00e0 plusieurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au fil du temps, j&rsquo;ai pris confiance en nous. Malgr\u00e9 le rythme insens\u00e9 que l\u2019on m\u2019imposait autrefois au travail, j\u2019allais chaque jour, sans faute, la retrouver. Sa pr\u00e9sence impalpable m\u2019effrayait, mais me rendais curieux. Le week-end, quelles que soient les saisons, j\u2019en profitais encore davantage, un jour, \u00e0 la terrasse d\u2019un caf\u00e9, un autre, en bord de Seine. J\u2019aimais aussi les voutes des ponts. On y \u00e9tait tranquilles et l\u2019\u00e9cho \u00e9tait de la partie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A la tomb\u00e9e de la nuit, sous la lumi\u00e8re de la lune, pench\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre de ma cuisine, celle juste au-dessus du lampadaire de ma rue, elle m\u2019attend. C\u2019est la plus calme de toutes. Nous avons notre rituel. Je lui raconte dans le menu ma journ\u00e9e, puis je fixe un endroit en bas de mon immeuble, et je l\u2019invite dans mes r\u00eaveries nocturnes. J\u2019ai tout au long de ma vie, exp\u00e9riment\u00e9 de nombreux exp\u00e9dients pour m\u2019endormir, mais l\u2019\u00e9coute silencieuse de l\u2019ombre lunaire est pour moi le meilleur des somnif\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Hier par exemple j\u2019ai d\u00e9crit \u00e0 mon ombre, la t\u00eate de cheval que j\u2019apercevais, l\u00e0,&nbsp;derri\u00e8re la masse de feuillage du vieux platane, celui \u00e0 l&rsquo;ombre duquel, je vais parfois m&rsquo;adosser et observer les vieilles rides creus\u00e9es en son tronc. Au milieu des deux oreilles du canasson, un chardonneret chantait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les surgissements dans le silence du monde invisible, je les ai d\u00e9finitivement apprivois\u00e9s. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 eux, que le presque sommeil finit par me gagner. Je les appelle de mes v\u0153ux, referme alors la fen\u00eatre, v\u00e9rifie qu\u2019une araign\u00e9e n\u2019ait pas profit\u00e9 de ce moment de quasi m\u00e9ditation, pour se glisser dans les quelques poils qui me restent sur le caillou. Petit geste inutile mais n\u00e9cessaire avant de plonger en toute s\u00e9curit\u00e9 dans le pr\u00e9cipice de ma nuit. Enfin je m\u2019allonge et me tourne sur le ventre, ma position pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, celle qui provoque je crois des morts de nourrisson. Je glisse mes bras sous le coussin. Mes mains viennent enlacer et calmer mes tempes. Je go\u00fbte \u00e0 cette impression de douceur que suscite ce l\u00e9ger appui des mollesses des chairs contre mon cr\u00e2ne dur et battant. Un de mes pieds reste aux aguets. Il d\u00e9borde du drap, pr\u00e9s \u00e0 d\u00e9gainer. Toujours subrepticement dans mon sommeil, quelqu\u2019un pourrait venir me surprendre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me m\u00e9fie de tout ce qui s\u2019immisce, se contorsionne, glisse dans les interstices, ni vu ni connu. Par exemple, quand je marche et qu\u2019une \u00e9cume de poussi\u00e8re est tout \u00e0 coup balay\u00e9e par le vent, n\u2019est-ce pas le signe avant-coureur\u00a0de\u2026 ? De\u2026Je ne sais quoi&#8230; Saurais-je un jour\u00a0? Ce souffle du vent, fugace, rien ne me permet de saisir ce qu\u2019il cache ou tente d\u2019indiquer. Suis-je le seul \u00e0 pr\u00eater attention aux poussi\u00e8res d\u2019\u00e2me\u00a0? Le mouvement de la mort est si discret, et n\u2019est fr\u00e9missant qu\u2019en quelques rares occasions. Ce trouble de l\u2019\u00eatre, ce serait tout de m\u00eame dommage de le rater. Alors je veille au grain. On bascule si vite, de l\u2019\u00eatre au non \u00eatre et vice versa.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quoique \u00e0 la retraite depuis plusieurs ann\u00e9es, mon r\u00e9veil sonne \u00e0 l\u2019heure habituelle. C\u2019est \u00e0 dire tr\u00e8s t\u00f4t. Ainsi les contours du r\u00e9el reprennent vigueur. Cinq jours sur sept et parfois m\u00eame le samedi, je marchais, je courais devrais-je m\u00eame dire. Chaque matin et d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi, je p\u00e9n\u00e9trais dans les entr\u00e9es des immeubles, me d\u00e9lestais de mes missives, lettres, cartes postales, plis administratifs et commerciaux, class\u00e9s par num\u00e9ro et par rue. Je les introduisais dans les batteuses. A l\u2019instant o\u00f9 le pli tombait dans la boite, c\u2019\u00e9tait comme un passage dans l\u2019au-del\u00e0, un chemin qui se dessinait entre ombre et lumi\u00e8re, un franchissement du seuil de l\u2019inconnu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui, je marche encore, beaucoup. Dix milles pas au minimum par jour, histoire de garder la sant\u00e9. J\u2019habite dans le nord de Paris, \u00e0 St Ouen, pr\u00e8s du march\u00e9 aux puces de la Porte de Clignancourt. Je croise les assis, les debouts. Je pr\u00e9f\u00e8re les gisants. A la place des cit\u00e9s mis\u00e9rables mais vivantes des ann\u00e9es 70 dans lesquelles j\u2019entrais pour distribuer le courrier, des grues m\u00e9canis\u00e9es au chant g\u00e9missant b\u00e2tissent de nouveaux ensembles. La nuit, je vais m\u2019y perdre. Je croise quelques humains. Ils vont et viennent \u00e0 pied, arrivent du m\u00e9tro ou descendent de leurs deux roues.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au hasard de mes tourn\u00e9es de vieux facteur noctambule, avec mon ombre, nous observons les quelques fen\u00eatres \u00e9clair\u00e9es ici et l\u00e0. Cach\u00e9s derri\u00e8re l\u2019un ou l\u2019autre fier propri\u00e9taire, nous nous risquons \u00e0 la transparence et nous faufilons dans son hall d\u2019entr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019odeur des mat\u00e9riaux de ces immeubles tout neufs, m\u2019\u00e9c\u0153ure. Pourtant irr\u00e9sistiblement attir\u00e9, je parcours des yeux \u2013 d\u2019abord de loin- les noms des quelques occupants. J\u2019imagine leurs ombres, puis m\u2019approche, toque d\u00e9licatement aux caissons de leurs boites aux lettres, caresse leurs fentes. J\u2019esp\u00e8re le c\u0153ur battant. Je colle mon oreille \u00e0 l\u2019acier froid, le r\u00e9chauffe. J\u2019introduis mes doigts avec d\u00e9licatesse pour aller \u00e0 la rencontre de la douceur des \u00e2mes errantes. J\u2019imagine- quelle folie de ma part, j\u2019en ris parfois- ou plut\u00f4t j\u2019esp\u00e8re, tomber un jour sur un courrier sans nom, une explication de l\u2019au-del\u00e0. Nenni jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019en conclus que les morts ici, ne sont pas \u00e0 l\u2019aise, et qu\u2019un paysage contemporain trop propre sur lui, d\u00e9traque nos intimes conversations, \u00e9corche \u00e0 vif nos brouhahas. Je profite d\u2019une \u00e9tiquette vide et j\u2019\u00e9cris&nbsp;: Ci-g\u00eet Personne. Humain mille feuilles, je me sens alors tr\u00e8s seul.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Demain, sous le platane ombr\u00e9, je m\u2019arr\u00eaterai pour regarder le chardonneret picorer un vers de terre \u00e0 mes pieds. Le soir, j\u2019appellerai en murmurant l\u2019ombre du petit animal rampant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme devant un tissu moir\u00e9, en fonction de l\u2019angle choisi, les ondulations font appara\u00eetre ou dispara\u00eetre, ce motif-ci ou ce motif-l\u00e0. Et si les ondulations se refl\u00e8tent dans quelque vitre autour, on devra soit en choisir une, soit les embrasser toutes. Je m\u2019y essaye de toute mon ombre.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chaque jour, avec l\u2019ombre de moi-m\u00eame, je marche. R\u00e9guli\u00e8rement, je m\u2019\u00e9tire et me r\u00e9gale \u00e0 la regarder s\u2019agrandir ou r\u00e9tr\u00e9cir.&nbsp;Midi, c\u2019est notre heure de rendez-vous incontournable. Je connais m\u00eame quelques spots pour lui permettre de se d\u00e9multiplier &#8211; si elle le souhaite bien s\u00fbr. Les ombres n\u2019ont pas coutume de se faire de l\u2019ombre. 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