{"id":191583,"date":"2025-07-19T16:14:47","date_gmt":"2025-07-19T14:14:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191583"},"modified":"2025-07-19T16:55:21","modified_gmt":"2025-07-19T14:55:21","slug":"rectoverso-06-la-poussiere-est-lapanage-des-riches","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-06-la-poussiere-est-lapanage-des-riches\/","title":{"rendered":"#rectoverso #06 | la poussi\u00e8re est l\u2019apanage des riches"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Instituteur<\/em>. C\u2019est \u00e9crit l\u00e0, sur la carte de visite, juste en dessous de mon nom. \u00c7a a une autre allure qu\u2019entrepreneur! Mon p\u00e8re a beau dire -l\u2019entrepreneur c\u2019est lui, mon p\u00e8re- que je gagnais moins que son ouvrier quand j\u2019ai d\u00e9but\u00e9, il \u00e9changerait bien ma blouse grise contre ses v\u00eatements de chantier, ses mains bouff\u00e9es par le pl\u00e2tre, et son corps us\u00e9 par le mortier. <em>Monsieur l\u2019instituteur<\/em>, on m\u2019appelle. <em>Monsieur le ma\u00e7on<\/em>, personne  ne le dit. Par son patronyme, ses clients l\u2019appellent. Et combien qui le tutoient. Combien qui rechignent \u00e0 payer, qu\u2019il faut relancer. Moi dans ma classe, je suis le ma\u00eetre. Ma\u00eetre d\u2019\u00e9cole. <em>Ma\u00eetre<\/em>, me disent les enfants.\u00a0Ma journ\u00e9e, je l\u2019organise comme je veux. Je tiens un cahier journal et note le d\u00e9roul\u00e9 de ma journ\u00e9e. J\u2019aime que le cahier soit propre. Comme celui des comptes que je tiens chez moi. Cinq colonnes : <em>date<\/em>, <em>libell\u00e9<\/em>, <em>d\u00e9bit<\/em>, <em>cr\u00e9dit,<\/em> <em>solde<\/em>. Un cahier impeccablement tenu. J\u2019aime bien \u00e9crire. Quand tu es capable de tracer des pleins et des d\u00e9li\u00e9s avec une craie sur un tableau,\u00a0 cela devient un jeu d\u2019enfant avec une feuille et un stylo. Pas une fois je ne remplis un ch\u00e8que ou un bordereau de banque sans que l\u2019on ne me f\u00e9licite pour ma graphie et devine mon m\u00e9tier.\u00a0J\u2019aime que les choses soient bien rang\u00e9es. Ma m\u00e8re m\u2019a appris la propret\u00e9, le soin \u00e0 apporter \u00e0 sa tenue, \u00e0 ses mani\u00e8res. La pauvre femme n\u2019avait que \u00e7a. J\u2019avais beau lui r\u00e9p\u00e9ter que <em>la poussi\u00e8re est l\u2019apanage des riches<\/em>, elle ne pouvait s\u2019emp\u00eacher de s\u2019\u00e9puiser \u00e0 \u00ab\u00a0<em>r\u00e9cater<\/em>\u00a0\u00bb sa maison, \u00e0 briquer ses meubles, cirer les sols chaque jour, joues rougies par la fatigue. Pauvre femme qui a toujours trembl\u00e9 devant les messieurs. Une vie dos courb\u00e9. Une vie \u00e0 t\u00e2cher de faire bonne impression, toujours tir\u00e9e \u00e0 quatre \u00e9pingles. Ces mots et expressions\u00a0 : <em>faire bonne impression, \u00eatre tir\u00e9 \u00e0 quatre \u00e9pingles, \u00eatre impeccable<\/em>, ont berc\u00e9 mon enfance. Et elle, dans son atelier de couture, s\u2019est br\u00fbl\u00e9 les yeux \u00e0 force de coudre, de tailler, faufiler, surfiler, et de regarder ces dames virevolter devant la glace, et elle \u00e0 quatre pattes, aiguilles pinc\u00e9es entre les l\u00e8vres en train de faire les derniers ajustements, les finitions, <em>je vais reprendre deux centim\u00e8tres ici,<\/em> et de donner rendez -vous pour le prochain essayage, toujours trop t\u00f4t, et elle de veiller le soir \u00e0 la lumi\u00e8re chiche sur son ouvrage. Et mon p\u00e8re de r\u00e2ler, et mon p\u00e8re de lui reprocher la d\u00e9pense \u00e9lectrique, de lui reprocher son absence dans son lit, de tarder \u00e0 s\u2019acquitter de son devoir conjugal. Ma journ\u00e9e est organis\u00e9e. Tous les matins, calcul mental. Au son de ma chevali\u00e8re frapp\u00e9e contre le bureau, les \u00e9l\u00e8ves attrapent le porte-mine, \u00e9crivent le r\u00e9sultat, baissent l\u2019ardoise, l\u00e8vent l\u2019ardoise, effacent le r\u00e9sultat, et ainsi de suite. Sur ma chevali\u00e8re, mes initiales, sur mon cartable, mes initiales. Elle est lourde ma chevali\u00e8re. Cadeau de mes fian\u00e7ailles, plac\u00e9e \u00e0 cot\u00e9 de l\u2019alliance. Quand j\u2019enl\u00e8ve ma blouse pour quitter l\u2019\u00e9cole, mon costume est impeccable. Pouvoir travailler en costume cravate et chemise blanche, \u00e7a vaut tous les salaires du monde. Le mercredi, je joue au tennis avec mon coll\u00e8gue de la classe d\u2019\u00e2 c\u00f4t\u00e9. Il me gagne le plus souvent, mais il faut dire qu\u2019il joue aussi le samedi. Et l\u2019hiver, j\u2019am\u00e8ne ma famille au ski. Il n\u2019a jamais pu s\u2019offrir le moindre jour de cong\u00e9s mon p\u00e8re. Et le soir, il s\u2019endormait \u00e0 table. Entrepreneur, voil\u00e0 ce que c\u2019est que d\u2019\u00eatre entrepreneur. Pas une fois il n\u2019a jou\u00e9 \u00e0 la p\u00e9tanque, au volley. Une b\u00eate de somme. Il n\u2019avait pas le choix, il fallait manger, alors \u00e0 onze ans il a commenc\u00e9 \u00e0 travailler quand il aurait bien voulu continuer ses \u00e9tudes. A seize ans, j\u2019\u00e9tais re\u00e7u \u00e0 l\u2019\u00e9cole normale et j\u2019\u00e9tais nourri et blanchi. Il croyait que de devenir un monsieur, de faire des \u00e9tudes, \u00e7a ferait de moi une personne riche. Je me souviens de sa d\u00e9ception quand il a vu ma premi\u00e8re fiche de salaire. <em>Mon ouvrier gagne davantage,<\/em> il a dit. Quelle gifle pour moi. Pour lui aussi. A cinq heures, les parents r\u00e2lent derri\u00e8re le grillage. <em>Ils sortent toujours en retard vos \u00e9l\u00e8ves,<\/em> se plaignent-ils. Ils ne comprennent donc pas qu&rsquo;on est en train de travailler? Qu\u2019ils ne comptent pas sur moi pour interrompre une le\u00e7on avant la fin ou de ne pas prendre le temps pour dicter aux \u00e9l\u00e8ves les devoirs \u00e0 faire pour le lendemain! Parce que ces m\u00eames parents qui r\u00e2lent, ces m\u00e8res, je les vois tous les soirs qui papotent devant l\u2019\u00e9cole\u00a0 pendant que leurs gamins jouent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elles, ou s\u2019ennuient, impatients de rentrer \u00e0 la maison. Il me reste encore \u00e0 corriger leurs cahiers, ma journ\u00e9e n\u2019est pas finie.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enfer, le paradis, l\u2019\u00e2me et son \u00e9ternit\u00e9, \u00e7a fait longtemps que je n\u2019y crois plus. Mati\u00e8re, mati\u00e8re nous sommes. Tout le reste n\u2019est qu\u2019affabulation. On est au XX \u00e8me si\u00e8cle, tout de m\u00eame! La science a fait des progr\u00e8s, on est capable d\u2019expliquer l\u2019apparition de la vie sur terre, la g\u00e9n\u00e9ration, la d\u00e9composition.\u00a0\u00c0 la Bible (que lit ma m\u00e8re, tous les matins), je pr\u00e9f\u00e8re, moi, les articles de <em>Science et Vie.<\/em> Je me souviens de mon premier mort. Ma grand-m\u00e8re. J\u2019\u00e9tais enfant, c\u2019\u00e9tait une vieille femme et je l\u2019avais peu connue. \u00c7a m\u2019a peu touch\u00e9, pour dire vrai. Quand la chienne se fait engrosser, le sac, l\u2019\u00e9ther, les cailloux, la rivi\u00e8re, c\u2019est moi qui m\u2019y colle. Je m\u2019en passerais. <em>Ce sont des animaux<\/em>, je me r\u00e9p\u00e8te. Les animaux, les vieux, je peux comprendre. J\u2019accepte. Mais les jeunes. Ou des humains qu\u2019on tue comme \u00e7a, parce qu\u2019ils veulent leur ind\u00e9pendance, leur libert\u00e9. Et les autres salauds qui nous ont envoy\u00e9s en Alg\u00e9rie. Il fallait pas compter sur moi pour endosser leurs saloperies. Ils voulaient que je sois officier sous pr\u00e9texte que j\u2019\u00e9tais instruit, que j\u2019\u00e9tais instituteur. Tu peux \u00eatre s\u00fbr que je me suis bien appliqu\u00e9 pour l\u2019examen, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 le plus long pour le d\u00e9monter et le remonter leur pistolet-mitrailleur. Tu risquais pas que je commande \u00e0 des hommes pour les envoyer tuer ou se faire tuer. Plut\u00f4t qu\u2019un pistolet-mitrailleur, on m\u2019a donn\u00e9 une machine \u00e0 \u00e9crire. Dix-huit mois \u00e0 taper sur cette machine, en m\u2019appliquant vraiment cette fois, m\u00eame si c\u2019\u00e9tait avec quatre doigts.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO&nbsp; Instituteur. C\u2019est \u00e9crit l\u00e0, sur la carte de visite, juste en dessous de mon nom. \u00c7a a une autre allure qu\u2019entrepreneur! Mon p\u00e8re a beau dire -l\u2019entrepreneur c\u2019est lui, mon p\u00e8re- que je gagnais moins que son ouvrier quand j\u2019ai d\u00e9but\u00e9, il \u00e9changerait bien ma blouse grise contre ses v\u00eatements de chantier, ses mains bouff\u00e9es par le pl\u00e2tre, et <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-06-la-poussiere-est-lapanage-des-riches\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #06 | la poussi\u00e8re est l\u2019apanage des riches<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":649,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7613],"tags":[],"class_list":["post-191583","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-06-gaelle-obliegly-le-personnage-ses-morts"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/191583","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/649"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=191583"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/191583\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":191597,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/191583\/revisions\/191597"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=191583"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=191583"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=191583"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}