{"id":191616,"date":"2025-07-19T19:05:04","date_gmt":"2025-07-19T17:05:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191616"},"modified":"2025-07-22T08:17:29","modified_gmt":"2025-07-22T06:17:29","slug":"rectoverso-06-ce-que-je-fais","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-06-ce-que-je-fais\/","title":{"rendered":"#rectoverso #06 | ce que je fais"},"content":{"rendered":"\n<p>Ce que je fais, officiellement, n\u2019explique rien. Je suis institutrice, ici, \u00e0 Sidi Barrani. Dans une salle aux murs blanchis, pour une poign\u00e9e d\u2019enfants que je vois grandir trop vite. Je me l\u00e8ve t\u00f4t. Ici, tout le monde se l\u00e8ve t\u00f4t, m\u00eame ceux qui n\u2019ont plus rien \u00e0 faire. Je fais chauffer de l\u2019eau pour le th\u00e9, je m\u00e2che du pain, une figue s\u00e8che, je m\u2019habille. Avant de sortir de chez moi je fais le tour de la pi\u00e8ce du regard. Je me dis que c\u2019est trop encombr\u00e9. C\u2019est plus fort que moi, je garde tout ce qui pourrait, un jour, servir \u00e0 dire quelque chose. Puis je traverse le village \u00e0 pied, la route vibre d\u00e9j\u00e0 du passage des camions qui soul\u00e8vent toujours cette m\u00eame poussi\u00e8re ocre. Derri\u00e8re les dunes, il y a une ligne bleue, c\u2019est la mer. Il y a des ch\u00e8vres qui dorment dans l\u2019ombre des murs. Il y a les m\u00eames visages, tous les jours, aux m\u00eames endroits. J\u2019ouvre l\u2019\u00e9cole, j\u2019accueille les enfants. Les enfants m\u2019appellent <em>madame<\/em> d\u2019un ton s\u00e9rieux. Ils savent que je ne plaisante pas beaucoup. Je les aime bien pourtant, mais je n\u2019ai pas l\u2019\u00e9nergie d\u2019une m\u00e8re. J\u2019essaie d\u2019\u00eatre attentive \u00e0 leur fatigue, \u00e0 leur ennui, au sable sous leurs ongles. Je devine, je parle doucement. Ce que je donne aux enfants ne s\u2019apprend pas ailleurs : la langue, la m\u00e9moire, la fiert\u00e9 d\u2019une phrase juste. Plus que des r\u00e8gles, je voudrais leur apprendre \u00e0 \u00eatre pr\u00e9sents au monde. Les enfants rient, machonnent leurs crayons, font semblant de lire. Moi aussi je fais semblant, parfois. Je leur apprends l\u00e0 lire mais il m\u2019arrive de penser \u00e0 autre chose. Un mot mal prononc\u00e9 par un \u00e9l\u00e8ve, qui fait surgir un pr\u00e9nom. Et puis \u00e7a passe. Mais je sais qu\u2019<em>ils <\/em>ne sont pas loin. Pendant la r\u00e9cr\u00e9ation, je regarde le d\u00e9sert au loin. Je pense \u00e0 ceux qui ne sont plus l\u00e0. \u00c7a me prend sans pr\u00e9venir. Je ferme les yeux, j\u2019attends que \u00e7a passe. Et puis je reprends du d\u00e9but, sur le tableau noir j\u2019\u00e9cris des phrases. Je n\u2019ai plus de famille ici, ce sont les enfants qui me tiennent au monde. Et le vent. Qui souvent me parle. Qui me pousse vers le d\u00e9sert.<br><br>Ce n\u2019est pas vraiment un secret, mais je n\u2019en parle pas. \u00c0 vrai dire, je ne suis pas tr\u00e8s sociable, je crois que c\u2019est le d\u00e9sert, il nous apprend \u00e0 ne pas trop attendre des autres. Quand je rentre de l\u2019\u00e9cole, je me lave les mains, je bois un verre d\u2019eau, je reste assise un long moment sans bouger. Je n\u2019ai pas toujours envie d\u2019y aller, mais <em>mes morts<\/em> m\u2019attendent, je le sens. Alors je me l\u00e8ve et je sors, avec mon sac. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, il y a toujours au moins un bois mort. Une branche d\u2019acacia dess\u00e9ch\u00e9e. Un bois flott\u00e9. Une \u00e9corce de palmier. Je ne les choisis pas au hasard. Je ne sais pas trop comment \u00e7a se fait, mais parfois je les reconnais, c\u2019est elle, ou lui. Le bois porte le poids de ce qu\u2019il reste d\u2019eux. Il serait sans doute plus logique de commencer par dire qui ils \u00e9taient. Mais je n\u2019aime pas trop les g\u00e9n\u00e9alogies. Ils sont morts, voil\u00e0 tout. Certains depuis longtemps, d\u2019autres pas vraiment, enfin pas officiellement. Il y en a dont les corps n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s, aval\u00e9s par la mer, mais je fais comme si. Ce n\u2019est pas un mensonge, c\u2019est une forme d&rsquo;attention. Le d\u00e9sert commence au bout du village, derri\u00e8re les silos vides. Je prends toujours le m\u00eame chemin jusqu\u2019\u00e0 cette zone sans nom, o\u00f9 le sable est un peu plus p\u00e2le. L\u00e0, j\u2019en ai d\u00e9j\u00e0 plant\u00e9 des dizaines. Je ne suis pas certaine de croire aux morts, en tout cas pas comme on m\u2019a appris \u00e0 y croire \u2014 des \u00e2mes suspendues quelque part, en attente de jugement ou de r\u00e9demption. Je les vois plut\u00f4t comme des poids minuscules, des ombres qui s\u2019accrochent aux objets. Quand je plante une branche, je me demande si \u00e7a les touche. Si, de l\u00e0 o\u00f9 ils sont, ils sentent que je les appelle. Parfois je parle \u00e0 voix haute en plantant les bois. Ce ne sont pas des pri\u00e8res, mais des mots que je laisse venir, des phrases fragiles, des souvenirs recoll\u00e9s. Parfois je mens un peu, je leur invente une histoire. Je pense qu\u2019ils m\u2019en seraient reconnaissants. On pourrait croire que c\u2019est un geste absurde, ou symbolique. Mais pour moi c\u2019est n\u00e9cessaire. Il faut bien que quelqu\u2019un le fasse. Je plante des morts dans un sol sans m\u00e9moire. J\u2019enfonce des branches dans le sable. J\u2019imagine que ces bois, ces branches que je dresse, finiront par former une carte. Une archive muette. Il y en a pour mon fr\u00e8re, pour mon amie Nour, pour une femme noy\u00e9e dont je n\u2019ai jamais su le nom. Il y en a pour ceux qu\u2019on a oubli\u00e9 trop vite, pour ceux dont on ne parle plus. Je les vois, ondulant un peu dans le vent ti\u00e8de, comme s\u2019ils respiraient encore.<\/p>\n\n\n\n<p><code>un pas de c\u00f4t\u00e9, amorce de texte pour le projet que je vais d\u00e9velopper en ao\u00fbt en r\u00e9sidence \u00e0 La Marelle.<\/code><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce que je fais, officiellement, n\u2019explique rien. Je suis institutrice, ici, \u00e0 Sidi Barrani. Dans une salle aux murs blanchis, pour une poign\u00e9e d\u2019enfants que je vois grandir trop vite. Je me l\u00e8ve t\u00f4t. Ici, tout le monde se l\u00e8ve t\u00f4t, m\u00eame ceux qui n\u2019ont plus rien \u00e0 faire. Je fais chauffer de l\u2019eau pour le th\u00e9, je m\u00e2che du <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-06-ce-que-je-fais\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #06 | ce que je fais<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":186,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7613],"tags":[575,2025,887],"class_list":["post-191616","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-06-gaelle-obliegly-le-personnage-ses-morts","tag-desert","tag-morts","tag-vent"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/191616","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/186"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=191616"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/191616\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":192097,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/191616\/revisions\/192097"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=191616"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=191616"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=191616"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}