{"id":191762,"date":"2025-07-22T16:33:25","date_gmt":"2025-07-22T14:33:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191762"},"modified":"2025-07-23T16:19:41","modified_gmt":"2025-07-23T14:19:41","slug":"06-invisible-transparence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/06-invisible-transparence\/","title":{"rendered":"#rectoverso #06 | Invisible transparence"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"731\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/coup-moyen-silhouette-humaine-et-nature-731x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-192212\" style=\"width:293px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/coup-moyen-silhouette-humaine-et-nature-731x1024.jpg 731w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/coup-moyen-silhouette-humaine-et-nature-300x420.jpg 300w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/coup-moyen-silhouette-humaine-et-nature-768x1075.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/coup-moyen-silhouette-humaine-et-nature-1097x1536.jpg 1097w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/coup-moyen-silhouette-humaine-et-nature-1463x2048.jpg 1463w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/coup-moyen-silhouette-humaine-et-nature-scaled.jpg 1828w\" sizes=\"auto, (max-width: 731px) 100vw, 731px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><\/h1>\n\n\n\n<p>Je suis entr\u00e9e sans bruit par une porte qu\u2019on pousse du coude, quand on a les mains pleines. J\u2019ai appris \u00e0 doser le geste. Trop fort, elle claque, trop faible, elle se coince ou referme. J\u2019ai la mesure. Il fait nuit encore. Le b\u00e2timent ronronne comme un animal endormi, les escaliers ont cette lueur mate des lieux fraichement nettoy\u00e9s. Je marche sans que personne ne m\u2019attende. Sans que personne sache l\u2019heure exacte de mon arriv\u00e9e. C\u2019est une libert\u00e9 \u00e9trange, de celles qu\u2019on n\u2019annonce pas, Je traverse les couloirs, ils me connaissent ils ne parlent pas mais me reconnaissent au bruit de mes cl\u00e9s, \u00e0 mon pas, au balai que je fais glisser sans heurt. Les bureaux attendent, il y a de la vie dans ces lieux froids pour celui qui suspend son regard aux photos encadr\u00e9es, sourires d\u2019enfants, vacances dor\u00e9es, plages inond\u00e9es de soleil, odeurs de sable chaud, de glaces fondantes, de mer et d\u2019\u00e9t\u00e9, cong\u00e9s pay\u00e9s, paysages lointains, visages chers captur\u00e9s en argentique noir et blanc, maisons d\u2019enfance, souvenirs cach\u00e9s dans les sous-bois, senteurs de champignons, d\u2019humus, d\u2019automne. Ces instants fig\u00e9s par la photographie se meuvent sur l&rsquo;\u00e9cran a de l&rsquo;ordinateur allum\u00e9 non stop, un avatar de pulsations de vie. Ni les images anim\u00e9es ni celles immobiles, confin\u00e9es dans leurs cadres, ne peuvent franchir le seuil du pass\u00e9. Elles demeurent solidifi\u00e9es dans un temps r\u00e9volu, observ\u00e9es par ceux qui continuent \u00e0 vivre au pr\u00e9sent. Je traverse la ville avant qu\u2019elle ne s\u2019\u00e9veille. Les vitrines sont encore \u00e9teintes, les trottoirs lav\u00e9s de frais. Je marche sans h\u00e2te, les mains dans les poches, le regard pos\u00e9 sur les lignes du sol. Les meilleurs jours, je ne croise personne avant huit heures. Je suis entr\u00e9e par la porte lat\u00e9rale, celle qui ne grince plus depuis qu\u2019on a chang\u00e9 les gonds. Le couloir est long, les murs p\u00e2les. Je connais chaque t\u00e2che, chaque reflet. Je commence par les escaliers, toujours. C\u2019est une habitude. Le seau, les gants, les gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. \u00c0 onze heures, je suis ailleurs. Je change de r\u00f4le, juste une permutation. Les gens me posent des questions je leur r\u00e9ponds, c\u00b4est mon travail. Je range. Je veille. Il y a dans chaque geste une mani\u00e8re d\u2019habiter l\u2019instant sans s\u2019y imposer, un pied dans le vide et l&rsquo;autre sur rien. Je lis tout ce qui passe entre mes mains, le latin, langue que j\u00b4ignore dont les sonorit\u00e9s m\u2019enchantent, des livres de g\u00e9ographie, d\u00b4histoire, des romans. Il y a une sorte de silence dans les phrases des \u00e9crivains, une absence que j\u2019ai faite mienne. Ici les bruits sont diff\u00e9rents, les visages aussi. On me demande des titres, des livres que je n\u2019ai pas lus, des auteurs que je ne connais pas. Je les cherche, je les tends sans commentaire. Il y a une forme de paix dans ce travail, une paix qui ne d\u00e9pend pas de moi. Je bois mon th\u00e9 dans une tasse sans anse. Elle est \u00e9br\u00e9ch\u00e9e, je la pr\u00e9f\u00e8re ainsi. Elle tient mieux dans la main. Je note parfois des phrases dans un carnet, des phrases qui ne viennent de nulle part. Je ne sais pas si elles sont \u00e0 moi. Le soir, je retourne l\u00e0 o\u00f9 tout a commenc\u00e9. Les couloirs sont vides, les salles aussi. Je nettoie ce qui a \u00e9t\u00e9 sali, je range ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9. Je ne laisse pas de trace.<\/p>\n\n\n\n<p>Les livres ne demandent rien. Je les ouvre, je les ferme. Je les garde parfois trop longtemps. Je les oublie dans mon sac. Je n\u2019ai pas toujours fait \u00e7a. Mais maintenant, oui. Parfois, on m\u2019adresse un compliment. Il vient toujours trop tard, ou trop t\u00f4t, ou sans intention v\u00e9ritable. Je ne retiens que les phrases qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 dites. Je suis celle qu\u2019on oublie, qu\u2019on remplace, qu\u2019on croise sans y penser. Je ne suis pas visible. Mais je suis partout. Les escaliers, les plateaux, les rayonnages. Je fais ce qui doit \u00eatre fait et disparais. Je garde les objets. Pas les grands, les petits, les oubli\u00e9s. Une cuill\u00e8re tordue, un stylo sans encre, une carte postale jamais envoy\u00e9e. Je les ramasse, sans intention,  une pince \u00e0 cheveux cass\u00e9e, un gobelet o\u00f9 l\u2019on lit encore le nom d\u2019une entreprise disparue, un gant solitaire, un b\u00e2ton de rouge \u00e0 l\u00e8vres rose vif. Je les empile dans mon tiroir. Les mots que je ne dis pas s\u2019accumulent aussi. Il m\u2019arrive de parler seule par m\u00e9garde, pour all\u00e9ger l\u2019espace, pour que le vide ne devienne pas trop lourde \u00e0 porter pour faire place au cadre vide. Ma gorge garde certains mots, bloqu\u00e9s l\u00e0 pendant des jours. Ils sont trop envahissants, trop capiteux, trop riches, trop sensuels, inconnus, \u00e9crasants. Il y a des phrases que je n\u2019ai jamais prononc\u00e9es par volont\u00e9, oubli, d\u00e9sint\u00e9r\u00eat, crainte. Une fois, j\u2019ai voulu dire \u00ab je vous admire \u00bb \u00e0 une personne qui \u00e9tait dans un groupe. Je n\u2019ai pas os\u00e9. J\u2019ai senti que les autres ne comprendraient pas. Ce verbe tra\u00eene dans mes gestes, entre mes doigts quand je tends un livre, le reprends, l\u2019\u00e9poussette, l\u2019enregistre, le pose sur la pile \u00e0 ranger. Les autres, je les croise plus que je ne les connais, il y a une r\u00e9ciprocit\u00e9, des vies parall\u00e8les. Certains me parlent sans me regarder, d\u2019autres me saluent par automatisme ou avec mollesse. Je suis une pr\u00e9sence neutre non intrusive je suis leur paysage quotidien l\u2019\u00e9gale de la porte automatique des bruits du distributeur \u00e0 boissons de la climatisation ou du volet roulant bient\u00f4t remplac\u00e9e par une intelligence artificielle. Certains jours, appara\u00eet un grain de sable qui grippe la machine. Une femme me montre une photo de son chien disparu, un enfant me donne un dessin avec un grand sourire, un homme me dit : \u00ab Vous \u00eates bienveillante\u00bb. Surprise, je ne r\u00e9ponds rien. Par peur de l\u2019oublier, je le note dans mon carnet. Je vis avec les objets, les mots en suspens, les visages entrevus, les couleurs de mes multiples attentes, le bruit en toile de fond, ce bourdonnement caract\u00e9ristique des m\u00e9gapoles, une symphonie chaotique de la mobilit\u00e9 contemporaine, pouls fr\u00e9n\u00e9tique de la ville. Je n\u2019ai pas besoin de plus. Le monde se fabrique comme \u00e7a dans les plis, dans les bords, dans les corps humains mati\u00e8res composites humides, s\u00e8ches, friables, usine biochimique de fluides qui entretiennent la vie organique complexe, fragile, puissante, \u00e0 la crois\u00e9e des d\u00e9sirs, des myst\u00e8res, des \u00e9motions et ce, jusqu&rsquo;\u00e0 la fin, de quoi ?. La nuit j&rsquo;interroge la Camarde, en chuchotant je lui pose des questions, invariablement Elle se peint<em> comme un sommeil profond,<\/em> une forme de repos cosmique, presque une r\u00eaverie.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>La mort arrive de fa\u00e7on brutale mais elle dure. Les \u00e9motions d\u00e9bordent et quelque chose se met en place de l\u2019ordre des sensations, d&rsquo;une hypersensibilit\u00e9 inconnue jusqu&rsquo;\u00e0 la rencontre de ces \u00eatres devenus invisibles, porteurs de leur transparence, de ce qui vit encore, l\u00e0, dans ce pr\u00e9sent. Par pudeur, ils se voilent derri\u00e8re les mots, les phrases, les paragraphes, les genres litt\u00e9raires, se cachent dans les interstices des rayonnages, camouflent, s\u2019enfouissent dans les livres. Je les entends avant de les voir, je ne ma\u00eetrise pas encore leur invisibilit\u00e9, leur transparence. Ils s&rsquo;immiscent peu \u00e0 peu dans mon intimit\u00e9. Perch\u00e9e sur mon escabeau, je range les livres. Je fais semblant de ne pas les voir. Ils n&rsquo;en prennent pas ombrage, ils sont tol\u00e9rants. Ils ont poursuivi leur conversation avec cette douceur qui les caract\u00e9rise. Leurs voix ne s&rsquo;apparentent pas \u00e0 un reste, mais \u00e0 une proclamation. Des \u00eatres invisibles traversent le silence, les pages, les lieux. Ils sont plus qu\u2019un fr\u00e9missement, plus qu\u2019un murmure, un appel, ils sont une modulation subtile, faite d\u2019absence et d\u2019insistance. Une voix qui n\u2019imite pas celle des vivants, mais qui signale qu\u2019un corps a \u00e9t\u00e9 l\u00e0, qu\u2019une pens\u00e9e a circul\u00e9, qu\u2019une langue a cherch\u00e9 \u00e0 dire, qu&rsquo;ils sont encore l\u00e0, ils sont des fant\u00f4mes. <em>Les fant\u00f4mes sont des existences qui visitent, c&rsquo;est leur principale qualit\u00e9.<\/em><br>D&rsquo;abord, j&rsquo;entends leur voix dans la biblioth\u00e8que d\u00e9sert\u00e9e, l\u00e0 o\u00f9 tout commence. Je choisis un livre, un de ceux que l\u2019on d\u00e9conseille, il n\u2019est plus tendance, critique subtile du syst\u00e8me, d\u00e9plac\u00e9, construit par des personnages en marge, hors des temps. D\u00e8s la premi\u00e8re page, je ne suis plus seule. Quelqu\u2019un est l\u00e0, non pas le narrateur, ni m\u00eame l\u2019auteur, mais une pr\u00e9sence. Elle ne vient pas me raconter sa vie, elle me regarde lire. La couverture du livre est mate, marqu\u00e9e par le temps, papier grain\u00e9 qui garde des empreintes, m\u00e9moire tactile de manipulations, mille fois ouvert et mille fois referm\u00e9, un livre avec odeurs de tension, recueillement, r\u00e9flexion, doute, contention, un livre que je ne quitte plus, il me hante. La voix qu&rsquo;il porte parle \u00e0 travers mes rythmes, mes inflexions, ma cadence int\u00e9rieure. L\u00e0, \u00e0 cet instant, les invisibles agissent parce qu\u2019ils sont dans cette parole. C&rsquo;est peut-\u00eatre ce que l\u2019\u00e9criture permet  faire advenir ce qui persiste, hors du temps, dans cette zone floue o\u00f9 la voix et les corps qui les ont port\u00e9es ne s\u2019\u00e9teignent jamais tout \u00e0 fait, o\u00f9 vit l&rsquo;invisible transparence des fant\u00f4mes, chambre d\u2019\u00e9cho d\u2019un souffle, mat\u00e9rialit\u00e9 non pas comme un reste, mais comme une proclamation d\u2019\u00eatres qui traversent les flux incessants, le pouls fr\u00e9n\u00e9tique des m\u00e9gapoles. Ces invisibles porteurs de transparence sont dans la po\u00e9sie de leurs voix silencieuses, une instance, une respiration, une identit\u00e9 \u00e0 condition d&rsquo;y prendre garde pour ne pas les pr\u00e9cipiter <em>dans le monde de l&rsquo;oubli et de l&rsquo;absence g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Les morts sont des \u00eatres enti\u00e8rement et int\u00e9gralement constitu\u00e9s d&rsquo;essentiel chose que la vie ne nous permet pas.<\/em> Ryoko Sekiguchi <em>La voix sombre<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis entr\u00e9e sans bruit par une porte qu\u2019on pousse du coude, quand on a les mains pleines. J\u2019ai appris \u00e0 doser le geste. Trop fort, elle claque, trop faible, elle se coince ou referme. J\u2019ai la mesure. Il fait nuit encore. Le b\u00e2timent ronronne comme un animal endormi, les escaliers ont cette lueur mate des lieux fraichement nettoy\u00e9s. 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