{"id":191813,"date":"2025-07-20T15:23:34","date_gmt":"2025-07-20T13:23:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191813"},"modified":"2025-07-20T18:12:33","modified_gmt":"2025-07-20T16:12:33","slug":"rectoverso-07-i-descendre-au-bon-arret","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-07-i-descendre-au-bon-arret\/","title":{"rendered":"#rectoverso #07 I Descendre au bon arr\u00eat"},"content":{"rendered":"\n<p>VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait que c\u2019est l\u2019intonation qui me fige, m\u2019emp\u00eache de descendre du bus alors que je viens d\u2019actionner le signal Stop. Le fait que les mots disparaissent aussit\u00f4t, aval\u00e9s dans la violence du geste et du ton. Le fait que je ressente dans ma nuque toute la force d\u2019une gifle qui m\u2019a assomm\u00e9e quelques 50 ans plus t\u00f4t. Le fait que, sur la marche o\u00f9 la gamine est descendue, le geste de la m\u00e8re ne tienne pas ouvertement du coup, mais d\u2019un violent tirer de son \u00e9paule menue <em>comme un cil.<\/em> Le fait qu\u2019au coll\u00e8ge le pion s\u2019en prenait aux gar\u00e7ons dont il tirait violemment une oreille en tenant l\u2019\u00e9paule pour \u00eatre certain de la douleur inflig\u00e9e. Le fait qu\u2019on ne le voyait pas s\u2019en prendre aux filles qu\u2019il envoyait en perm, en colle, ou pire. La gamine avait voulu descendre vite, pour aider elle avait repris son cartable. Je t\u2019ai dit que je te dirai\u00a0! Le fait que la m\u00e8re se tourne pour que je ne la voie pas foudroyer la si petite qui tremble, lui graver dans le cr\u00e2ne une bonne fois pour toute qu\u2019elle doit ob\u00e9ir. Le fait qu\u2019elle gueule et gueule encore si pr\u00e8s du tympan de l\u2019enfant, cette faute impardonnable d\u2019avoir voulu descendre sans que la m\u00e8re le lui dise, la m\u00e8re fich\u00e9e \u00e0 son portable depuis le d\u00e9but du trajet, malgr\u00e9 les questions de la petite, si petite. Tu es\u2026. Le fait que les mots soient aussit\u00f4t disparus, impossibles \u00e0 inscrire par surplus de m\u00e9chant et de d\u00e9finitif. Le fait que ce n\u2019est pas possible et pourtant, dans les bonnes familles, on pin\u00e7ait les chairs accessibles, dans le col d\u2019un shetland, au-dessous d\u2019une manche courte, l\u2019air de rien, quand la tenue, le maintien ou le langage, n\u2019\u00e9taient pas irr\u00e9prochables, mais qu\u2019on ne voulait pas faire de sc\u00e8ne. Le fait que personne n\u2019entende dans ce bus, des \u00e9couteurs mais pas tous quand m\u00eame. Le fait que personne ne dise rien, moi la premi\u00e8re qui hurle en dedans. Le fait qu\u2019\u00e0 mon tour je foudroie de mon regard le plus \u00e9lectrique le dos si trapu qui surplombe l\u2019enfant. Le fait que je n\u2019aurais pas aim\u00e9 que quelqu\u2019un s\u2019en m\u00eale quand je reprenais l\u2019un des enfants qui mettait les pieds sur le si\u00e8ge ou se moquait de quelqu\u2019un, le fait qu\u2019un mec m\u2019avait dit un jour, mais laissez-les vivre et que j\u2019avais embarqu\u00e9 tout le monde \u00e0 l\u2019autre bout du magasin. Le fait que je n\u2019ai s\u00fbrement pas aim\u00e9 assez, donn\u00e9 assez de tendresse sans attente, le fait que je les voulais \u00e9duqu\u00e9s, agr\u00e9ables en soci\u00e9t\u00e9. Le fait que je suis qui pour me m\u00ealer des vies des autres. Le fait que la petite me regarde, le fait qu\u2019elle sente que je suis l\u00e0, pr\u00e9sente, inactive et mutique. Le fait que je voudrais si fort qu\u2019elle pleure, rugisse, r\u00e9agisse. Le fait qu\u2019il ne se passe rien et que le prochain arr\u00eat, celui dont il me faudra revenir en courant est encore loin. Le fait que je serai en retard. Le fait que je ne respire plus l\u2019air effract\u00e9 par le geste de la m\u00e8re. Le fait que la petite soit si petite. Le fait que j\u2019aimerais conna\u00eetre son pr\u00e9nom, le lui souffler doucement, lui offrir un instant une caresse de sonorit\u00e9s quand la m\u00e8re continue \u00e0 geindre et vocif\u00e9rer. Le fait qu\u2019elle n\u2019a pas coup\u00e9 son portable et continue de brailler dans le rectangle o\u00f9 s\u2019agite quelque chose d\u2019un corps de mains et de cheveux, elle est impossible, c\u2019est l\u2019enfer cette m\u00f4me. Le fait qu\u2019elle parle \u00e0 la cantonade, prenne maintenant les passagers \u00e0 t\u00e9moins. Le fait que personne n\u2019ira t\u00e9moigner que la petite voulait aider, descendre vite en portant elle-m\u00eame le cartable.<\/p>\n\n\n\n<p>RECTO<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait que le bus, lest\u00e9 au coin du Vieux Port de corps pr\u00eats \u00e0 se d\u00e9v\u00eatir aux Catalans, \u00e0 Malmousque ou au Petit Nice recherche son \u00e9lan pour gravir la c\u00f4te du Pharo, comme les mules devaient chercher leur souffle pour porter \u00e0 St Victor les ballots et amphores \u00e0 peine d\u00e9barqu\u00e9es des cales, empruntant plut\u00f4t la rue Sainte, juste derri\u00e8re et parall\u00e8le, dont la r\u00e9guli\u00e8re continuit\u00e9 d\u2019inclinaison ne s\u2019arr\u00eatait qu\u2019au parvis du monast\u00e8re, isolat de pierres et de missels au milieu des champs jusqu\u2019\u00e0 leur colonisation tardive par la ville qui tenterait vainement de gommer de sa modernit\u00e9 le havre ph\u00e9nicien. Le fait qu\u2019aujourd\u2019hui la rue Sainte abrite des <em>corner<\/em> \u00e0 la marseillaises o\u00f9 se m\u00ealent la fringue, la d\u00e9co et un salon de th\u00e9 \u00e0 trois tables cal\u00e9es par du carton et que le Four des navettes o\u00f9 les touristes font la queue s\u2019enorgueillisse du passage de Nicolas Sarkozy. Le fait que la petite, \u00e0 mesure que le bus s\u2019\u00e9l\u00e8ve, se tourne vers la mer, quittant le c\u00f4ne balay\u00e9 par les yeux de la m\u00e8re depuis le portable qui lui soude bouche et oreille auquel elle ne cesse de confier ses malheurs. Le fait que la petite compte du doigt sur la vitre les bateaux qui sortent, les B\u00e9n\u00e9teau, la navette du Frioul, celle des Goudes, un vieux gr\u00e9ement elle ne fait pas de diff\u00e9rence, elle compte un pour chacun comme un bless\u00e9 compte les secondes pour tenir jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e des secours. Le fait que je devrais me d\u00e9tourner, penser \u00e0 la course qui m\u2019attend si je veux \u00eatre \u00e0 l\u2019heure, alors qu\u2019il fait d\u00e9j\u00e0 plus de 35, le stade o\u00f9 la ville sue ses habitants, les retourne dans leur lit la nuit, les agressive dans leurs paroles et leur gestes. La m\u00e8re aussi, peut-\u00eatre. Le fait que le bus aborde la narine routi\u00e8re qui troue cette partie du coteau y interdisant toute pratique autre que la circulation d\u2019engins bruyants et pollueurs. Le fait qu\u2019un homme propose de c\u00e9der sa place \u00e0 la petite. Le fait que la m\u00e8re s\u2019interrompt, met le portable sur sa hanche. Laisse le monsieur, on descend \u00e0 la prochaine. Le fait que je me demande de quoi sera faite la prochaine. D\u2019une course&nbsp;? D\u2019un retour \u00e0 l\u2019appartement o\u00f9 la petite trop petite pour faire des devoirs devra se tenir tranquille en attendant de venir aider pour le couvert. Le fait que je caricature s\u00fbrement, aid\u00e9e par les images film\u00e9es qui se pr\u00e9sentent et m\u2019envahissent comme les m\u00e9duses par vent d\u2019est. Le fait qu\u2019il est interdit de broder. En journalisme le crime s\u2019appelle lyrisme. Il faut du temps pour l\u00e2cher piges et comptes-rendus et s\u2019aventurer avec la lyre. Le fait que les Maisons vertes de Dolto interceptent les images d\u2019enfance et d\u2019articles secs. Des parents y venaient aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019autres retrouver un lien a\u00e9r\u00e9 et un peu plus moelleux avec leur enfant. Le fait qu\u2019il y en a une \u00e0 Paris rue des Jeuneurs, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du si\u00e8ge des grands journaux. M\u00e9tro Bonne Nouvelle. Chaque matin les camions d\u00e9livrent leurs pi\u00e8ces aux grossistes en textile dans un concert de klaxons et soupirs d\u2019exasp\u00e9ration. Le fait que le nom du peintre marseillais m\u2019\u00e9chappe, un tableau du XVIII\u00e8me. Le d\u00e9chargement d\u2019un bateau avec des marchands et des femmes en blouse claire convoitant la marchandise. Le fait que le bus s\u2019arr\u00eate car deux jeunes se battent, rejoints par un troisi\u00e8me qui tente d\u2019ouvrir de force la porte du milieu. La conductrice a arr\u00eat\u00e9 le moteur. Elle leur demande de sortir. Le fait que les passagers se sont mass\u00e9s vers l\u2019avant et que la petite qui ne peut saisir que les cris et le bruit des coups se soit fich\u00e9e dans le corps de sa m\u00e8re. Le fait que les pugilistes, car une petite femme vient de leur crier d\u2019aller se battre dehors, descendent en se tenant par le cou, des frimeurs, faut pas avoir peur dit la femme. Le fait que le bus me ram\u00e8ne sans billet dans une travers\u00e9e de Monbasa, quand il red\u00e9marre encore un peu plus bond\u00e9 apr\u00e8s un essai concluant de fermeture des portes qui ne d\u00e9saimante qu\u2019\u00e0 peine les corps des passagers.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>VERSO Le fait que c\u2019est l\u2019intonation qui me fige, m\u2019emp\u00eache de descendre du bus alors que je viens d\u2019actionner le signal Stop. Le fait que les mots disparaissent aussit\u00f4t, aval\u00e9s dans la violence du geste et du ton. Le fait que je ressente dans ma nuque toute la force d\u2019une gifle qui m\u2019a assomm\u00e9e quelques 50 ans plus t\u00f4t. 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