{"id":191878,"date":"2025-07-20T19:30:32","date_gmt":"2025-07-20T17:30:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191878"},"modified":"2025-07-20T23:22:48","modified_gmt":"2025-07-20T21:22:48","slug":"recto-verso-7-unknown-male","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-7-unknown-male\/","title":{"rendered":"#rectoverso #07 | Unknown male"},"content":{"rendered":"\n<p>Recto 7<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait que je suis interne pour six mois en m\u00e9decine d\u2019urgence au Chris Hani Baragwanath Hospital dans le sud de Johannesburg. Le fait que je suis arriv\u00e9 seulement avant-hier soir et que c\u2019est mon premier s\u00e9jour dans cette ville gigantesque. Le fait que j\u2019ai trouv\u00e9 assez facilement un logement dans le secteur de Diepkloof gr\u00e2ce \u00e0 un professeur en rhumatologie de Lariboisi\u00e8re qui conna\u00eet tr\u00e8s bien ici un des nombreux chefs de service de cette discipline. Le fait que je n\u2019ai pas encore pris le temps de me faire un WhatsApp avec ma compagne. Le fait qu\u2019elle va probablement me le reprocher. Le fait que je me r\u00e9veille en pleine nuit et que je pense imm\u00e9diatement \u00e0 elle. Le fait que je me l\u00e8ve en culpabilisant et que je sois toujours \u00e0 moiti\u00e9 endormi mais fortement d\u00e9sireux d\u2019\u00e9tancher ma soif. Le fait que je veux traverser la maison sans lumi\u00e8re alors que je suis seul dedans et que je ne risque pas le moins du monde de perturber le sommeil de Marie ou de ses enfants. Le fait que je le conscientise mais que je continue \u00e0 marcher \u00e0 t\u00e2tons et que je me heurte plusieurs fois \u00e0 des meubles. Le fait qu\u2019arriv\u00e9 sur le seuil de la porte de la cuisine, je balade pendant une trentaine de secondes ma main gauche sur la paroi lisse du mur qui lui est adjacente pour essayer de trouver l\u2019interrupteur. Le fait que je marmonne tout seul dans le noir. Le fait que je localise la lumi\u00e8re et que je l\u2019actionne enfin. Le fait qu\u2019en apercevant la vieille ampoule nue pendre au plafond et sa lumi\u00e8re blafarde, je pense que c\u2019est beaucoup de peine pour rien. Le fait que je farfouille dans le placard du haut en y cherchant un verre, qu\u2019il y en ait au moins une trentaine, tous \u00e0 moutarde et illustr\u00e9s par une myriade de super-h\u00e9ros. Le fait qu\u2019au moment o\u00f9 je saisis celui \u00e0 l\u2019effigie de Batman, j\u2019ai comme un flash. Le fait que je revois, curieusement au ralenti cette fois, l\u2019arriv\u00e9e des trois gar\u00e7ons bless\u00e9s aux urgences. Le fait que l\u2019un d\u2019entre eux, le plus jeune, est d\u00e9j\u00e0 inconscient. Le fait que je me rapproche de l\u2019\u00e9vier avec ce chiffre en t\u00eate : 4 800 agressions \u00e0 l\u2019arme blanche recens\u00e9es l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. Le fait que, dans le premier trimestre 2025, les couteaux arrivent en deuxi\u00e8me position dans les statistiques d\u2019homicides apr\u00e8s les armes \u00e0 feu. Le fait que, envahi par des pens\u00e9es d\u2019ordre s\u00e9curitaire, j\u2019ouvre automatiquement le robinet d\u2019eau et que j\u2019attende machinalement plusieurs secondes que mon verre se remplisse. Le fait que j\u2019aper\u00e7ois un maigre filet d\u2019eau puis plus rien. Le fait que je ne suis pas \u00e0 Paris, \u00e9videmment. Le fait que je r\u00e9alise que la vieille baignoire en zinc qui tra\u00eene sur le perron n\u2019est pas seulement une d\u00e9coration kitsch, mais que, positionn\u00e9e juste sous la goutti\u00e8re, elle sert forc\u00e9ment \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer les eaux us\u00e9es. Le fait que je comprenne tout \u00e0 coup l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019avoir une quinzaine de bassines dans son habitation. Le fait que je ne vais pas me recoucher \u00e0 cinq heures trente du matin et que, confront\u00e9 pour la premi\u00e8re fois de ma vie \u00e0 une vraie s\u00e9cheresse, je vais tacher de tout mettre en ordre pour \u00eatre pr\u00eat pour la prochaine averse. Le fait que je ne peux m\u00eame pas me faire une tasse de caf\u00e9 et encore moins prendre une douche. Le fait que pendant 180 jours environ, il me faudra oublier la toilette quotidienne. Le fait que j\u2019aie tard\u00e9 comme \u00e0 mon habitude \u00e0 nettoyer au fur et \u00e0 mesure la vaisselle et que deux assiettes, trois verres et quelques couverts sales s\u2019amoncellent sur la table. Heureusement que j\u2019entame seulement mon troisi\u00e8me jour \u00e0 Johannesburg. Le fait que d\u00e8s qu\u2019il sera une heure d\u00e9cente, j\u2019irai chez le voisin pour lui demander une bouteille d\u2019eau afin de me rincer le visage et de me laver les dents. Le fait que je songe que la p\u00e9nurie d\u2019eau tout comme la violence sont deux grands fl\u00e9aux de cette ville. Le fait que j\u2019entende du bruit \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, dans la cour d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9. Le fait que j\u2019identifie quelqu\u2019un en train de tra\u00eener quelque chose de lourd sur le sol et que je sorte. Le fait que c\u2019est la vieille cousine du voisin qui loge dans une minuscule construction en t\u00f4le \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de sa parcelle qui est d\u00e9j\u00e0 debout. Le fait qu\u2019elle est toute rid\u00e9e et qu\u2019une longue cicatrice court sur son bras gauche. Le fait qu\u2019elle a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9, je ne sais o\u00f9, un f\u00fbt plastique alimentaire bleu de grande capacit\u00e9. \u00c0 la louche, je dirai qu\u2019il fait bien 150 litres. Le fait qu\u2019elle n\u2019est pas bien \u00e9paisse, la cousine, et que je me questionne sur la mani\u00e8re dont elle a pu amener jusqu\u2019ici cet \u00e9norme bidon. Le fait qu\u2019elle me fait un signe de la main, m\u2019invitant \u00e0 la rejoindre. Le fait que je traverse rapidement la petite cour, franchisse le portail de ma maison puis celui de celle du voisin. Le fait que les deux habitations sont s\u00e9par\u00e9es par un mur ciment\u00e9. Le fait qu\u2019au sol, des deux c\u00f4t\u00e9s, quelques touffes d\u2019herbes rescap\u00e9es apparaissent au milieu de la terre battue. Le fait que je d\u00e9passe la maison de plein pied construite en petites briques pour aller directement au fond y retrouver la dame \u00e2g\u00e9e. Le fait que nous nous parlons par gestes interpos\u00e9s et que je regrette l\u2019absence de Marie qui aurait probablement communiqu\u00e9 avec elle directement en zoulou ou en sotho. Le fait que je comprenne qu\u2019elle s\u2019appelle Nomvula et que cela signifie m\u00e8re de la pluie. Le fait que je me dis que je n\u2019aurais jamais pu trouver meilleure protectrice pour mon s\u00e9jour. Le fait que Nomvula s\u2019\u00e9clipse quelques minutes me laissant seul devant ce qui semble \u00eatre sa demeure. Le fait que j\u2019aie le temps d\u2019observer que son \u00ab\u00a0chez elle\u00a0\u00bb est adoss\u00e9 \u00e0 la cl\u00f4ture de l\u2019autre voisin. Le fait que Nomvula\u00a0a astucieusement assembl\u00e9 des planches de bois avec des plaques de m\u00e9tal et qu\u2019elle a recouvert de chaux le tout. Le fait que sa shack peinte en vert p\u00e2le, bien que modeste, m&rsquo;appara\u00eet conviviale sous le soleil qui commence \u00e0 \u00e9clore. Le fait que cette maisonnette dispose d\u2019une petite fen\u00eatre s\u2019ouvrant c\u00f4t\u00e9 jardin, juste\u00a0\u00e0 droite de la\u00a0porte. Le fait que Nomvula ressort \u00e0 l\u2019instant avec une b\u00e2che en plastique pli\u00e9e dans un \u00e9norme sac en toile de jute. Le fait que nous d\u00e9plions cette pi\u00e8ce de toile imperm\u00e9able et que nous l\u2019enfoncions avec mille pr\u00e9cautions dans le moindre trou de son petit jardin. Le fait que nous cherchons l\u2019endroit id\u00e9al pour placer son grand r\u00e9cipient cylindrique. Le fait qu\u2019apr\u00e8s l\u2019avoir install\u00e9, nous go\u00fbtions satisfaits elle un verre de bissap et moi une umqombothi. Le fait que Nomvulu entame tr\u00e8s doucement un chant ancien en zoulou en fixant le ciel et que je me sente envahi d\u2019une tendresse infinie pour cette nouvelle amie. Le fait que je regarde ma montre et qu\u2019il faut que je me d\u00e9p\u00eache car je suis attendue pour neuf heures \u00e0 l\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n\n\n\n<p>Verso 7<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait que sur le trajet je me rem\u00e9more ma nuit pr\u00e9c\u00e9dente aux urgences, la toute premi\u00e8re, apr\u00e8s que j\u2019ai eu \u00e0 peine le temps de d\u00e9poser dans mon nouveau logement mon sac de voyage. Le fait que ces trois gamins sont amen\u00e9s aux urgences apr\u00e8s une rixe violente et que le plus jeune, un immigr\u00e9 mozambicain, a perdu beaucoup trop de sang et est d\u00e9j\u00e0 inconscient. Le fait qu\u2019il a re\u00e7u plusieurs coups de couteau dans le thorax. Le fait que les ambulanciers m\u2019expliquent rapidement que le gar\u00e7on \u00e9tait en train de faire la queue pr\u00e8s d\u2019un conteneur d\u2019eau et que deux fr\u00e8res tsongas, \u00e0 peine plus vieux que lui de quelques ann\u00e9es et qui font la loi dans leur quartier, l\u2019ont rep\u00e9r\u00e9 \u00e0 son arriv\u00e9e. Le fait que, comme \u00e0 l\u2019accoutum\u00e9e dans le secteur de Moroka, la mont\u00e9e du ch\u00f4mage, la barri\u00e8re de la langue, coupl\u00e9es au manque d\u2019eau, ont d\u00fb contribuer \u00e0 attiser la dispute. Le fait que les ambulanciers ont tent\u00e9 de s\u00e9curiser la sc\u00e8ne mais que, voyant que le jeune homme avait d\u00e9j\u00e0 perdu connaissance, l\u2019ont plac\u00e9 en position lat\u00e9rale de s\u00e9curit\u00e9, le couteau encore fich\u00e9 dans les poumons et l\u2019ont conduit le plus rapidement possible jusqu\u2019\u00e0 nous. Le fait que durant tout le trajet, le coll\u00e8gue m\u00e9decin a r\u00e9alis\u00e9 un garrot sur sa jambe droite sur une blessure \u00e0 l\u2019h\u00e9morragie incontr\u00f4lable. Le fait qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 sous oxyg\u00e8ne rapidement et qu\u2019une fois aux urgences nous avons \u00e9valu\u00e9 ses fonctions vitales et pos\u00e9 des perfusions. Le fait que nous ayons eu recours \u00e0 ce que dans notre jargon professionnel nous appelons une chirurgie de contr\u00f4le h\u00e9morragique rapide avant r\u00e9paration compl\u00e8te. Le fait que cette derni\u00e8re \u00e9tape n\u2019a pas pu avoir lieu car l\u2019adolescent a \u00e9t\u00e9 conduit au bloc op\u00e9ratoire et que la lame a \u00e9t\u00e9 extraite. Le fait que le jeune a subi une thoracotomie et une transfusion massive mais que tous nos efforts n\u2019ont pas permis de le maintenir en vie. Le fait qu\u2019il s\u2019est \u00e9teint sous nos yeux impuissants. Le fait que les deux fr\u00e8res qui l\u2019ont agress\u00e9 ont eu plus de chance et qu\u2019ils sont vite ressortis de chez nous avec quelques ecchymoses autour des yeux pour l\u2019un et une entaille superficielle \u00e0 l\u2019avant-bras gauche pour l\u2019autre. Le fait que j\u2019ai d\u00fb constater officiellement le d\u00e9c\u00e8s et \u00e9tablir un certificat de d\u00e9c\u00e8s. Le fait que j\u2019ai inscrit sur le document administratif \u00ab&nbsp;unknown male&nbsp;\u00bb et que j\u2019ai laiss\u00e9 partir la pauvre victime sur un brancard pour la morgue. Le fait que j&rsquo;aie souhait\u00e9 au plus profond de moi qu\u2019un organisme d\u2019aide aux migrants publie vite son avis de d\u00e9c\u00e8s accompagn\u00e9 d\u2019une description la plus compl\u00e8te de sa personne \u00e0 destination de sa communaut\u00e9 et de son ambassade pour qu\u2019il puisse \u00eatre identifi\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recto 7 Le fait que je suis interne pour six mois en m\u00e9decine d\u2019urgence au Chris Hani Baragwanath Hospital dans le sud de Johannesburg. Le fait que je suis arriv\u00e9 seulement avant-hier soir et que c\u2019est mon premier s\u00e9jour dans cette ville gigantesque. 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