{"id":191918,"date":"2025-07-20T22:32:38","date_gmt":"2025-07-20T20:32:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=191918"},"modified":"2025-07-20T22:32:39","modified_gmt":"2025-07-20T20:32:39","slug":"rectoverso-02-a-contre-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-a-contre-nuit\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 |\u00a0\u00c0 contre-nuit"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, je longe \u00e0 pied la petite route qui me ram\u00e8ne au gite. Je lui ai menti en disant que je logeais dans le hameau, celui juste avant le n\u00f4tre, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il m\u2019a d\u00e9pos\u00e9. La pluie vient de s\u2019arr\u00eater de tomber. \u00c7a sent fort la m\u00fbre, l\u2019origan, et la terre mouill\u00e9e. Parce qu\u2019il fait tr\u00e8s noir, je vois \u00e0 peine mes chaussures et mes jambes, ce qui me donne &#8211; une seconde ou deux &#8211; l\u2019impression de flotter. La musique joue toujours dans le jardin des voisins. L\u2019orage n&rsquo;a pas chass\u00e9 tous leurs amis. J\u2019entends quelques rires. On parle tout bas, surement des invit\u00e9s qui viennent de partir\u00a0; on vient de sortir les bouteilles qui n\u2019ont pas d\u2019\u00e9tiquettes. \u00a0J\u2019\u00e9vite la flaque de lumi\u00e8re qui d\u00e9borde sur la route depuis chez eux, histoire de rester dans l\u2019ombre, sans doute, et rejoins le carrefour. Une voiture vient, derri\u00e8re le champ l\u00e0-bas mais elle est loin. J\u2019ai le temps de traverser et de longer le foss\u00e9 sur quelques m\u00e8tres avant de tourner pour prendre l\u2019all\u00e9e. Je marche lentement, et seulement dans l\u2019herbe pour \u00e9viter les petites zones de cailloux qui me d\u00e9nonceraient sans \u00e9tat d\u2019\u00e2mes. J\u2019esp\u00e8re que la maison dort autant qu\u2019elle a l\u2019air. Sur la table de la terrasse, mon bol est toujours l\u00e0, plein \u00e0 ras-bord \u00e0 cause de la pluie, mena\u00e7ant \u00e0 chaque coup de vent de pousser le sachet de tisane qui y flotte par-dessus bord. Il faudrait que je le vide dans l\u2019herbe mais je pense \u00e0 autre chose. Je pense \u00e0 ce que je dirai demain matin pour expliquer pourquoi mon v\u00e9lo n\u2019est plus l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, je regarde le compteur s\u2019affoler. Il roule comme en plein jour, sans se pr\u00e9occuper de la pluie qui s\u2019acharne sur le pare-brise. Il parle de cette \u00eele qu\u2019il connait bien, sa famille a une maison ici depuis des g\u00e9n\u00e9rations alors c\u2019est comme s\u2019il \u00e9tait du pays &#8211; m\u00eame s\u2019il n\u2019y vit pas, c\u2019est pareil, il fait, quoi qu\u2019en disent les locaux. Moi, je ne sais pas quoi faire de mes mains, ni de la terre coinc\u00e9e sous mes ongles. De temps \u00e0 autre, j\u2019abonde, je commente en quelques mots, toujours les m\u00eames. J\u2019ai peur qu\u2019il s\u2019en aper\u00e7oive. En acc\u00e9l\u00e9rant sur une ligne droite, il dit que la vie n\u2019est pas forc\u00e9ment plus simple ici qu\u2019\u00e0 Paris. Que oui, c\u2019est un petit paradis, mais pass\u00e9 quelques jours, c\u2019est comme partout ailleurs\u00a0; les histoires de familles, les histoires d\u2019argent\u2026 Il fait tra\u00eener ces mots-l\u00e0 comme des petits points et je pense \u2013 \u00e9videmment &#8211; qu\u2019il parle de moi. Je pense une seconde ou deux qu\u2019il sait qui je suis. Qui je suis vraiment, je veux dire. Dans ma t\u00eate, je bafouille une r\u00e9ponse mais je n\u2019ai pas le temps de la dire qu\u2019il ralentit pour laisser passer une plus grosse voiture que la sienne. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, la silhouette d\u2019une main se l\u00e8ve pour le remercier. J\u2019ai envie de r\u00e9pondre en levant la mienne mais il s\u2019agace en faisant claquer sa langue contre son palais, alors j\u2019\u00e9vite. \u00c0 cause de l\u2019autre, devant, il change de vitesse et temporise, soupire un coup comme s\u2019il \u00e9tait coinc\u00e9 quelque part. Pour s\u2019occuper, il joue \u00e0 deviner d\u2019o\u00f9 je viens. De Paris, il fait, avec l\u2019air d\u2019en \u00eatre s\u00fbr. Je r\u00e9ponds en baratinant : jamais mis les pieds.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, je me sers de mes mains pour remonter plus vite le ravin vers la route, comme si je pouvais \u00e9chapper \u00e0 l\u2019orage en sortant du bois. Dans la panique, j\u2019ai pris le premier sillon venu entre les arbres sans penser au v\u00e9lo que j\u2019avais laiss\u00e9 derri\u00e8re moi en lisi\u00e8re. La pluie claque devant et sur moi pendant que je descends un peu la route, le bras en visi\u00e8re pour y voir quelque chose. Je ne reconnais rien. Il y a un petit abri plus loin sous des lierres. Je le vois \u00e0 cause de la pluie qui r\u00e9sonne en tombant sur sa taule. Il ne va pas me servir \u00e0 grand-chose &#8211; je suis d\u00e9j\u00e0 tremp\u00e9 \u2013 mais j\u2019y cours sans r\u00e9fl\u00e9chir. Le vent s\u2019amuse \u00e0 pousser le grain \u00e0 l\u2019horizontal, j\u2019avance presque \u00e0 reculons et m\u00eame sous l\u2019abri, il m\u2019oblige \u00e0 lui tourner le dos. C\u2019est comme \u00e7a que j\u2019aper\u00e7ois tout de suite les phares d\u2019une voiture qui perce la nuit, loin devant.&nbsp; Je songe \u00e0 lever le pouce mais pour aller o\u00f9&nbsp;? Je le l\u00e8ve quand m\u00eame, il y a deux personnes en moi, je me dis. Et l\u2019un engueule l\u2019autre, avec quelques mots bien choisis, quand je reconnais sa voiture. On voudrait dispara\u00eetre mais le faisceau du bolide m\u2019engloutit tout entier. Je ne vois presque plus rien, si ce n\u2019est qu\u2019il ralentit et baisse sa vitre quand je retrouve la vue. Il peut me d\u00e9poser quelque part. Je veux refuser mais depuis son si\u00e8ge \u00e0 lui, il se penche autant qu\u2019il le peut pour ouvrir la porti\u00e8re c\u00f4t\u00e9 passager, avec tout le long de son bras. \u00c7a ne le d\u00e9range pas, il dit, au contraire. Moi \u00e7a me d\u00e9range de monter mais je le fais quand m\u00eame, par politesse. C\u2019est un de mes d\u00e9fauts, je pourrais me faire tuer si on me le demandait poliment. Je m\u2019assois en fermant la porte derri\u00e8re moi, d\u00e9goulinant de partout. Il devine mes excuses &#8211; c\u2019est que de l\u2019eau, il me dit. Son short \u00e0 lui est impeccable. Je remarque qu\u2019il a chang\u00e9 de polo. On le croirait tout juste sorti de chez lui. Quand j\u2019arrive \u00e0 son visage, je vois qu\u2019il me regarde lui aussi. J\u2019ai peur qu\u2019il me reconnaisse \u2013 qu\u2019il me reconnaisse vraiment &#8211; mais il met fin au suspense avec un sourire, l\u00e9ger&nbsp;: &nbsp;il trouve \u00e7a dr\u00f4le de se croiser deux fois dans la m\u00eame soir\u00e9e.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, je progresse doucement entre les arbres. Je m\u2019appuie parfois sur un tronc pour all\u00e9ger mon pas. Je respire beaucoup trop fort, je me dis que toute la for\u00eat n\u2019entend que moi cependant que les deux silhouettes qui se confondent l\u00e0-bas, ont l\u2019air de s\u2019en foutre pas mal. Un dr\u00f4le de frisson me secoue quand je comprends ce qu\u2019ils font. Je me sentais pr\u00e9dateur, je termine voyeur, cat\u00e9gorie basse. Je voudrais faire demi-tour mais la honte m\u2019a coup\u00e9 les jambes. M\u2019assoir dans la for\u00eat, j\u2019ai horreur de \u00e7a mais je ne fais pas d\u2019histoire, je me planque derri\u00e8re un arbre. Leurs soupirs me viennent par moments. Par d\u2019autres &#8211; plus rares encore-, des sons obsc\u00e8nes de chairs et de peaux claquent dans l\u2019air feutr\u00e9e du bois, dans la confidence \u00e9gale \u00e0 celle d\u2019une salle de cin\u00e9ma de quartier. Je pense au moment o\u00f9 les publicit\u00e9s se terminent, o\u00f9 les lumi\u00e8res se rallument, le temps de changer de bobine et d\u2019\u00e9valuer la place qu\u2019on s\u2019est choisi. Il est encore temps de changer, pourtant peu de gens saisissent l\u2019occasion&nbsp;; une question de politesse&nbsp;; je me dis qu\u2019elle nous tuera, la politesse. Je voudrais y r\u00e9fl\u00e9chir encore un peu mais l\u2019on passe \u00e0 quelques m\u00e8tres de moi. C\u2019est l\u2019une des deux silhouettes que je n\u2019ai pas entendu approcher. Il n\u2019a pas l\u2019air de m\u2019avoir vu mais moi je le vois, juste assez pour le reconna\u00eetre. C\u2019est le gar\u00e7on du restaurant, je devine le rouge de sa marini\u00e8re. C\u2019est \u00e0 lui qu\u2019appartient l\u2019autre v\u00e9lo, je suis s\u00fbr de \u00e7a, il n\u2019a pas l\u2019\u00e2ge de conduire. Je me l\u00e8ve d\u2019un coup pour reprendre mon chemin entre les arbres, sans vraiment savoir tout de suite ce qui m\u2019a lib\u00e9r\u00e9, ni ce que je vais faire en m\u2019approchant de l\u2019autre silhouette \u2013 je sais que c\u2019est lui \u00e0 pr\u00e9sent. Bient\u00f4t, je peux le voir se rhabiller. Il prend son temps pour remettre son short et sa ceinture. Je n\u2019ai pas tout de suite senti la col\u00e8re monter mais c\u2019est \u00e9vident maintenant. Il ne peut pas profiter de son monde comme il l\u2019a toujours fait. Je ramasse une pierre, je l\u2019ai choisi rapidement, elle est bien lourde. Je me fous cette fois de respirer trop fort. J\u2019approche, sans le quitter des yeux. Je suis pr\u00eat \u00e0 frapper. Il ne doit pas s\u2019en tirer comme \u00e7a. Je veux avancer encore mais une goutte, deux peut-\u00eatre, glisse sur mon avant-bras, puis apr\u00e8s un temps deux autres sur la pierre. Soudain il pleut si fort que j\u2019en sursaute. Lui n\u2019a pas l\u2019air effray\u00e9. Il s\u2019\u00e9loigne doucement, sans presser le pas. Je pourrai courir apr\u00e8s lui et taper l\u2019arri\u00e8re de son cr\u00e2ne mais le temps de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 \u00e7a, il est sans doute trop tard, et la pluie gagne du terrain sur mon corps qui ne fait plus qu\u2019un avec mon tee-shirt de nuit. L\u2019orage gronde d\u2019un coup.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, je pousse fort sur les p\u00e9dales \u00e0 m\u2019en faire mal aux cuisses, \u00e7a me fait du bien d\u2019oublier ce que je fous l\u00e0, \u00e7a me lave un peu de tout ce ridicule que je tra\u00eene depuis le resto. La pente qui me ram\u00e8ne au gite est raide, je suis quasiment debout sur mon v\u00e9lo, je zig-zague, j\u2019avance mais pas bien vite, le v\u00e9lo de loc doit avoir trois vitesses, pas plus. Je prends un virage qui \u00e9largit un peu la for\u00eat de chaque c\u00f4t\u00e9 et tente de me faire croire, en baissant son d\u00e9nivel\u00e9, que ma situation va s\u2019am\u00e9liorer un peu. L\u2019avantage de rouler si lentement, c\u2019est de profiter du paysage. Sans \u00e7a, je n\u2019aurais pas vu sa voiture gar\u00e9e l\u00e0 sous les arbres comme je la vois maintenant. Sa vitre arri\u00e8re ment toujours en indiquant qu\u2019un b\u00e9b\u00e9 si\u00e8ge \u00e0 bord.&nbsp; \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, personne. Un vieux v\u00e9lo est pos\u00e9 contre un arbre \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Je planque le mien dans les foug\u00e8res, plus haut et regarde droit vers la for\u00eat. Je ne sais pas si j\u2019aurais le courage d\u2019entrer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, le saisonnier qui tient l\u2019accueil me rassure&nbsp;: il va se renseigner. Je hoche la t\u00eate en fermant un peu les paupi\u00e8res, comme si je le graciais pour quelque chose qu\u2019il aurait mal fait. Il ne sait pas que ma femme n\u2019a jamais perdu d\u2019\u00e9charpe ici et qu\u2019il va la chercher en vain. Quand je me sens tranquille, je tourne de trois quarts vers la terrasse du restaurant derri\u00e8re moi, avec la nonchalance de celui qui attend. C\u2019est la fin du second service. La salle s\u2019effeuille doucement. Je sais ce que je veux trouver mais, toujours dans mon r\u00f4le, je prends mon temps pour balayer l\u2019espace. Je rep\u00e8re sa table gr\u00e2ce \u00e0 sa femme. Elle a quelque chose d\u2019immense, m\u00eame assise. La table a perdu sa ribambelle de mioches qui cavalent dans l\u2019espace habilement pens\u00e9 par le patron \u00e0 l\u2019\u00e9cart des tables. Reste les trois couples, toujours bien assortis, quelques fils et filles qui ont l\u2019\u00e2ge de rester pour les sujets s\u00e9rieux et la derni\u00e8re bouteille qu\u2019on \u00e9goutte avec une de ces phrases, toujours la m\u00eame \u00e0 vrai dire. Il n\u2019est pas l\u00e0. J\u2019y crois \u00e0 peine en me le disant alors je refais un tour de table, plus rapide cette fois, j\u2019\u00e9tire m\u00eame mon regard jusqu\u2019\u00e0 la porte des toilettes derri\u00e8re qui s\u2019ouvre comme pour me r\u00e9pondre sur quelqu\u2019un qui n\u2019est pas lui. Je ne vois pas comment c\u2019est possible \u2013 il n\u2019a pas pu s\u2019en sortir comme \u00e7a \u2013, je fais un tour sur moi-m\u00eame, je suis partout et nulle part \u00e0 la fois et \u00e7a doit se voir sur mon visage parce que le saisonnier qui est revenu r\u00e9p\u00e8te ce qu\u2019il vient de dire avec un air encore plus navr\u00e9, toujours pas d\u2019\u00e9charpe \u00e0 l\u2019horizon. Je n\u2019ai qu\u2019\u00e0 laisser mon num\u00e9ro ou celui de ma femme et il me rappellera si la dite pi\u00e8ce r\u00e9apparait. Je griffonne un num\u00e9ro sur le bloc qu\u2019il me tend \u2013 c\u2019est le mien, j\u2019ai oubli\u00e9 toute prudence \u2013 et comme je n\u2019ai rien \u00e0 dire, je bafouille que ce n\u2019est pas si grave, qu\u2019elle doit bien \u00eatre quelque part, cette \u00e9charpe.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, le monde m\u2019insupporte. Les draps d\u2019\u00e9t\u00e9, trop fins, ne cessent de glisser, je les voudrais remont\u00e9s jusqu\u2019aux \u00e9paules. Le souffle de ma femme endormie, excessif lui-aussi. Les rires des voisins dehors \u2013 combien de barbecue cette ann\u00e9e&nbsp;? Combien de carcasses \u00e0 d\u00e9couper, combien de kilom\u00e8tres entass\u00e9s \u00e0 combien dans le m\u00eame camion&nbsp;? Je suis sorti du lit pour m\u2019approcher du v\u00e9lux entrouvert, me penche un peu de sorte que mon menton touche presque les ardoises du toit. L\u2019air du soir devrait me calmer un peu. En bas, les haies font leur boulot, pas de spectacle. Je n\u2019entends pas mieux. Des rires, seulement et parfois,des rires que je prends pour moi. Je m\u2019imagine en sujet de discussion. Ils se racontent comment l\u2019autre m\u2019a encore roul\u00e9. Comment, une nouvelle fois, je me suis \u00e9cras\u00e9 sans rien faire. Le v\u00e9lo qu\u2019on a lou\u00e9 la semaine pass\u00e9e est rest\u00e9 dehors. Je refais le chemin dans ma t\u00eate. Si je pars maintenant, je peux y \u00eatre en dix douze minutes. Je soul\u00e8ve mon pied droit de quelques centim\u00e8tres, contorsionne mes orteils pour les laisser h\u00e9siter \u00e0 ma place. Ce n\u2019est pas mon genre de ressortir en pleine nuit comme \u00e7a. Nouveau rire dehors, plus franc, plus fort. J\u2019attrape mes affaires, je me rhabillerai en bas. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce moment du soir, le soleil prend son temps pour redescendre et me chauffe un peu la joue de mon meilleur profil. C\u2019est l\u2019avantage de d\u00eener si t\u00f4t &#8211; il faut bien en trouver. Je fais le tour de mes poches pour trouver une cigarette. Je n\u2019aime pas tellement \u00e7a, fumer apr\u00e8s le repas, mais c\u2019est un rituel que j\u2019ai en vacances. Ma femme r\u00e8gle la note \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Les enfants sont rest\u00e9s avec elle&nbsp;; le saisonnier, \u00e0 l\u2019office, leur a promis une surprise. Je tourne la t\u00eate en entendant un moteur \u00e9lectrique feuler du c\u00f4t\u00e9 du parking. C\u2019est une voiture familiale, trop large et trop haute, comme on en fait maintenant. J\u2019ai tout un discours \u00e0 propos de cette mode mais je le garde pour moi, autrement c\u2019est moi qui finirais par \u00eatre ridicule \u00e0 parler tout seul, cigarette encore neuve aux l\u00e8vres. Je trouve plus difficilement mon briquet. C\u2019est parce que ceux qui descendent du mastodonte ont toute mon attention. Ils sont comme je l\u2019imaginais. Trois enfants au panel d\u2019\u00e2ge \u00e9quilibr\u00e9, une grande femme \u00e0 chapeau qui doit \u00eatre leur m\u00e8re et justifie \u00e0 elle seule le volume du v\u00e9hicule. Une autre famille, tous ou presque en marini\u00e8res &#8211; de couleurs vives soigneusement \u00e9tudi\u00e9es, viennent \u00e0 leur rencontre, tout euphoriques qu\u2019ils sont. Ils \u00e9taient l\u00e0 tout ce temps, je me demande comme j\u2019ai pu les louper. On est excit\u00e9, on se retrouve sans doute apr\u00e8s des mois de s\u00e9paration, on en fait un peu trop pour \u00eatre totalement sinc\u00e8re mais c\u2019est juste mon avis. Le chauffeur de la familiale a m\u00e9nag\u00e9 sa sortie et cela fonctionne car tous les autres poussent des <em>ah<\/em> et des <em>oh<\/em> en le voyant enfin appara\u00eetre. Moi je ne pourrais m\u00eame pas parler si je le voulais. Je n\u2019ai plus de voix, m\u00eame \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, m\u00eame pour moi-m\u00eame, plus rien&nbsp;: \u00e7a ne peut pas \u00eatre lui et pourtant si, il est trop tard pour changer d\u2019hypoth\u00e8se. Il embrasse son monde avec son sourire de vendeur d\u2019imprimante, laisse sa main s\u2019attarder sur l\u2019\u00e9paule du plus grand de la fratrie, le mod\u00e8le ray\u00e9 en rouge, complimente sa m\u00e8re sur la croissance de ses rejetons. C\u2019est elle qui guide. Elle vient vers moi et tous la suivent pour rentrer s\u2019installer. Moi je ne quitte pas des yeux le fant\u00f4me, j\u2019y ai pens\u00e9 si souvent. Le groupe me d\u00e9passe en prenant de s\u2019adapter \u00e0 mon espace vital, aussi nomade qu\u2019il soit. C\u2019est lui qui ferme la marche. Et comme je ne peux rester sans rien faire, comme \u00e7a bouillonne en moi, aussi mutique que je puisse \u00eatre dedans et dehors, j\u2019accroche son bras quand il me d\u00e9passe. Il se retourne, pas plus \u00e9tonn\u00e9 que \u00e7a. Son air \u00e0 lui, l\u2019air de quelqu\u2019un qui ne s\u2019\u00e9tonne de rien, le m\u00eame air qu\u2019avant. J\u2019attends qu\u2019il me reconnaisse, qu\u2019il bafouille un bonjour ou quelque chose de plus confus encore, tandis qu\u2019il me remettrait, mais rien. Rien qu\u2019un hochement de t\u00eate que je comprends trop tard, quand il brandit son briquet pour allumer ma clope et plante son regard dans le mien le temps que je me d\u00e9cide \u00e0 tirer dessus. &nbsp;C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019il me b\u00e2illonne, le pouce coinc\u00e9 entre la molette en m\u00e9tal et le bouton de gaz. J\u2019avale la fum\u00e9e en le remerciant avec le menton. Je voudrais dire quelque chose, n\u2019importe quoi mais il a eu le temps de dispara\u00eetre sous le petit arc en lierre de la terrasse pour retrouver les siens. Aussi simplement que cela. Mes enfants ont d\u00fb lui passer entre les jambes parce qu\u2019ils surgissent presque aussit\u00f4t du m\u00eame endroit, butin consid\u00e9rable en main. Le saisonnier, lui, a tenu parole.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de ma vie, je demande \u00e0 mon p\u00e8re s\u2019il est toujours l\u00e0. Je parle depuis vingt minutes au moins, j\u2019en ai le souffle coup\u00e9. Je repose ma question. Je suis l\u00e0, il fait, je t\u2019\u00e9coute. Sauf que moi je ne sais pas quoi dire de plus. Je me vois tout crisp\u00e9 dans le reflet de la cabine. Le camion poubelle me laisse quelques secondes de r\u00e9pit en trainant son vacarme le long du boulevard, une poign\u00e9e de seconde, pas plus. Je r\u00e9p\u00e8te \u00e0 mon p\u00e8re que je le rembourserai. C\u2019est tout ce qu\u2019il avait, je le sais tr\u00e8s bien. \u00c7a prendra du temps &#8211; on le sait tous les deux -, mais je lui rendrai toute la somme, pas un centime de moins. Mon p\u00e8re n\u2019en croit rien, il soupire longuement pour le dire. Il laisse tra\u00eener un silence, plus \u00e9pais que tous les autres. Et lui, il me demande, tu sais au moins o\u00f9 il est&nbsp;? Je r\u00e9ponds que non, pas pour l\u2019instant mais je peux promettre une chose&nbsp;; si je le vois, je le tue.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">VERSO (cimeti\u00e8re de splendeurs)<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai choisi un sorbet aux fruits pour le principe, on ne fl\u00e2ne pas en short de nuit \u00e0 Paris tous les jours. Je longe les grilles du Luco \u2013 ma copine l\u2019appelle comme \u00e7a, \u00e7a lui donne des airs de vieux camarades de promo \u2013 je longe ses grilles en prenant mon temps, il est encore ouvert, il y a du monde comme en plein jour, je pourrais le traverser, c\u2019est un caprice que de rester sur le boulevard. Rarement je me suis senti aussi joyeux. J\u2019improvise un vocal ou deux \u00e0 des amis pour leur dire. Ma glace ne termine jamais. Je voudrais que cela dure toujours, comme les tubes de couleurs qui varient \u00e0 l\u2019infini entre les lits des soldats endormis. Je suis l\u2019un des leurs mais ce n\u2019est pas moi que la jeune femme vient voir, c\u2019est le dormeur qu\u2019aucune famille ne vient veiller. Elle lui glisse qu\u2019il avait raison, que c\u2019est l\u2019endroit parfait pour s\u2019endormir. Je me r\u00e9veille \u00e0 ce moment-l\u00e0, quand elle lui sourit. Derri\u00e8re elle, il fait encore jour, les palmiers dansent dans la brise du soir. La poussi\u00e8re que les gamins soul\u00e8vent en courant derri\u00e8re leur ballon a des allures de brume sur le terrain en friche &#8211; on retourne la terre sans savoir ce qu\u2019on cherche. On reste longuement avec elle, son regard fixe sur le d\u00e9sastre en cours, puis le noir du g\u00e9n\u00e9rique. Je sors de la salle, encore groggy. L\u2019air est chaud. J\u2019ai envie d\u2019une glace.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO \u00c0 ce stade de la nuit, je longe \u00e0 pied la petite route qui me ram\u00e8ne au gite. Je lui ai menti en disant que je logeais dans le hameau, celui juste avant le n\u00f4tre, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il m\u2019a d\u00e9pos\u00e9. La pluie vient de s\u2019arr\u00eater de tomber. \u00c7a sent fort la m\u00fbre, l\u2019origan, et la terre mouill\u00e9e. 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