{"id":192196,"date":"2025-07-22T15:21:58","date_gmt":"2025-07-22T13:21:58","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=192196"},"modified":"2025-07-22T20:18:25","modified_gmt":"2025-07-22T18:18:25","slug":"rectoverso-08-et-puis-pedro","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-08-et-puis-pedro\/","title":{"rendered":"#rectoverso #08 | et puis, Pedro"},"content":{"rendered":"\n<p>Je suis la seule enfant \u00e0 \u00eatre rest\u00e9e si longtemps seule \u00e0 San Pedro, c\u2019est-\u00e0-dire sans ma m\u00e8re ni mon p\u00e8re. Il faudrait tout raconter mais \u00e7a prendrait des plombes sur le temps que la vie me laisse. Et \u00e7a apporterait quoi? Quelques larmes? De l\u2019espoir (ce qui ne te tue pas en couches te rend plus forte)? Ce n\u2019est pas qu\u2019on s\u2019en moque. Mais l\u2019histoire viendra si elle doit \u00eatre \u00e9crite. Je l\u2019\u00e9crirai peut-\u00eatre. Je l\u2019ai promis mais je connais la valeur des promesses, surtout des miennes. Je suis n\u00e9e l\u00e0, d\u2019une m\u00e8re morte de ma naissance. Le jour-m\u00eame, Maribel Torres m\u2019a accueillie, elle m\u2019a donn\u00e9 son sein, m\u2019a nourrie de son lait venu quelques jours plus t\u00f4t pour Mariana. Avec elle, ma soeur de lit, je suis all\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole, j\u2019ai jou\u00e9. Je l\u2019ai d\u00e9fendue, si tu la touches je te tue. Avec les gar\u00e7ons je me la donnais, elle, elle avait peur des coups, des cris. Sa m\u00e8re Maribel ne criait jamais, ne nous frappait jamais. La porte de sa chambre \u00e9tait ouverte toute la journ\u00e9e. Nous y \u00e9tions peu, toujours \u00e0 cavaler. Mais la nuit, Maribel fermait. Elle ne pouvait dormir que face \u00e0 la porte apr\u00e8s avoir v\u00e9rifi\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait bien ferm\u00e9e. Parfois, je l\u2019entendais se relever dans la nuit pour v\u00e9rifier le cadenas. \u00c0 San Pedro, les portes des chambres ne sont pas ferm\u00e9es de l\u2019ext\u00e9rieur comme dans les autres prisons. J\u2019ai compris longtemps apr\u00e8s en \u00eatre sortie que c\u2019\u00e9tait exceptionnel. Apr\u00e8s avoir fait notre toilette, nous partions chaque matin de la semaine pour l\u2019\u00e9cole. Nous \u00e9tions de celles qui allaient \u00e0 l\u2019\u00e9cole dans la prison. Nous partagions le m\u00eame pupitre. Parfois, lorsque nous dessinions, nous partagions aussi le m\u00eame dessin, m\u00ealant nos crayons et notre imagination. Elle dessinait tr\u00e8s bien les animaux et les femmes, j\u2019\u00e9tais plus dou\u00e9e pour les paysages. Dans la chambre, Maribel collait nos dessins sous l\u2019image de la Vierge et du Christ, et de quelques chanteurs. Le scotch tenait mal sur le mur terreux et les dessins ne restaient pas longtemps, sauf un sur lequel Mariana avait \u00e9crit \u00ab&nbsp;Munayki, mamay&nbsp;\u00bb. Elle parlait quechua avec sa m\u00e8re et moi, espagnol en dehors de la chambre. Puis, quand il est venu faire la classe, Pedro nous a appris le fran\u00e7ais que Mariana avait du mal \u00e0 retenir, ce qui nous faisait beaucoup rire. Quand elle ne comprenait pas, elle me regardait, gonflait les joues et pouffait. Toutes les deux, nous inventions notre langue. Nous allions partout dans la prison, re\u00e7ues comme un porte-bonheur par celles et ceux qui ne l\u2019avaient jamais approch\u00e9, le bonheur. Elle me tenait la main dans les coursives, en traversant les cours, en regardant les hommes jouer au foot ou au billard. Chaque soir, elle me brossait les cheveux. Je m\u2019asseyais sur le saut en plastique bleu que je renversais devant notre chambre; je regardais les pigeons sur le toit de t\u00f4le en face pendant que la brosse d\u00e9m\u00ealait mes cheveux et que Marina chantait. Elle s\u2019endormait toujours avant moi, tourn\u00e9e contre moi, dos \u00e0 sa m\u00e8re. J\u2019ai longtemps cru qu\u2019un lit \u00e9tait fait pour trois. Les premi\u00e8res fois o\u00f9 je me suis r\u00e9veill\u00e9e sans entendre leurs deux respirations, j\u2019\u00e9tais terroris\u00e9e. Quand j\u2019ai quitt\u00e9 San Pedro, j\u2019ai laiss\u00e9 une lettre \u00e0 Mariana, sans adresse. La lettre \u00e9tait longue. J\u2019y avais mis les mots que nous \u00e9changions, nos mots \u00e0 nous et des mots en fran\u00e7ais que nous \u00e9tions \u00e0 peu pr\u00e8s les seules \u00e0 comprendre l\u00e0-bas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">La lettre, je l\u2019ai toujours. Je me souviens de ce que j\u2019ai ressenti quand elle me l\u2019a donn\u00e9e. Je l\u2019ai gard\u00e9e longtemps dans les mains, longtemps. Apr\u00e8s qu\u2019elle est partie, je suis rest\u00e9e debout derri\u00e8re la grille du portail, sans pouvoir bouger, tenant la lettre \u00e0 deux mains contre mon coeur. C\u2019\u00e9tait un coeur d\u2019adolescente qui perdait une soeur. La lettre est dans la bible pos\u00e9e sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re de ma chambre. Je la relis souvent. Je me souvient de nos escapades, de nos rires, nos moqueries adress\u00e9es aux mecs, surtout lorsque nos corps ont commenc\u00e9 \u00e0 changer, elle s\u2019allongeant, moi m\u2019arrondissant. Nous nous parlions peu. \u00catre ensemble nous suffisait. Aux autres, nous ne parlions pas. Nous \u00e9coutions les femmes. Les fanfaronnades des gar\u00e7ons nous laissaient froides. Elle, parfois, elle r\u00e9pondait quelques mots brefs, percutants, comme le coup qu\u2019elle envoyait dans la foul\u00e9e. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on se fait respecter, elle disait. Les mecs se moquaient de celui qui avait pris une claque. Si c\u2019\u00e9tait un coup de genou, alors ils se mettaient \u00e0 leur tour \u00e0 le tabasser. Elle connaissait les hi\u00e9rarchies. Une claque, c\u2019est un peu comme ferme ta gueule, tu me soules. Le coup de genou dans les couilles, c\u2019est un geste d\u00e9fensif. Et on ne touche pas \u00e0 une femme, sauf si c\u2019est la sienne. Il y avait quelque chose de clair que tout le monde devait apprendre: personne ne devait nous toucher. Elle avait toujours un couteau sur elle. Je l\u2019ai vue souvent le manipuler. Son regard changeait quand elle sortait la lame. Le soir, pour m\u2019endormir, je lui caressais les cheveux, pendant que ma m\u00e8re caressait les miens. Un jour, dans la salle de sport et elle m\u2019a appris comment mettre un coup de genou \u00e0 un homme. Nous \u00e9tions seules. Elle s\u2019est approch\u00e9e du sac de frappe et a commenc\u00e9 \u00e0 frapper, frapper, frapper. Je riais. Plus je riais, plus elle frappait fort, genoux puis poings. Je me souviens encore de l\u2019impression que \u00e7a me faisait, ce rire qui venait de si loin, du fond de mes entrailles, du fond de l\u2019histoire des femmes tabass\u00e9es par leur mecs. Je me suis fait pipi dessus tellement j\u2019en ai ri de la regarder s\u2019escrimer, du genou, contre un sac plus lourd que nous deux r\u00e9unies. Dans le gymnase r\u00e9sonnaient mon rire et le bruit des coups dans le cuir. J\u2019entends encore son souffle lorsqu\u2019elle frappait, regarde Mariana, comme \u00e7a, regarde, comme \u00e7a, et de ses cheveux coll\u00e9s sur le front et les joues par la sueur. C\u2019est Pedro qui nous a \u00e9loign\u00e9es quand il nous a appris \u00e0 lire puis qu\u2019il nous a enseign\u00e9 le fran\u00e7ais, en douce. J\u2019aimais qu\u2019elle me lise des histoires quand je la brossais. Elle, elle aimait me les lire. Quand elle a commenc\u00e9 \u00e0 lire les livres \u00e9crits en fran\u00e7ais que lui donnait Pedro, elle a cess\u00e9 de lire pour moi. Elle a lu seule. Elle restait sur la coursive la nuit, sous la faible loupiote, longtemps apr\u00e8s que je m\u2019\u00e9tais endormie. J\u2019\u00e9tais triste de ne plus sentir son corps, de ne plus pouvoir lui caresser les cheveux en m\u2019endormant. Quand je sors la lettre de la bible, la tristesse est l\u00e0. Un temps. Puis je souris \u00e0 l\u2019image de deux gamines cavalant parmi des tueurs tatou\u00e9s qui nous caressaient la t\u00eate en nous disant de faire attention. Attention \u00e0 quoi? \u00c0 la vie?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis la seule enfant \u00e0 \u00eatre rest\u00e9e si longtemps seule \u00e0 San Pedro, c\u2019est-\u00e0-dire sans ma m\u00e8re ni mon p\u00e8re. Il faudrait tout raconter mais \u00e7a prendrait des plombes sur le temps que la vie me laisse. 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Ce n\u2019est <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-08-et-puis-pedro\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #08 | et puis, Pedro<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":171,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7658],"tags":[],"class_list":["post-192196","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-08-nathalie-sarraute-lucienne-panhard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/192196","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/171"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=192196"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/192196\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":192243,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/192196\/revisions\/192243"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=192196"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=192196"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=192196"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}