{"id":192408,"date":"2025-07-24T09:24:36","date_gmt":"2025-07-24T07:24:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=192408"},"modified":"2025-07-28T14:41:31","modified_gmt":"2025-07-28T12:41:31","slug":"recto-verso-08-still-life","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-08-still-life\/","title":{"rendered":"#rectoverso #08 | traces"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"font-size:17px\">Sur une chaise \u00e0 jardin il y a cette fille avec sa lampe frontale, un grand cahier sur les genoux&nbsp;. Vingt-trois heures, j\u2019arrive pour les raccords peinture; j&rsquo;ai d\u00e9croch\u00e9 ce travail dans un th\u00e9\u00e2tre, \u00e7a me permet de couvrir mes frais d&rsquo;atelier. Je travaille le matin ou la nuit. On approche des repr\u00e9sentations, tout se fait \u00e0 pr\u00e9sent apr\u00e8s les r\u00e9p\u00e9titions, d&rsquo;ultimes retouches, au plateau. Une nuit blanche m&rsquo;attend. Je suis arriv\u00e9 en avance pour croiser les occupants des lieux\u2013 sinon tu n&rsquo;as plus affaire qu&rsquo;\u00e0 des natures mortes : des traces, des lambeaux, des objets perdus et des architectures vides. Trois \u00e9t\u00e9s de suite j&rsquo;avais travaill\u00e9 dans un h\u00f4tel, \u00e0 l&rsquo;entretien : des restes de nourriture dans une poubelle, des valises ferm\u00e9es\u2013ouvertes, des cheveux, des taches, sur une serviette, sur un drap; un livre; des v\u00eatements pendus\u2013en vrac; un rideau entrouvert\u2013ferm\u00e9 : je voulais du vivant, je voulais des corps&#8230; Dans une heure j&rsquo;entrerai dans le d\u00e9cor; mes seaux, mes pinceaux, mes poudres sont pr\u00eats sur le chariot dans la monte-charge, il y a la b\u00e2che de protection, les \u00e9ponges, les chiffons ; la pr\u00e9paration c\u2019est ce qu&rsquo;il y a de plus long, les outils \u00e0 d\u00e9placer et, tout prot\u00e9ger autour. J&rsquo;ai endoss\u00e9 ma tenue de travail, la veste en toile et le vieux jogging, toujours les m\u00eames, la cotte je n&rsquo;ai jamais aim\u00e9 : mon costume de sc\u00e8ne si tu veux, des ann\u00e9es de taches, la peinture \u00e7a s&rsquo;accroche, surtout l&rsquo;acrylique elle durcit dans les fibres; ton habit est comme un suaire, disons le suaire de ta peinture ( tu crois vraiment que Mondrian peignait en costume de ville avec des gants?) Je suis arriv\u00e9 avec une heure d&rsquo;avance pour regarder et \u00e9couter les r\u00e9p\u00e9titions de la coulisse et je la vois sur sa chaise \u00e0 jardin \u2013 jardin ils disent dans leur jargon : on dit bien camion pour seau \u2013, je pense aussit\u00f4t que c\u2019est ce visage que je veux peindre, c&rsquo;est imm\u00e9diat : une \u00e9vidence \u2013 comme tomber en amour si tu veux, m\u00eame si. Tant que je ne l&rsquo;aurais pas peinte, du moins son visage, je ne saurais pas quoi, ni m\u00eame apr\u00e8s c&rsquo;est sur : je l&rsquo;aurais peint, ce sera beaucoup : peint quoi&#8230; Je la regarde en attendant la fin de le r\u00e9p\u00e9tition, c&rsquo;est un filage on joue comme si, en condition, sans s&rsquo;arr\u00eater; je ne vois et ne regarde qu&rsquo;elle dans cette coulisse \u00e0 jardin, je ne regarde m\u00eame plus la sc\u00e8ne, en arri\u00e8re c&rsquo;est comme un brouillard de voix, je ne peux pas d\u00e9tacher mon regard : elle immobile si enti\u00e8rement vivante dans ses noirs-clairs; la lampe frontale accentue ses traits, les orbites sont profondes, les pommettes saillent: elle a quelque chose de pench\u00e9 qui ne tient pas seulement \u00e0 sa posture \u2013 elle doit suivre un texte pos\u00e9 sur ses genoux ; elle a quelque chose de doux et d\u2019abrupt: je pense a des couleurs chaudes puis les couleurs se fondent et je ne vois plus que des ombres et des lumi\u00e8res ; c&rsquo;est aussi \u00e0 la fois, un visage et un cr\u00e2ne&nbsp;; je pense \u00e0 Marthe \u00e0 la veilleuse&#8230; et tout se rallume au plateau<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">\u00c7a a dur\u00e9 six mois \u00e0 venir tous les jours ; j\u2019arrivais le matin vers onze heures, au th\u00e9\u00e2tre je ne commence en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 travailler qu&rsquo;au milieu de l&rsquo;apr\u00e8s midi, jusqu&rsquo;\u00e0 minuit. J\u2019avais dis oui sans r\u00e9fl\u00e9chir. Il me servait un caf\u00e9 c&rsquo;\u00e9tait rituel, du soluble, on fumait une cigarette\u00a0; je dirais que c&rsquo;est plut\u00f4t \u00e0 cause de sa voix et de son l\u00e9ger accent \u2013 je suis tr\u00e8s sensible aux voix\u2013, sa voix d&rsquo;une couleur, chaude, grave : est-ce que \u00e7a s&rsquo;explique? si j\u2019avais r\u00e9fl\u00e9chi j&rsquo;aurais sans doute dit non : des heures sur une chaise, sur cette chaise d&rsquo;atelier, des heures qui s&rsquo;ajoutaient aux heures sur ma chaise de coulisse ; sa chaise escabeau en bois, aust\u00e8re et froide, comme un temple; sa chaise sous cette verri\u00e8re, dans cette lumi\u00e8re \u00e9tale un peu grise. Si tu veux lire c\u2019est possible mais il ne faudra pas changer de position, tu comprends, bouger le moins possible &#8230; Parfois il braquait une lampe sur moi : ce sont des tentatives&#8230; tu comprends. Il parlait peu : des tentatives. J&rsquo;aimais qu&rsquo;il parle, juste l&rsquo;entendre. Une fois il m&rsquo;a demand\u00e9 de venir avec ma lampe de travail, la frontale, et de faire des s\u00e9ances de nuit, je suis venue trois fois, je m&rsquo;endormais. On faisait habituellement des s\u00e9ances de quatre heures, toutes les heures une pause, quelques pas, j&rsquo;allais dans la cour sous l&rsquo;arbre. Je ne franchissais pas la barri\u00e8re invisible qui nous s\u00e9parait. Je ne m&rsquo;approchais pas pour voir de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 ce visage qu&rsquo;il peignait. Il peignait sur diff\u00e9rents supports. Je les voyais \u00e0 l&rsquo;envers, parfois un peu de mati\u00e8re affleurait, de l&rsquo;huile suintait. Lui je le voyais en plein; son visage, son regard et ses mains qui vivaient. Dans la main gauche une cigarette se consumait. II peignait aussi avec ses doigts. Je crois que j&rsquo;ai appris \u00e0 lire dans ses mains et dans son regard : il traversait des plaines, il pouvait tomber dans des gouffres, il lui arrivait d&rsquo;\u00e9mettre des sons \u00e9tranges, comme un animal ou bien c&rsquo;\u00e9tait un froissement de feuilles&#8230; Et puis, un jour, il a dit: je crois que c&rsquo;est fini<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur une chaise \u00e0 jardin il y a cette fille avec sa lampe frontale, un grand cahier sur les genoux&nbsp;. Vingt-trois heures, j\u2019arrive pour les raccords peinture; j&rsquo;ai d\u00e9croch\u00e9 ce travail dans un th\u00e9\u00e2tre, \u00e7a me permet de couvrir mes frais d&rsquo;atelier. Je travaille le matin ou la nuit. 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