{"id":192431,"date":"2025-07-24T07:55:15","date_gmt":"2025-07-24T05:55:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=192431"},"modified":"2025-07-24T08:28:27","modified_gmt":"2025-07-24T06:28:27","slug":"rectoverso-08-soeurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-08-soeurs\/","title":{"rendered":"#rectoverso #08 | s\u0153urs"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"546\" height=\"289\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_3257-1.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-192440\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_3257-1.jpeg 546w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_3257-1-420x222.jpeg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 546px) 100vw, 546px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Je crois qu\u2019elle a des pouvoirs. Annie me coiffe devant le miroir et j\u2019ai l\u2019impression de devenir quelqu\u2019un d\u2019autre. Ses mains p\u00e2les virevoltent autour de mon visage, attrapent une m\u00e8che de boucles brunes, la s\u00e9parent en trois, tressent en silence. Elle pince mes joues pour faire monter le rose, \u00e7a m\u2019agace, mais je me laisse faire, parce qu\u2019elle sait. <em>Ne bouge pas<\/em>, elle veut que je sois jolie, elle le dit sans le dire, cherchant mon regard dans la glace. On joue souvent \u00e0 la ma\u00eetresse, je fais semblant de ne pas aimer \u00e7a, mais j\u2019aime qu\u2019elle me regarde \u00e9crire, qu\u2019elle souligne mes lettres de traits l\u00e9gers, qu\u2019elle s\u2019occupe de moi. Elle m\u2019apprend \u00e0 lire. Elle dessine des ronds parfaits dans les cahiers. Elle fait des listes. Des op\u00e9rations. Elle aimerait jouer du piano. Le soir elle veille pour lire. Quand elle lit, elle soul\u00e8ve un peu les sourcils. Elle a une mani\u00e8re bien \u00e0 elle de marcher dans la rue, le menton lev\u00e9, les \u00e9paules redress\u00e9es comme si elle voulait prot\u00e9ger le monde. Elle porte les robes us\u00e9es d\u2019Ang\u00e8le, mais c\u2019est elle qui para\u00eet la plus digne. Elle incline la t\u00eate tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement, juste ce qu\u2019il faut pour qu\u2019on oublie la honte. Sa fa\u00e7on de transformer le peu en gr\u00e2ce. Dans le bus, elle me raconte des histoires qu\u2019elle invente. Elle en invente sur les passagers. Elle en invente en regardant par la vitre. Elle invente des destinations. Elle m\u2019appelle <em>Petretta<\/em>, avec cette tendresse tranquille qui n\u2019a jamais trembl\u00e9, m\u00eame le jour de l\u2019accident. Elle n\u2019a jamais su faire semblant de ne pas m\u2019aimer, m\u00eame quand je la mets en col\u00e8re. Elle a toujours une r\u00e9ponse. Elle m\u2019impressionne. Elle comprend ce qui se passe dans la t\u00eate des adultes, ce qui se trame derri\u00e8re les portes ferm\u00e9es. Je crois qu\u2019elle entend tout. Elle sait avant moi quand je suis triste. Elle me devine, sans poser de questions. Elle me console. Elle est la premi\u00e8re femme de la famille \u00e0 \u00eatre entr\u00e9e au lyc\u00e9e, ma m\u00e8re \u00e9tait gonfl\u00e9e d\u2019orgueil. Mais moi je savais ce que \u00e7a lui co\u00fbtait, son cartable c\u2019\u00e9tait comme une armure. <em>Si tu travailles bien, tu pourras faire des \u00e9tudes comme moi. <\/em>Mais je ne suis pas s\u00fbre d\u2019en avoir envie. Je veux juste courir, danser, sentir la chaleur des p\u00eaches dans mes mains, devenir grande. Opposer mon insouciance \u00e0 ses exigences. Tant qu\u2019elle sera l\u00e0, rien ne pourra vraiment m\u2019arriver. Elle est l\u00e0. Je crois qu\u2019elle l\u2019a toujours \u00e9t\u00e9. Je crois que je suis n\u00e9e dans ses bras.<\/p>\n\n\n\n<p>Pierrette ne marche pas, elle vole. Elle entre dans la pi\u00e8ce comme un courant d\u2019air, elle fait claquer les portes, vous arrache un sourire m\u00eame quand vous n\u2019en avez pas envie. Elle est partout, elle est le c\u0153ur battant de la maison. Depuis la naissance elle a ce regard direct, presque trop pr\u00e9sent pour un si petit \u00eatre. Je suis discr\u00e8te, p\u00e2le, raisonnable. Elle, c\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9. Elle souffle. Elle rit fort. Elle ne sait pas rester en place. Elle veut qu\u2019on l\u2019\u00e9coute, puis non. Elle change d\u2019avis toutes les trois minutes. Elle d\u00e9teste qu\u2019on lui dise quoi faire. Elle n\u2019aime pas les r\u00e8gles. Elle les contourne, les plie, les repousse, s\u2019impatiente. Elle dit que je r\u00e9fl\u00e9chis trop. Elle m\u2019appelle quand elle a faim, quand elle a mal. Parfois elle s\u2019absente, elle regarde ailleurs, fronce les sourcils, puis revient, comme si de rien n\u2019\u00e9tait. Il suffit d\u2019un mot tendre, d\u2019un geste, pour qu\u2019elle me revienne, douce, chaude, pleine de pardon. Elle ne garde rien pour elle, sauf peut-\u00eatre ses peurs. Elle invente des jeux. Elle parle aux objets. Elle invente des oiseaux en cage. Ma poup\u00e9e indocile \u00e0 coiffer, \u00e0 habiller, \u00e0 \u00e9duquer. Je ne sais jamais dans quel sens elle va tourner. Ma petite pierre, <em>Petretta. <\/em>Solide, brillante, r\u00e2leuse. Sa mani\u00e8re d\u2019aimer, enti\u00e8re, vivante, d\u00e9sordonn\u00e9e, tenace. Quand elle m\u2019embrasse, c\u2019est toujours un peu trop fort, avec une petite odeur de lait chaud. Pierrette n\u2019aime pas qu\u2019on la gronde. Elle se d\u00e9fend avec ses yeux noirs, brillants. Je lui fais l\u2019\u00e9cole, je voudrais qu\u2019elle sache tout ce que j\u2019apprends. Mais elle se m\u00e9fie des lignes droites. Elle pr\u00e9f\u00e8re la danse aux devoirs. Elle sait pour notre p\u00e8re. Elle sait pour les absences. Elle pose mille questions. Elle veut tout savoir, tout voir. Elle fait semblant de se moquer de tout. Mais je vois bien, elle sent tout, devine tout, surtout ce qui n\u2019est pas dit. Il y a chez elle un m\u00e9lange d\u2019insouciance et d\u2019inqui\u00e9tude qui me bouleverse. Quand elle a \u00e9t\u00e9 renvers\u00e9e, j\u2019ai senti le monde basculer. Sa main dans la mienne, si petite, si chaude. Je me suis jur\u00e9e de ne jamais la l\u00e2cher. Elle est revenue d\u2019entre les morts, avec ses cicatrices, visibles et invisibles. Elle a recommenc\u00e9 \u00e0 rire trop fort, \u00e0 dire non, \u00e0 se jeter dans la vie comme dans l\u2019eau froide. Je l\u2019envie un peu, elle n\u2019a peur de rien. Je fais semblant d\u2019\u00eatre lasse, mais j\u2019aime sa curiosit\u00e9, lui r\u00e9pondre comme si je savais, fi\u00e8re qu\u2019elle m\u2019\u00e9coute. Je la regarde dormir, parfois. Elle s\u2019agite m\u00eame en r\u00eave. Elle parle, roule dans ses draps, comme si le monde entier venait la chercher, m\u00eame dans la nuit. Je veux la prot\u00e9ger, la border mieux. Je crois que je suis n\u00e9e pour veiller sur elle.<\/p>\n\n\n\n<p><code>Ces deux-l\u00e0, qui nous ont appris \u00e0 toutes ce que <em>s\u0153urs<\/em> veut dire.<\/code><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je crois qu\u2019elle a des pouvoirs. Annie me coiffe devant le miroir et j\u2019ai l\u2019impression de devenir quelqu\u2019un d\u2019autre. Ses mains p\u00e2les virevoltent autour de mon visage, attrapent une m\u00e8che de boucles brunes, la s\u00e9parent en trois, tressent en silence. Elle pince mes joues pour faire monter le rose, \u00e7a m\u2019agace, mais je me laisse faire, parce qu\u2019elle sait. 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