{"id":192453,"date":"2025-07-24T08:22:14","date_gmt":"2025-07-24T06:22:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=192453"},"modified":"2025-07-24T08:22:15","modified_gmt":"2025-07-24T06:22:15","slug":"rectoverso-08-la-peche-poetique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-08-la-peche-poetique\/","title":{"rendered":"#rectoverso #08 | La p\u00eache po\u00e9tique"},"content":{"rendered":"\n<p>RECTO&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019herbe du pr\u00e9 qui tremblote de ros\u00e9e, je file \u00e0 la rivi\u00e8re. Arriv\u00e9 au premier chant \u00e9raill\u00e9 de son coq, Jean-Pierre, mon partenaire de jeux aquatiques, m\u2019attend. Je le connais depuis toujours, nous \u00e9tions dans la m\u00eame classe \u00e0 la communale. Nos parcours scolaires ont diverg\u00e9&nbsp;; j\u2019ai \u00e9t\u00e9 admis au lyc\u00e9e d\u2019Agen, il est parti en apprentissage pour devenir m\u00e9canicien. Nous partageons une passion ardente qui nous permet de rester en lien.<\/p>\n\n\n\n<p>La rivi\u00e8re nous attend, immobile, \u00e0 peine frip\u00e9e par le souffle de la brise matinale.<\/p>\n\n\n\n<p>En un regard, je retrouve Jean-Pierre. Ses jambes ont pouss\u00e9 plus vite que le reste de son corps ; il vient vers moi en les d\u00e9pliant \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un \u00e9chassier. Il me d\u00e9passe de vingt bons centim\u00e8tres maintenant. Sa tignasse ne doit pas souvent voir le peigne. Il l\u2019a cas\u00e9e sous sa casquette pour d\u00e9gager sa bouille. Des yeux noirs, durs comme de l\u2019acier, tombants aux coins, de vraies faucilles. Boutons d\u2019acn\u00e9 pour d\u00e9corer les joues et ombre de moustache, comme il se doit quand on a treize ans. Sourire narquois pour excuser ses vieux habits, \u00ab&nbsp;pour la p\u00eache, c\u2019est bien assez&nbsp;\u00bb, mais sifflement d\u2019admiration pour mon pantalon de toile et mon polo de marque. Jean-Pierre est bon camarade.<\/p>\n\n\n\n<p>En aval d\u2019un barrage de pierres, \u00e9quip\u00e9 d\u2019une vanne qu\u2019on ouvre ou ferme en fonction du d\u00e9bit de la rivi\u00e8re, l\u2019eau se d\u00e9verse, offrant une baignade fr\u00e9quent\u00e9e tout l\u2019\u00e9t\u00e9 par la jeunesse du coin. Jean-Pierre et moi nous baignons dans ce d\u00e9versoir, comme les autres, mais nos plaisirs de rivi\u00e8re sont bien plus vari\u00e9s. Nous p\u00eachons. De toutes les fa\u00e7ons conventionnelles possibles&nbsp;: au coup au fil du courant, \u00e0 la ligne plomb\u00e9e, \u00e0 la volant, aux vifs\u2026 Jean-Pierre n\u2019a pas son pareil pour faire une canne d\u2019un simple bambou, trouver le bon aff\u00fbt, choisir les hame\u00e7ons, bricoler des mouches, trouver des vers et des sauterelles, pr\u00e9parer des app\u00e2ts avec de la farine ou du ma\u00efs.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soleil brunit nos dos, les herbes, les branches, les ronces griffent nos jambes, les pierres meurtrissent nos pieds, les taons et les mouches nous agacent. Les libellules, les gerris nous accompagnent. La rivi\u00e8re est changeante, dissimulatrice, myst\u00e9rieuse, parfois dangereuse. Qu\u2019importe, nous sommes pris par la fi\u00e8vre p\u00eacheuse&nbsp;! Chevesnes, ablettes, gardons, goujons, perches-soleils, tanches, carpes, anguilles, tout nous est bon.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Pierre plus audacieux que moi, plus m\u00fbr aussi, m\u2019initie \u00e0 la pratique virile et inavouable du braconnage. \u00c0 la fin du jour, nous installons nos nasses, nos lignes de fond, nous barrons m\u00eame la rivi\u00e8re d\u2019un filet. Il nous arrive m\u00eame de p\u00eacher \u00e0 la main dans les trous des rives. Nous apprenons \u00e0 sourire innocemment au garde-p\u00eache et \u00e0 rire des tourn\u00e9es des gendarmes. La braconne avec Jean-Pierre, c\u2019est un secret tr\u00e8s po\u00e9tique. Il est de la rivi\u00e8re comme je voudrais en \u00eatre, du pays encore plus que je ne le suis.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Pierre est mon ami de p\u00eache. Il ne monte jamais au coteau chasser les papillons. Je crois qu\u2019il n\u2019est heureux qu\u2019au bord de l\u2019eau, surtout quand j\u2019y suis avec lui.<\/p>\n\n\n\n<p>VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019attends \u00c9tienne. Nous avons un rendez-vous tacite \u00e0 la rivi\u00e8re en aval du d\u00e9versoir. C\u2019est le premier jour des vacances d\u2019\u00e9t\u00e9. J\u2019ai pr\u00e9par\u00e9 tout notre attirail, c\u2019est moi qui le garde. \u00c9tienne ne va jamais p\u00eacher sans moi. Nous formons \u00e9quipe. Mais qu\u2019est-ce qu\u2019il fait&nbsp;? Le soleil est d\u00e9j\u00e0 haut. Le temps qu\u2019il se pr\u00e9pare, qu\u2019il se coiffe, qu\u2019il prenne son Ovomaltine, que sa grand-m\u00e8re v\u00e9rifie s\u2019il a bien ses bonnes sandales de corde, et patati et patata, on s\u2019ra rendus \u00e0 dix heures. Trop tard pour les cabots&nbsp;! Je r\u00e2le, mais je pardonne tout \u00e0 \u00c9tienne. Ah le voil\u00e0, bien propre sur lui, \u00e7a ne durera pas longtemps&nbsp;! \u00ab&nbsp;T\u2019as l\u2019artillerie&nbsp;?&nbsp;\u00bb qu\u2019il me fait en guise de bonjour. \u00c9tienne est aussi blond que je suis brun. Il a mis des boutons d\u2019acn\u00e9, lui aussi. \u00c7a console. Il a de grands yeux verts toujours attentifs, au temps qu\u2019il fait, \u00e0 la couleur de l\u2019eau, \u00e0 la couleuvre qui file, au martin-p\u00eacheur qui se perche. Il adore les oiseaux, il les conna\u00eet par leur nom, par leur chant aussi.&nbsp;\u00ab&nbsp;\u00c9coute le loriot&nbsp;\u00bb qu\u2019il me fait juste au moment o\u00f9 j\u2019ai une touche. \u00c9tienne est petit, plut\u00f4t maigrichon, enfin \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, mais tr\u00e8s grand par ses connaissances sur la nature. &nbsp;Son <em>Les poissons de nos rivi\u00e8res<\/em>, un petit bouquin avec plein de jolis dessins, ne quitte pas sa poche de l\u2019\u00e9t\u00e9. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on a su que les cabots \u00e9taient des chevesnes et les calicobas des perches-soleils. Les calicobas qu\u2019on attrape, \u00c9tienne les veut vivants. C\u2019est moi qui m\u2019y colle. La bricole, \u00e7a m\u2019conna\u00eet&nbsp;! Retirer un hame\u00e7on bien enfonc\u00e9 dans la bouche d\u2019un calicoba qui gigote, qui vous glisse des mains, est une op\u00e9ration dont le poisson ne se remet pas toujours. Y a de la perte\u2026. Les petites carpes, c\u2019est plus facile. \u00c9tienne les veut aussi vivantes pour ses aquariums. Les calicobas pour leurs couleurs, les carpes pour leur \u00ab&nbsp;silhouette&nbsp;\u00bb. C\u2019est un savant, Etienne, un po\u00e8te aussi. Un jour il m\u2019a dit qu\u2019une partie de p\u00eache avec moi, c\u2019\u00e9tait un po\u00e8me. J\u2019ai pas vraiment compris mais j\u2019ai fait comme si. Il a toujours des jolis mots pour tout, \u00c9tienne. La lumi\u00e8re n\u2019est pas belle, elle est fine ou pr\u00e9cieuse&nbsp;! L\u2019eau n\u2019est pas trouble, elle est suspecte&nbsp;! Ce cabot n\u2019est pas maigre, il est longiligne&nbsp;! Il me fatigue, je lui dis de se taire un peu, que la p\u00eache c\u2019est s\u00e9rieux, que \u00e7a demande de la concentration et du silence. Il est moins bon p\u00eacheur que moi, \u00c9tienne, il est trop r\u00eaveur. Je suis bien plus connaisseur de la rivi\u00e8re que lui, enfin pas de la m\u00eame fa\u00e7on. Je veux dire que je rep\u00e8re mieux les bons coins. J\u2019ai plus d\u2019instinct. La rivi\u00e8re je la sens, elle fait partie de moi. Pour la braconne, \u00c9tienne assure. Il n\u2019a jamais peur de rien.<\/p>\n\n\n\n<p>La p\u00eache sans \u00c9tienne \u00e7a ne serait pas la p\u00eache. Voil\u00e0 c\u2019est dit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO&nbsp; Dans l\u2019herbe du pr\u00e9 qui tremblote de ros\u00e9e, je file \u00e0 la rivi\u00e8re. 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