{"id":192619,"date":"2025-07-24T17:31:52","date_gmt":"2025-07-24T15:31:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=192619"},"modified":"2025-07-24T17:36:57","modified_gmt":"2025-07-24T15:36:57","slug":"rectoverso-08-linnamoramento","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-08-linnamoramento\/","title":{"rendered":"#rectoverso #08 | L\u2019innamoramento"},"content":{"rendered":"\n<p>France est arriv\u00e9e dans ma classe en terminale. Trois ans que je l\u2019observais de loin, sans oser lui parler.<br>Elle avait cette fa\u00e7on incroyable de contracter l\u00e9g\u00e8rement sa l\u00e8vre sup\u00e9rieure, qui lui donnait un air dont on ne savait jamais si elle souriait ou faisait la moue et qui maintenait tout le monde \u00e0 distance.<br>Les gar\u00e7ons lui reprochaient son allure androgyne, mais c\u2019\u00e9tait parce qu\u2019ils en pin\u00e7aient pour elle, et tous r\u00eavaient secr\u00e8tement de sortir avec elle. Il y avait peu d\u2019\u00e9lus, et ceux-l\u00e0 savaient ce qu\u2019ils leur en co\u00fbteraient s\u2019ils venaient \u00e0 s\u2019en vanter.<br>Elle n\u2019\u00e9tait pas sp\u00e9cialement belle, mais elle avait quelque chose qui la rendait irr\u00e9sistible, une mani\u00e8re de se mouvoir qui n\u2019appartenait qu\u2019\u00e0 elle. Moi, on me disait parfois que j\u2019\u00e9tais jolie, et peut-\u00eatre l\u2019\u00e9tais-je, en d\u00e9finitive, mais je me d\u00e9battais encore dans mon corps d\u2019adolescente pouss\u00e9 trop vite, emp\u00eatr\u00e9e dans mes formes, mes seins trop lourds. Je sentais bien le regard des autres sur moi. Les hommes, surtout. Les hommes me d\u00e9goutaient. Les gar\u00e7ons de mon \u00e2ge, certains, j\u2019aimais bien qu\u2019ils me regardent, mais j\u2019aurais aim\u00e9 qu\u2019ils m\u2019aiment vraiment, et ils n\u2019aimaient que mes seins. L\u00e0-dessus, j\u2019\u00e9tais timide, et si France n\u2019\u00e9tait pas venue me voir, jamais nous ne serions devenues amies. Je n\u2019avais pas beaucoup confiance en moi, mais il y avait une chose dont j\u2019\u00e9tais s\u00fbre, c\u2019\u00e9tait que je voulais \u00eatre artiste. J\u2019avais toujours un carnet et un crayon \u00e0 port\u00e9e de main, je dessinais sans cesse, et c\u2019\u00e9tait aussi mon truc \u00e0 moi, ma diff\u00e9rence. France, un peu par provoc, disait qu\u2019elle voulait \u00eatre banqui\u00e8re ou cheffe d\u2019une tr\u00e8s grosse entreprise, \u00ab\u2009genre Total\u2009\u00bb, quand un prof venait \u00e0 l\u2019interroger l\u00e0-dessus, tout en d\u00e9taillant son accoutrement, ses Doc Martens bordeaux, son blouson Harrington doubl\u00e9 tartan et le casque de son Walkman toujours autour du cou.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019artiste, c\u2019\u00e9tait moi, mais c\u2019est France, finalement, qui m\u2019a demand\u00e9 de poser pour elle. Elle m\u2019a montr\u00e9 son appareil photo, un Leica M6 que lui pr\u00eatait son p\u00e8re. Pour la premi\u00e8re fois, j\u2019avais une amie qui me proposait autre chose que d\u2019aller faire les boutiques. On a pass\u00e9 l\u2019apr\u00e8s-midi ensemble. Il faisait beau. Elle avait voulu que nous fassions le shooting au P\u00e8re-Lachaise. C\u2019est elle qui avait dit shooting. \u00c7a faisait pro, m\u00eame si c\u2019\u00e9tait un peu ridicule. Je crois qu\u2019elle ne savait pas trop ce qu\u2019elle faisait. Elle commen\u00e7ait tout juste la photo. On marchait dans le cimeti\u00e8re, on est arriv\u00e9e devant la tombe de Morrison. Je me suis accroupie pour mieux lire les graffitis, et France m\u2019a demand\u00e9 si j\u2019aimais les Doors. Je lui ai dit que j\u2019aimais les chanteurs morts, mais que tout le monde trouvait \u00e7a bizarre. \u00c7a l\u2019a fait marrer. Je me suis tourn\u00e9e vers elle et j\u2019ai relev\u00e9 la m\u00e8che qui me tombait sur le visage. Le soleil m\u2019\u00e9blouissait un peu. Elle avait l\u2019appareil fix\u00e9 \u00e0 son \u0153il et elle m\u2019a souri en prenant la photo, comme si elle voyait en moi quelque chose que j\u2019ignorais encore.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p>Il y a deux trucs que j\u2019ai sus \u00e0 l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 j\u2019ai pris la photo de Claire au P\u00e8re-Lachaise. La premi\u00e8re, c\u2019est que la photo serait r\u00e9ussie\u00a0: lumi\u00e8re, cadrage, tout \u00e9tait parfait. L\u2019autre chose, c\u2019\u00e9tait que j\u2019\u00e9tais folle amoureuse de Claire.<br>Je ne sais pas si je l\u2019aimais, avant. Je l\u2019avais remarqu\u00e9e, bien s\u00fbr. Je la trouvais belle. Maladroite et belle. Belle, parce que maladroite, inconsciente de sa beaut\u00e9. Je l\u2019enviais un peu, si naturellement f\u00e9minine, ind\u00e9cise et tellement d\u00e9sirable.<br>En d\u00e9pit de sa timidit\u00e9, elle ne se cachait pas, alors que moi j\u2019\u00e9tais toujours oblig\u00e9e de porter un masque\u2009; j\u2019\u00e9tais si peu \u00e0 l\u2019aise dans mon corps, je m\u2019\u00e9tais taill\u00e9 un costume peut-\u00eatre un peu trop grand, mais qui me permettait de donner le change, et \u00e7a marchait presque \u00e0 chaque fois.<br>Je la voyais dessiner avec application dans son carnet qu\u2019elle avait toujours avec elle. C\u2019\u00e9tait un genre qu\u2019elle se donnait, mais il lui allait bien. Et \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas du toc, elle avait un vrai coup de crayon. De \u00e7a aussi, j\u2019\u00e9tais admirative, sinon envieuse. Au lyc\u00e9e, les filles m\u2019\u00e9vitaient le plus souvent, et je ne sortais qu\u2019avec des gar\u00e7ons, seulement c\u2019\u00e9tait toujours entre potes, m\u00eame si parfois on couchait ensemble, et j\u2019avais en moi un trop-plein d\u2019amour qui cognait \u00e0 m\u2019en faire exploser le c\u0153ur. Papa n\u2019a jamais su que je lui avais emprunt\u00e9 son Leica. Il ne m\u2019aurait jamais laiss\u00e9 faire. J\u2019ai tourn\u00e9 presque toute une semaine autour de Claire avant de lui demander si elle voulait poser pour moi. J\u2019\u00e9tais s\u00fbre qu\u2019elle dirait non. Je n\u2019en revenais pas de ma chance. Je faisais mine de la mitrailler dans les all\u00e9es du P\u00e8re-Lachaise. Je n\u2019avais qu\u2019une pellicule de 36\u00a0poses, l\u2019appareil contre mon visage \u00e9tait l\u00e0 pour cacher mon \u0153il trop ardent. Elle me tournait le dos, accroupie devant la statue du chanteur, et je devinais sa nuque sous son chignon boh\u00e8me. Pour la premi\u00e8re fois, je m\u2019autorisais \u00e0 r\u00eaver d\u2019y d\u00e9poser mes l\u00e8vres, de go\u00fbter enfin la saveur enivrante d\u2019une fille.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"650\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/image-14-650x1024.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-192624\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/image-14-650x1024.png 650w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/image-14-266x420.png 266w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/image-14-768x1211.png 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/image-14-974x1536.png 974w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/image-14.png 1058w\" sizes=\"auto, (max-width: 650px) 100vw, 650px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Flowers, graffiti and a bust of American singer, Jim Morrison (1943 &#8211; 1971), on his grave in Pere Lachaise Cemetery, Paris, France, 30th December 1986. (Photo by Kevin Cummins\/Getty Images)<\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>France est arriv\u00e9e dans ma classe en terminale. Trois ans que je l\u2019observais de loin, sans oser lui parler.Elle avait cette fa\u00e7on incroyable de contracter l\u00e9g\u00e8rement sa l\u00e8vre sup\u00e9rieure, qui lui donnait un air dont on ne savait jamais si elle souriait ou faisait la moue et qui maintenait tout le monde \u00e0 distance.Les gar\u00e7ons lui reprochaient son allure androgyne, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-08-linnamoramento\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #08 | L\u2019innamoramento<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":39,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7658],"tags":[],"class_list":["post-192619","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-08-nathalie-sarraute-lucienne-panhard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/192619","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/39"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=192619"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/192619\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":192630,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/192619\/revisions\/192630"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=192619"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=192619"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=192619"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}