{"id":192637,"date":"2025-07-24T18:20:16","date_gmt":"2025-07-24T16:20:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=192637"},"modified":"2025-07-25T09:02:09","modified_gmt":"2025-07-25T07:02:09","slug":"recto-verso-8-lui-cest-louis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-8-lui-cest-louis\/","title":{"rendered":"#rectoverso #08 | Lui c\u2019est Louis\u2026"},"content":{"rendered":"\n<p>Recto<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne descend jamais tranquillement l\u2019escalier mais d\u00e9vale toujours les marches quatre \u00e0 quatre. Parfois, il pr\u00e9f\u00e8re grimper sur la rambarde et se laisser glisser sur une seule fesse jusqu\u2019en bas. Lorsqu\u2019il monte au dernier \u00e9tage, son jeu favori est de se hisser jusqu\u2019aux combles pour espionner sur le palier la femme de l\u2019aubergiste qui donne des baisers au gagiste du premier. Il s\u2019assoit quotidiennement sur la margelle du puits situ\u00e9 en face de l\u2019\u00e9choppe du cordonnier pour \u00e9pouiller le grand chien noir qui le suit partout. Il a un don pour apprivoiser toutes sortes d\u2019oiseaux, merles, pinsons et moineaux. Lui c\u2019est Louis. Il a six mois de plus que moi et nous habitons le m\u00eame immeuble rue de la Raffinerie \u00e0 Chinon. Son p\u00e8re est filassier tandis que le mien est ferblantier. Depuis quelques semaines, la voix de Louis d\u00e9raille lorsque nous chantons \u00e0 l\u2019\u00e9glise, elle se pare d\u2019intonations graves et profondes, ce qui semble contrarier le P\u00e8re Jacques. Le pr\u00eatre l\u2019a en grippe. Il dit que sa m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 engross\u00e9e par le diable au lavoir un soir de pleine lune et qu\u2019il est l\u2019\u0153uvre du malin. Moi, \u00e0 vrai dire, je ne sais pas quoi en penser. Je ne me souviens pas de la m\u00e8re de Louis qui est morte quand il avait deux ans. J\u2019ai questionn\u00e9 Charles, un de mes grands-fr\u00e8res. Celui-ci m\u2019a r\u00e9pondu que Louis est tellement malicieux qu\u2019il pourrait tr\u00e8s bien lui pousser au derri\u00e8re, une nuit prochaine, une longue queue fourchue. Ce qui me pla\u00eet beaucoup chez Louis ce sont ses cheveux roux et boucl\u00e9s. Personne dans le quartier n\u2019a les m\u00eames. Il est vraiment le seul \u00e0 porter cette \u00e9paisse tignasse couleur de feu. Louis bouge tout le temps. On pourrait le croire monter sur des ressorts. Il est intr\u00e9pide et fourmille d\u2019id\u00e9es. Lorsque nous montons \u00e0 bord de la vieille carriole de son p\u00e8re, Louis laisse toujours ses pieds pendre dans le vide. Il observe de son regard per\u00e7ant la campagne environnante et \u00e0 chaque animal que son regard croise, il fait mine de porter \u00e0 son \u00e9paule un fusil imaginaire. Puis, approchant doucement ses l\u00e8vres de mon oreille, il me murmure de ne plus bouger. N\u2019osant le contrarier, je ferme les yeux et me fige\u00a0jusqu\u2019\u00e0 ce que je l\u2019entende crier pan. Quelques secondes apr\u00e8s, il est allong\u00e9 au fond de la charrette, les mains dans une flaque d\u2019eau croupissante, faisant mine de ramasser une sangsue endormie sous une pierre moussue. Avec Louis, je ne vois jamais le temps passer et quand il s\u2019absente j\u2019ai l\u2019impression que mes journ\u00e9es sont deux fois plus longues. Louis ne va pas tous les jours \u00e0 l\u2019\u00e9cole communale. \u00c0 l\u2019\u00e9poque du rouissage, il pr\u00eate main-forte aux adultes et part aux champs \u00e9taler le chanvre. Quelquefois, il participe \u00e0 l\u2019immersion du lin dans les eaux vives de la Vienne ou de la Veude. Ces matins-l\u00e0, j\u2019ai pris l\u2019habitude de me lever beaucoup plus t\u00f4t pour pouvoir guetter son d\u00e9part par la fen\u00eatre de notre cuisine. Quand Louis appara\u00eet sur le seuil de la porte du hall d\u2019entr\u00e9e, il se frotte toujours les yeux avec son poing droit, comme s\u2019il \u00e9tait encore dans son lit. Puis il b\u00e2ille \u00e0 s\u2019en d\u00e9crocher la m\u00e2choire tout en essayant de ranger les pans de sa chemise dans son pantalon. La plupart du temps, son p\u00e8re, qui n\u2019est jamais tr\u00e8s loin derri\u00e8re, le propulse d\u2019un grand coup de pied dans les fesses jusque sur le trottoir tout en le sermonnant. Ils posent ensuite simultan\u00e9ment leur casquette sur leur t\u00eate. Ils marchent tous les deux c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te dans la rue, chacun transportant dans sa gibeci\u00e8re un gros bout de pain accompagn\u00e9 d\u2019un morceau de fromage de brebis. Je reste l\u00e0, \u00e0 les observer, le nez coll\u00e9 au carreau, jusqu\u2019\u00e0 ce que leurs silhouettes soient devenues minuscules. Puis le c\u0153ur gros, je retourne me coucher dans mon lit.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Verso<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avance fr\u00eale et souvent silencieuse dans l\u2019escalier en tenant d\u2019une main la rambarde comme si elle craignait de tomber. Quand elle descend, j\u2019entends le doux froufrou de sa jupe longue qu\u2019elle soul\u00e8ve l\u00e9g\u00e8rement \u00e0 mon passage. Elle porte des chemisiers blancs aux cols impeccablement amidonn\u00e9s m\u00eame lorsqu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 rapi\u00e9c\u00e9s. Elle a d\u2019\u00e9pais cheveux bruns clairs qu\u2019elle entrelace en une unique tresse et qu\u2019elle dispose tant\u00f4t sur son \u00e9paule gauche, tant\u00f4t sur la droite. Quand elle sort, elle noue un grand foulard bleu sombre autour de son cou gracile. Elle parle tr\u00e8s doucement m\u2019obligeant \u00e0 tendre l\u2019oreille pour mieux l\u2019entendre. Elle c\u2019est Lison. Nous habitons dans le m\u00eame immeuble, moi au second, elle au premier juste en face du gagiste. La m\u00e8re de Lison est ling\u00e8re. Mon p\u00e8re dit toujours d\u2019elle que c\u2019est un beau brin de femme mais pas autant que ma m\u00e8re qui \u00e9tait para\u00eet-il une tr\u00e8s belle personne avec de longues jambes fines et une taille de gu\u00eape. Ma m\u00e8re est morte quand j\u2019avais vingt-et-un mois. Elle est partie l\u2019an 1849 pendant l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de chol\u00e9ra. D\u2019elle, je ne me souviens que du timbre doux de sa voix. Mon p\u00e8re a repris une femme avec qui il a eu d\u2019autres marmots et maintenant, j\u2019ai deux s\u0153urs pu\u00een\u00e9es, deux brailleuses.<\/p>\n\n\n\n<p>Lison et moi nous allons une fois par semaine au cat\u00e9chisme. Mais c\u2019est ce matin dans la chapelle, pendant le chant et \u00e0 deux reprises, que ma voix qui autrefois \u00e9tait si claire, est devenue rauque. J\u2019ai vu soudain le cur\u00e9 bl\u00eamir comme s\u2019il venait de me surprendre en train de pisser dans son b\u00e9nitier. Il a fronc\u00e9 s\u00e9v\u00e8rement ces deux gros sourcils et m\u2019a fix\u00e9 de ses yeux noirs d\u2019\u00e9perviers. Pour la premi\u00e8re fois, j\u2019ai eu honte mais pas \u00e0 cause de lui. Le rouge m\u2019est mont\u00e9 aux joues parce que Lison \u00e9tait pr\u00e9sente et m\u2019avait certainement entendu d\u00e9railler. \u00c0 ce moment-l\u00e0, j\u2019\u00e9tais assis \u00e0 la droite de L\u00e9on dans un coin o\u00f9 il faisait sombre. Dans la minute qui a suivi, les filles se sont lev\u00e9es, entonnant l\u2019Ave Maria de leurs voix cristallines. Lison \u00e9tait juste sous le vitrail qui repr\u00e9sente les anges portant les instruments de la passion. Je pouvais l\u2019observer sans qu\u2019elle ne me voit. De fins rayons de soleil filtraient \u00e0 travers les verri\u00e8res et \u00e9clairaient l\u00e9g\u00e8rement son visage et ses cheveux, les parant de mille reflets chatoyants. Ses grands yeux verts en forme d\u2019amande \u00e9taient immobiles et ses l\u00e8vres mi-closes dessinaient un sourire exquis. C\u2019est l\u00e0 que je me suis aper\u00e7u qu\u2019elle n\u2019avait plus sa frimousse enfantine mais un minois gracieux et f\u00e9minin. Lorsque nous sommes sortis de l\u2019\u00e9glise, je l\u2019ai laiss\u00e9 expr\u00e8s passer devant moi. J\u2019ai d\u00e9couvert avec stupeur sa silhouette \u00e9lanc\u00e9e et son d\u00e9hanch\u00e9. Il ne m\u2019a pas fallu longtemps pour me plonger dans une r\u00eaverie en lien avec la taille de ses seins. D\u00e9sormais, le c\u0153ur me bat souvent tr\u00e8s vite comme s\u2019il allait s\u2019\u00e9chapper lorsque nous sommes ensemble. J\u2019essaie pourtant de ne rien montrer et je continue \u00e0 faire le malin parce que \u00e7a me pla\u00eet bien de continuer \u00e0 \u00e9pater Lison. Mais \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de moi je me sens confus et \u00e0 vrai dire j\u2019ai peur. Je me demande si elle me voit encore pareil ou non ?<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recto Il ne descend jamais tranquillement l\u2019escalier mais d\u00e9vale toujours les marches quatre \u00e0 quatre. Parfois, il pr\u00e9f\u00e8re grimper sur la rambarde et se laisser glisser sur une seule fesse jusqu\u2019en bas. 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