{"id":192755,"date":"2025-07-25T12:33:46","date_gmt":"2025-07-25T10:33:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=192755"},"modified":"2025-07-25T13:36:23","modified_gmt":"2025-07-25T11:36:23","slug":"rectoverso-08-n-sarraute-coco","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-08-n-sarraute-coco\/","title":{"rendered":"#rectoverso\u00a0#08\u00a0|\u00a0N.Sarraute\u00a0| Coco"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Recto<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Avec Coco, les jeudis, c\u2019\u00e9tait notre grand luxe. Notre mani\u00e8re \u00e0 nous de tordre un peu la ligne droite de la semaine, de glisser du c\u00f4t\u00e9 des images, des couleurs, des choses inutiles. On partait souvent en d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi, jusqu\u2019\u00e0 Saint-Michel ou Od\u00e9on, parfois un changement pour aller flairer une galerie plus lointaine \u2014 rue des Beaux-Arts ou du Cherche-Midi. Colette aimait les d\u00e9tours. Elle disait que la ligne droite \u00e9tait \u00ab un truc d\u2019ing\u00e9nieur&nbsp;\u00bb, et que les artistes, eux, passaient par les chemins de traverse. Le ton \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9, mais toujours un peu flou, comme tout ce qu\u2019elle lan\u00e7ait en agitant ses boucles et son eye-liner trop \u00e9pais. Dans le m\u00e9tro, la ligne 4, elle observait les gens comme s\u2019ils faisaient partie d\u2019un tableau en mouvement, elle inventait des vies, chuchotait des dialogues imaginaires, griffonnait parfois des silhouettes dans son carnet cal\u00e9 entre ses genoux et son sac d\u00e9bordant.<\/p>\n\n\n\n<p>Son sac ! Une v\u00e9ritable caverne. On y trouvait de tout : des b\u00e2tons de pastel gras sans bouchon, des carnets corn\u00e9s, des miettes de pain, un vieux ticket de mus\u00e9e, deux rouges \u00e0 l\u00e8vres, une bo\u00eete d\u2019aquarelle, un peigne cass\u00e9, un gant orphelin, parfois m\u00eame un morceau de pomme enrubann\u00e9 dans un mouchoir. Elle fouillait sans rel\u00e2che, pour trouver un stylo, une \u00e9pingle, un miroir, et ressortait toujours autre chose. \u00ab&nbsp;Je suis une sorte de marchande ambulante \u00bb, disait-elle, en souriant, en poudrant son nez dans le reflet crasseux de la vitre du m\u00e9tro. Le maquillage chez elle \u00e9tait un jeu sans r\u00e8gle : trop de kh\u00f4l, du fard mal estomp\u00e9, mais une allure. Une allure impossible \u00e0 d\u00e9crire, un m\u00e9lange d\u2019ado en fuite et d\u2019artiste en qu\u00eate de ses pinceaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019aimait pas l\u2019\u00e9cole, \u00e7a non. Le mot m\u00eame la faisait grimacer. \u00ab&nbsp;Les notes, c\u2019est pour les balances&nbsp;\u00bb. Elle vivait ailleurs, dans les galeries, dans les dessins accroch\u00e9s de guingois, dans les tableaux o\u00f9 il y avait encore quelque chose \u00e0 dire. Devant certains, elle restait longtemps, en silence, t\u00eate pench\u00e9e, yeux pliss\u00e9s, comme si elle tentait d\u2019entendre quelque chose de l\u2019int\u00e9rieur de la toile. Moi je regardais ses mains, tach\u00e9es d\u2019encre et de crayon, quand elle sortait son carnet, elle dessinait ce qu\u2019elle ne disait pas. Et c\u2019\u00e9tait beau.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019arr\u00eatait ensuite quelque part, une discoth\u00e8que, un caf\u00e9 ou un banc, parfois m\u00eame sur les marches du Panth\u00e9on. On refaisait le parcours et le monde d\u00e9j\u00e0. Colette mimait les galeristes, critiquait les encadrements, s\u2019\u00e9merveillait d\u2019un d\u00e9tail qu\u2019elle seule avait vu. Elle parlait lentement en r\u00eavant, les mains pleines de pigments et de miettes. Elle riait en posant les mains devant sa bouche pour cacher quelque chose, peut-\u00eatre. Mais moi, ces rires-l\u00e0, je les ai gard\u00e9s comme des couleurs dans ma m\u00e9moire. Des jeudis pleins, d\u00e9bordants de bonheurs et d\u2019interdits.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Verso<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Elle, c\u2019\u00e9tait une \u00e9l\u00e8ve mod\u00e8le. Je le disais sans moquerie, ou alors avec juste ce qu\u2019il faut de moquerie pour que \u00e7a ne devienne pas de l\u2019admiration pure. Une constatation, oui. Elle avait ce truc\u2026 pos\u00e9, calme, presque scientifique dans sa mani\u00e8re d\u2019aborder les choses. \u00ab&nbsp;Tu es pos\u00e9e comme un presse-papier&nbsp;\u00bb, je lui lan\u00e7ais. Elle riait, un peu g\u00ean\u00e9e. Moi je croyais qu\u2019elle cachait quelque chose. On n\u2019est jamais aussi sage sans trafiquer un peu derri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je venais d\u00e9jeuner chez elle certains midis d\u2019\u00e9cole, j\u2019entrais dans un autre monde. Elle avait ses rituels. Avant m\u00eame de poser mon sac, elle avait fait les lits, essuyait la table, remettait les chaises bien droites, ouvrait la fen\u00eatre \u00ab&nbsp;pour a\u00e9rer les id\u00e9es&nbsp;\u00bb. Je la regardais faire en m\u2019\u00e9croulant dans le canap\u00e9-lit, mon sac d\u00e9goulinant de papiers, de crayons, de miettes de pastel, de choses sans nom. \u00ab&nbsp;T\u2019es une maniaque&nbsp;\u00bb, je grognais, \u00ab&nbsp;c\u2019est presque m\u00e9dical&nbsp;\u00bb. Mais je restais. Je ne partais jamais avant la fin du repas \u2013 pain, camembert, saucisson \u2013 et je la regardais replier les serviettes, remettre les couverts \u00e0 leur place, ranger le pain dans son torchon. \u00c7a me reposait, peut-\u00eatre. Son maniaque, c\u2019\u00e9tait ma pause.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait de super notes. Des copies sans faute. Des classements dans tout, m\u00eame dans ses pens\u00e9es. Je me moquais : \u00ab&nbsp;D\u00e9coratives, tes notes, comme des coussins bien gonfl\u00e9s sur un canap\u00e9&nbsp;\u00bb. Mais je lui demandais souvent ce qu\u2019elle pensait, parfois, elle me r\u00e9pondait si vite, si clairement, que je ne savais plus si c\u2019\u00e9tait elle ou moi qui avais eu l\u2019id\u00e9e. On d\u00e9cidait ensemble. On tombait d\u2019accord presque toujours. M\u00eame go\u00fbt pour les diff\u00e9rences, m\u00eame m\u00e9fiance pour les vitrines trop bien \u00e9clair\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>De nous deux, on aurait pu croire que c\u2019\u00e9tait moi la plus libre, l\u2019excentrique, celle qui d\u00e9borde. Peut-\u00eatre. Mais parfois je me demandais\u2026 si ce n\u2019\u00e9tait pas elle, la vraie d\u00e9vergond\u00e9e. Avec ses jupes bien sages, ses fiches de r\u00e9visions, ses lits faits, mais un feu dessous, lent, obstin\u00e9. Une libert\u00e9 enfouie qui ne demandait qu\u2019\u00e0 s\u2019ouvrir comme une fleur carnivore.<\/p>\n\n\n\n<p>Je disais d\u2019elle : \u00ab&nbsp;Elle est folle, d\u2019une folie douce on ne s\u2019en m\u00e9fie pas&nbsp;\u00bb, c\u2019\u00e9tait son talent. Mais moi je voyais. Je voyais cet \u0153il qui brillait trop longtemps quand quelque chose la touchait. Ce n\u2019\u00e9tait pas de l\u2019\u00e9motion, c\u2019\u00e9tait un orage pr\u00eat \u00e0 rompre. Je le savais. Et je crois qu\u2019elle savait que je savais.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui encore, je me demande. Qui, des deux, \u00e9tait la plus d\u00e9routante ? La plus d\u00e9brid\u00e9e ? Peut-\u00eatre que c\u2019\u00e9tait elle, avec sa propret\u00e9 si propre qu\u2019elle devenait suspecte. Sa d\u00e9rive si discr\u00e8te qu\u2019elle vous prenait par surprise. Sa folie, douce, oui, mais tenace. Comme une chanson ent\u00eatante qu\u2019on croit avoir oubli\u00e9e et qui revient tout \u00e0 coup, en entier, au beau milieu d\u2019un jeudi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recto Avec Coco, les jeudis, c\u2019\u00e9tait notre grand luxe. Notre mani\u00e8re \u00e0 nous de tordre un peu la ligne droite de la semaine, de glisser du c\u00f4t\u00e9 des images, des couleurs, des choses inutiles. 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