{"id":192815,"date":"2025-07-25T22:33:40","date_gmt":"2025-07-25T20:33:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=192815"},"modified":"2025-07-26T07:59:12","modified_gmt":"2025-07-26T05:59:12","slug":"rectoverso-09-i-pommes-portes-portants","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-09-i-pommes-portes-portants\/","title":{"rendered":"#rectoverso #09 | pommes, portes, portants\u2026"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Ma chambre dite de bonne au fond du couloir\u00a0\u00e0\u00a0droite<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord pour d\u00e9limiter le territoire, une porte lourde de bois plein, vieilles planches de ch\u00eane clair.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quand on entre, le \u00ab&nbsp;on \u00bb&nbsp;c\u2019est moi. Suis seule ici. Qui entre \u00e0 part moi&nbsp;? Personne. Territoire personnel d\u2019abord, d\u2019abord l\u2019odeur premi\u00e8re, l\u2019odeur dominante qui doucement s\u2019estompe, qui l\u00e9g\u00e8rement s\u2019\u00e9vapore dans l\u2019air puis disparait,<em>&nbsp;<u>l<\/u>e c\u00e9drat<\/em>, puis si on longe le mur, si on fait le tour de l\u2019endroit en partant vers le coin gauche l\u2019odeur de l\u2019amande grill\u00e9 ou torr\u00e9fi\u00e9e, (quelle diff\u00e9rence&nbsp;? ) celle qu\u2019on met ( le \u00ab&nbsp;on&nbsp;\u00bb&nbsp; \u00e9tant cette fois ma grand-tante maternelle) dans les p\u00e2tisseries orientales prend&nbsp;&nbsp;un temps le dessus. Si je continue de faire le tour du propri\u00e9taire (maintenant je suis l\u00e0 seule avec moi, mais ici v\u00e9ritablement mon corps est l\u00e0 \u00e0 respirer les odeurs emm\u00eal\u00e9es comme des cheveux et pourtant distinctes) j\u2019avance de quelques pas, et sens dans le coin au fond l\u2019odeur de la figue chaude, l\u2019odeur de l\u2019\u00e9t\u00e9 en M\u00e9diterran\u00e9e, une certaine id\u00e9e du bonheur fugace. Fugace, alors je continue.<\/p>\n\n\n\n<p>Ici parfois je mange du&nbsp;<em>chocolat noir&nbsp;<\/em>parfois je dors parfois je r\u00eavasse parfois je laisse fondre un vrai carr\u00e9 de forme carr\u00e9e de chocolat fin, de chocolat couch\u00e9 finement en plaque, je laisse fondre le plus lentement possible le chocolat noir sur ma langue chaude parfois un morceau de chocolat appel\u00e9 une praline mais c\u2019est plus rare.<\/p>\n\n\n\n<p>Partout sur trois murs blancs, une collection de&nbsp;<em>planches botaniques&nbsp;<\/em>de Pierre-Antoine Boiteau. La lumi\u00e8re solaire entre par la petite fen\u00eatre qui regarde les toits de zinc, circule, d\u00e9coupe et dessine sur les plantes des planches des ombres qui n\u2019existent pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Partout sur les trois murs blancs des cadres, des dessins finement trac\u00e9s, de fruits et l\u00e9gumes anciens, l\u00e9gend\u00e9s, app\u00e9tissants, r\u00e9jouissants, d\u00e9licats, pr\u00e9cieux. J\u2019aurais aim\u00e9 les trouver aussi d\u00e9licieux que beaux, savoir dessiner comme Pierre-Antoine Boiteau. Ce sont les repr\u00e9sentations&#8230; Privil\u00e9giait-il la pr\u00e9cision ou la d\u00e9licatesse&nbsp;? Pr\u00e9f\u00e9rait-il les fruits sucr\u00e9s ou les l\u00e9gumes sal\u00e9s&nbsp;? Que faisait-il de sa marchandise apr\u00e8s l\u2019avoir dessin\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Moi, l\u00e0 je mange encore du&nbsp;<em>chocolat<\/em>, un autre, un autre, une ganache aux pistaches grill\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je vais m\u2019arr\u00eater l\u00e0. Non pas encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le parquet, coussins souples, tailles variables, tr\u00e8s doux, en plumes de canard, pas \u00e9cologiques, recouverts de cotonnade souple motifs de fleurs Laura Ashley, assemblage de motifs. Sur le dernier mur blanc&nbsp;<em>une biblioth\u00e8que<\/em>&nbsp;de tablettes de chocolat, dispos\u00e9es verticalement, sur la tranche comme les livres. Les papiers d\u2019emballage des diverses tablettes forment un d\u00e9grad\u00e9 de couleurs vives.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai arr\u00eat\u00e9 ou je vais arr\u00eater de manger du&nbsp;<em>chocolat<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ma chambre dite de bonne au fond du couloir \u00e0 gauche<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord pour d\u00e9limiter le territoire, une porte lourde de bois plein, vieilles planches de ch\u00eane clair pareilles \u00e0 l\u2019autre porte, avec un \u0153illeton \u00e0 un m\u00e8tre quarante-cinq du sol. Sur le sol des tommettes octogonales ocres, terre de sienne br\u00fbl\u00e9e et rouge brique comme s\u2019il faisait chaud et qu\u2019on (encore ce \u00ab&nbsp;on \u00bb&nbsp;qui n\u2019a pas de place ici) aurait envie de marcher nus pieds. Pi\u00e8ce s\u00e8che.<\/p>\n\n\n\n<p>Des tables de bois, des tr\u00e9teaux de bois, des plateaux de bois. Encore du bois. Qui n\u2019aime pas le bois&nbsp;? Et puis c\u2019est chez moi, c\u2019est moi qui choisis. Le bois. Ici des&nbsp;<em>noix<\/em>&nbsp;s\u00e8chent, des&nbsp;<em>pommes<\/em>&nbsp;reinettes et autres attendent la suite, des&nbsp;<em>tomates<\/em>&nbsp;pendues sur des fils gagnent de la saveur en se d\u00e9shydratant. Tant d\u2019odeurs. Prendre le temps dans cette chambre de bonne-l\u00e0, d\u2019attendre l\u2019\u00e9vaporation, d\u2019attendre que le temps passe. Fen\u00eatre entrouverte, l\u2019air passe, doit passer, fen\u00eatre s\u2019ouvrant, mais pas vraiment ouverte, donnant sur toit de zinc. La lumi\u00e8re solaire entre. Exposition plein sud. Trop soleil, non jamais trop.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ne pas manger avant la saison prochaine, ou l\u2019autre encore, ou plus tard encore. Ne pas d\u00e9guster, savourer, m\u00eame pas go\u00fbter. Attendre. Murs blancs aussi et une&nbsp;<em>chaise de bois clair<\/em>, du h\u00eatre par exemple, et un<em>&nbsp;bureau<\/em>simple&nbsp;: tr\u00e9teaux de bois, planche. Alors \u00e9crire avec un stylo noir sur des feuilles blanches nues, le temps qui passe. Pas d\u2019\u00e9tag\u00e8re, pas de tableau, sauf un, dans un recoin \u00e0 peine perceptible. Qui repr\u00e9sente&nbsp;? Je ne sais pas. D\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9cris, je ne le vois pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur les tomettes, un&nbsp;<em>vase<\/em>&nbsp;ancien, un peu kitch, de verre rose praline (il faut remarquer que c\u2019est le m\u00eame mot que pour le chocolat) transparent, des pois de senteur encore en vie.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ma chambre dite de bonne au fond du couloir en face<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord pour d\u00e9limiter mon territoire, une porte de bois de ch\u00e2taignier, similaire aux deux autres sauf au centre, un&nbsp;<em>butoir<\/em>&nbsp;repr\u00e9sentant une main. Une main qui butte. Inattendu.<\/p>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re la porte, des murs blancs, des tapis persans, des&nbsp;<em>portants<\/em>&nbsp;et des v\u00eatements. Demeurent ici des histoires de corps invisibles. Morts&nbsp;les corps ? Chambre du pass\u00e9. Pi\u00e8ce souvenirs-v\u00eatements \/ v\u00eatements-souvenirs. Uniquement des&nbsp;<em>robes&nbsp;<\/em>ici, des&nbsp;<em>robes<\/em>&nbsp;sous des&nbsp;<em>draps blancs<\/em>&nbsp;d\u2019un c\u00f4t\u00e9, sous des couvertures brunes de laine brune \u00e9paisse de l\u2019autre\u2026 contre les mites. Pourtant les mythes ont v\u00e9cu, circul\u00e9 trois petits tours, sont devenus d\u00e9mod\u00e9s. Place \u00e0 d\u2019autres robes, d\u2019autres femmes, d\u2019autres histoires. Pourtant ces textures et tissus, ces plis et formes sur des&nbsp;<em>portants<\/em>&nbsp;statiques et m\u00e9talliques n\u2019ont pas toujours \u00e9t\u00e9 immobiles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Robes-histoires. Robes port\u00e9es, lav\u00e9es, repass\u00e9s, pli\u00e9es, d\u00e9pli\u00e9es, report\u00e9es. Robes us\u00e9es, d\u00e9chir\u00e9es d\u2019avoir trop dans\u00e9es. Robes recousues, r\u00e9par\u00e9es puis oubli\u00e9es voire abandonn\u00e9es.&nbsp;<em>Robes<\/em>&nbsp;aim\u00e9es, choy\u00e9es, caress\u00e9es, ador\u00e9es, v\u00e9n\u00e9r\u00e9es ou d\u00e9test\u00e9es et malmen\u00e9es\u2026 C\u2019est p\u00e9nible de ne s\u2019en tenir qu\u2019\u00e0 l\u2019allure. Pourtant.<\/p>\n\n\n\n<p>Odeurs de corps d\u2019avant, de parfums pass\u00e9s, vieillis. Poudre de riz.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma vieille professeure de&nbsp;<em>piano<\/em>, ancienne diva d\u2019op\u00e9ra.<\/p>\n\n\n\n<p>Costumes de sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant (encore un \u00ab&nbsp;pourtant&nbsp;\u00bb) ces collections de v\u00eatements sur portants, d\u00e9pos\u00e9es l\u00e0 sur des cintres de bois de c\u00e8dre (contre les mites, encore l\u00e0 ces bestioles immortelles) restent avec leurs histoires magnifiques ou tragiques, silencieuses pr\u00e8s de la petite fen\u00eatre qui voit le soleil se coucher. En fait on ne voit rien dans cette chambre-ci. Rien mais on sent une odeur singuli\u00e8re, indistincte, un m\u00e9lange de poussi\u00e8re de coton, de laine, de soie, de lin, de satin, de velours, de tissus\u2026. et toujours rien \u00e0 voir que des&nbsp;<em>couvertures&nbsp;<\/em>brunes et ternes qui pendouillent, sauf sur un mur, un mur entier couvert de Unes, de&nbsp;<em>couvertures&nbsp;<\/em>de magazines f\u00e9minins dat\u00e9s. Des pages punais\u00e9es les unes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres, de visages sans vie, d\u2019 images de formes sans forme. Restent les slogans, les gros titres, les noms propres, quelques dates.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et moi sur un&nbsp;<em>tapis<\/em>&nbsp;qui sent le pass\u00e9, je viens danser, je viens r\u00e9parer.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne mange plus.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ma chambre dite de bonne au fond du couloir\u00a0\u00e0\u00a0droite D\u2019abord pour d\u00e9limiter le territoire, une porte lourde de bois plein, vieilles planches de ch\u00eane clair.&nbsp; Quand on entre, le \u00ab&nbsp;on \u00bb&nbsp;c\u2019est moi. Suis seule ici. Qui entre \u00e0 part moi&nbsp;? Personne. Territoire personnel d\u2019abord, d\u2019abord l\u2019odeur premi\u00e8re, l\u2019odeur dominante qui doucement s\u2019estompe, qui l\u00e9g\u00e8rement s\u2019\u00e9vapore dans l\u2019air puis disparait,&nbsp;le c\u00e9drat, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-09-i-pommes-portes-portants\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #09 | pommes, portes, portants\u2026<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":446,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7669],"tags":[],"class_list":["post-192815","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-09-gertrude-stein-la-robe-le-flan-le-couloir"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/192815","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/446"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=192815"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/192815\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":197916,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/192815\/revisions\/197916"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=192815"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=192815"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=192815"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}