{"id":192821,"date":"2025-07-25T23:05:57","date_gmt":"2025-07-25T21:05:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=192821"},"modified":"2025-07-26T21:50:38","modified_gmt":"2025-07-26T19:50:38","slug":"rectoverso-08-jean-augustin-une-histoire-denfance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-08-jean-augustin-une-histoire-denfance\/","title":{"rendered":"#rectoverso #08 | Jean &amp; Augustin (une histoire d&rsquo;enfance)"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/jean-et-augustin-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-192824\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/jean-et-augustin-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/jean-et-augustin-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/jean-et-augustin-768x512.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/jean-et-augustin.jpg 1072w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">recto | L\u2019ami de Jean<\/h2>\n\n\n\n<p>A l\u2019\u00e9cole, Jean \u00e9tait toujours devant. En t\u00eate du rang qui se formait au coup de sifflet du directeur quand sonnait l\u2019heure d\u2019entrer en classe. En premi\u00e8re ligne, face au bureau du ma\u00eetre qu\u2019il ne quittait pas des yeux. Le premier \u00e0 remplir les encriers. Le premier \u00e0 distribuer les cahiers de table en table. Le premier \u00e0 nettoyer le tableau noir et \u00e0 y inscrire la date du jour. Le premier \u00e0 lever le doigt pour r\u00e9pondre \u00e0 la question pos\u00e9e. Le premier tout le temps. Il \u00e9tait fort dans toutes les mati\u00e8res. Le plus fort. Nous \u00e9tions quelques-uns \u00e0 l\u2019admirer pour ses connaissances. D\u2019autres le jalousaient et lui cherchaient querelle dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation.<br>Le fait que nous soyons proches m\u2019avait procur\u00e9 un statut particulier aupr\u00e8s de lui. J\u2019\u00e9tais l\u2019ami de Jean. Nous arrivions \u00e0 l\u2019\u00e9cole ensemble. Nous rentrions c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te par le m\u00eame chemin. Il m\u2019invitait chez lui. Sa m\u00e8re nous accueillait sur le perron. La gouvernante pr\u00e9parait le go\u00fbter. Une tranche de pain beurr\u00e9e sur laquelle elle r\u00e2pait des copeaux de chocolat. Nous buvions une limonade. Sur une feuille de papier, il griffonnait les r\u00e9sultats du probl\u00e8me de math\u00e9matiques qu\u2019il glissait n\u00e9gligemment dans la poche de ma blouse. Il ne fallait pas que ce geste f\u00fbt ostentatoire. C\u2019\u00e9tait, de sa part, la manifestation d\u2019une amiti\u00e9 secr\u00e8te.<br>Nous avions pris l\u2019habitude de nous retrouver le jeudi apr\u00e8s-midi. C\u2019\u00e9tait un rituel. L\u2019hiver, c\u2019est la lecture qui nous occupait. Nous r\u00eavions d\u2019aventures avec Jules Verne. Dans la biblioth\u00e8que de son p\u00e8re, align\u00e9s au cordeau, les volumes illustr\u00e9s de l\u2019\u00e9dition Hetzel. Une pure merveille. Michel Strogoff en \u00e9quilibre pr\u00e9caire sur son cheval d\u00e9brid\u00e9. Mes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es, les repr\u00e9sentations du dirigeable fr\u00f4lant le crat\u00e8re du mont Mendif ou suscitant l\u2019\u00e9moi du gouverneur de Loggoum, en extase devant l\u2019astronef emport\u00e9 dans les airs.<br>Aux beaux jours, je l\u2019entra\u00eenais jusqu\u2019aux rives du fleuve pour des parties de p\u00eache. L\u00e0, je tenais le premier r\u00f4le. J\u2019\u00e9tais habile. Je lui enseignais tous les gestes. Comment fixer un bouchon sur le fil, nouer un hame\u00e7on \u00e0 son extr\u00e9mit\u00e9, r\u00e9gler la distance entre les deux en fonction de la profondeur de la zone cibl\u00e9e, comment accrocher l\u2019app\u00e2t, un ver de terre, op\u00e9ration barbare qui consistait \u00e0 transpercer le lombric de part en part en s\u2019assurant qu\u2019il se tortillerait encore &#8211; de douleur peut-\u00eatre mais cela nous laissait indiff\u00e9rents &#8211; jusqu\u2019\u00e0 attirer \u00e0 lui le poisson, comment lancer la ligne, d\u00e9licatement, en \u00e9vitant les branches d\u2019arbres alentour, de vrais pi\u00e8ges ces branches, comment ensuite la laisser glisser au fil de l\u2019eau, \u00e9pouser les m\u00e9andres, la remonter en souplesse pour ne pas \u00e9veiller les soup\u00e7ons, tout un art que je me targuais de ma\u00eetriser et dont j\u2019esp\u00e9rais qu\u2019il me conf\u00e9rerait un statut. Que je deviendrais comme son \u00e9gal. Que, ce faisant, je jouirais \u00e0 ses yeux d\u2019un certain prestige.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">verso | Enfin libre<\/h2>\n\n\n\n<p>A l\u2019\u00e9cole, Augustin n\u2019\u00e9tait jamais tr\u00e8s loin de moi. Nous avancions, l\u2019un derri\u00e8re l\u2019autre, dans le rang qui se formait au coup de sifflet du directeur lorsque l\u2019heure sonnait de reprendre les cours. D\u00e8s le premier jour de l\u2019ann\u00e9e scolaire, il avait pris place \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, en premi\u00e8re ligne, de sorte que notre complicit\u00e9 s\u2019accrut des petits mots que nous \u00e9changions sous le bureau, \u00e0 l\u2019insu du ma\u00eetre. Parce que j\u2019\u00e9tais premier de la classe, sans jamais, je le jure, tenter de tirer quelque gloire de ce statut, certains \u00e9l\u00e8ves m\u2019avaient pris en grippe. Plusieurs fois, Augustin s\u2019\u00e9tait interpos\u00e9 pour m\u2019\u00e9viter une racl\u00e9e. Je ne l\u2019en ai jamais remerci\u00e9. Je ne lui en \u00e9tais pas moins reconnaissant.<br>Ma m\u00e8re \u00e9prouvait \u00e0 son \u00e9gard une certaine tendresse. C\u2019\u00e9tait le fils du m\u00e9tayer. Il \u00e9tait beau, c\u2019est vrai. Ses cheveux boucl\u00e9s, ses yeux bleus. Le portrait de son p\u00e8re jeune, glissa-t-elle un soir imprudemment, sur un ton m\u00e9lancolique, tandis que nous parlions de lui au d\u00eener. S\u2019ensuivit un silence. Elle \u00e9tait si \u00e9vapor\u00e9e, si d\u00e9tach\u00e9e des choses, que personne ne pr\u00eatait plus attention \u00e0 ses dires.<br>Au retour de l\u2019\u00e9cole, je l\u2019invitais chez nous. Ma m\u00e8re nous attendait sur le perron. Elle nous faisait signe d\u2019entrer. Posait un baiser furtif sur nos fronts. La gouvernante pr\u00e9parait ses plantureuses tartines beurr\u00e9es assorties de copeaux de chocolat. Nous buvions une limonade. Je parvenais \u00e0 balayer d\u2019un revers de main les devoirs du jour. Je glissais la solution du probl\u00e8me de math\u00e9matiques dans la poche de sa blouse. Je faisais en sorte qu\u2019il ne s\u2019en aper\u00e7oive pas. Je voulais \u00e9viter qu\u2019il se sente rabaiss\u00e9 en interpr\u00e9tant mon geste comme l\u2019expression d\u2019une charit\u00e9 condescendante alors que j\u2019agissais selon l\u2019\u00e9lan de mon c\u0153ur, par pure amiti\u00e9. S\u2019il avait \u00e9t\u00e9 mon fr\u00e8re, je n\u2019aurais pas agi autrement.<br>Les longs apr\u00e8s-midi d\u2019hiver, nous partagions nos lectures. Il fut un temps o\u00f9 Jules Verne avait notre pr\u00e9f\u00e9rence. Ses r\u00e9cits d\u2019aventures extraordinaires nous faisaient r\u00eaver, de m\u00eame que les illustrations de l\u2019\u00e9dition que mon p\u00e8re conservait dans sa biblioth\u00e8que. Mais les plus beaux moments qu\u2019il me fut donn\u00e9 de vivre en sa compagnie \u00e9taient ces interminables parties de p\u00eache sur les rives du fleuve. Me prenant par la main, il puisait en lui, dans le plus profond de son \u00eatre je crois, la force de me tirer du giron familial o\u00f9, sans en avoir conscience, j\u2019\u00e9touffais. L\u00e0, au bord des eaux capricieuses, plus personne pour nous surveiller. Nous \u00e9tions livr\u00e9s \u00e0 nous-m\u00eames et mes poumons s\u2019emplissaient d\u2019un air de libert\u00e9 qui me donnait des ailes. Alors je me sentais aim\u00e9. Comme r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 moi-m\u00eame. Et j\u2019aimais.<br>Jeune adulte, j\u2019\u00e9pousai de mon plein gr\u00e9 la carri\u00e8re militaire. Je suis devenu pilote d\u2019aviation dans une escadrille de bombardiers. Mon p\u00e8re en ressentit une grande fiert\u00e9. Je respectais \u00e0 ses yeux la tradition familiale selon laquelle l\u2019a\u00een\u00e9 devait prendre les armes pour l\u2019honneur de la lign\u00e9e. C\u2019\u00e9tait plus qu\u2019il n\u2019esp\u00e9rait. Ma m\u00e8re consommait d\u00e9j\u00e0 trop d\u2019\u00e9ther pour esp\u00e9rer quoi que ce soit. Elle mit un jour le feu aux v\u00eatements qu\u2019elle portait et br\u00fbla du m\u00eame coup sa conscience d\u2019\u00eatre dans la m\u00e9moire d\u2019un jeune homme, yeux bleus, cheveux boucl\u00e9s.<br>Je suis un vieillard aujourd\u2019hui. Je tue le temps qui me reste \u00e0 vivre dans la lecture et la relecture de pages de Jules Verne. Ces r\u00e9cits d\u2019aventures ne me font plus r\u00eaver. Mais ils me ram\u00e8nent \u00e0 ces apr\u00e8s-midi inoubliables dans sa compagnie. Et ce moment pr\u00e9cis o\u00f9, allong\u00e9s dans l\u2019herbe humide, au bord du fleuve, quelques poissons fr\u00e9tillant dans la nasse, je me suis senti comme aspir\u00e9 vers le ciel. Volant. Enfin libre de ma destin\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>recto | L\u2019ami de Jean A l\u2019\u00e9cole, Jean \u00e9tait toujours devant. 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