{"id":193269,"date":"2025-07-28T12:35:17","date_gmt":"2025-07-28T10:35:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=193269"},"modified":"2025-07-28T12:36:18","modified_gmt":"2025-07-28T10:36:18","slug":"rectoverso-08-bis-orgue-marine-bis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-08-bis-orgue-marine-bis\/","title":{"rendered":"#rectoverso #08 #bis | Orgue marine bis"},"content":{"rendered":"\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">Ce bis est une compactification de l'original. La cons\u00e9quence ? L'\u00e9lan de chaque proposition invoque la prochaine, tout se r\u00e9sume \u2014r\u00e9sume ? \u2014 en deux phrases.<\/pre>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait laiss\u00e9 les deux bouteilles de vin blanc sur la marche du perron, comme une offrande ou une pr\u00e9caution, un geste ancien dont j\u2019aurais d\u00fb comprendre imm\u00e9diatement le sens si je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9, \u00e0 ce moment pr\u00e9cis, absorb\u00e9 par la fa\u00e7on qu\u2019avait le jour de tomber sur la pierre de l\u2019\u00e9glise, en face, celle o\u00f9 je joue seul, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019air devient lourd, une heure sans contours o\u00f9 les murs r\u00e9sonnent autrement, plus bas, comme si la lumi\u00e8re y vibrait encore, et c\u2019est l\u00e0, depuis la fen\u00eatre de ma chambre, que je l\u2019ai vu, assis contre le muret, les jambes repli\u00e9es comme un adolescent ou un homme las de marcher, les bras autour de ses genoux, immobile, pas en attente, non, mais dans une forme de pr\u00e9sence suspendue, absolument l\u00e0 et pourtant ailleurs, ailleurs dans le temps, dans une autre dur\u00e9e que la mienne, et j\u2019ai tout de suite pens\u00e9 qu\u2019il avait l\u2019air de sortir d\u2019un lieu que je ne connais pas, ou que j\u2019ai peut-\u00eatre oubli\u00e9, un lieu d\u2019avant, un lieu d\u2019apr\u00e8s, quelque chose d\u2019\u00e9ternel dans ce visage qui ne cherchait pas \u00e0 s\u00e9duire mais \u00e0 durer, et nous ne nous \u00e9tions parl\u00e9 que deux fois, des phrases courtes, presque anodines, sauf que rien chez lui ne l\u2019\u00e9tait vraiment, et la premi\u00e8re fois il m\u2019avait demand\u00e9 si je connaissais Huysmans, ce nom l\u00e2ch\u00e9 sans suite dans une fin d\u2019apr\u00e8s-midi o\u00f9 il faisait trop chaud pour penser clairement, et la deuxi\u00e8me fois il avait dit qu\u2019il aimait les lieux fig\u00e9s, les stations baln\u00e9aires hors saison, les h\u00f4tels ferm\u00e9s, les esprits qui tournent en rond, et c\u2019\u00e9tait dit comme une \u00e9vidence, pas comme une confidence, comme si ces espaces vides avaient \u00e9t\u00e9 ses seuls v\u00e9ritables compagnons, et ce n\u2019\u00e9tait pas de la tristesse, ce qu\u2019il portait l\u00e0, mais une forme de d\u00e9calage avec tout ce qui va trop vite, une lenteur int\u00e9rieure, presque un refus d\u2019avancer pour ne pas d\u00e9ranger le silence des choses, et je l\u2019ai fait entrer, sans dire un mot, sans m\u2019expliquer, et lui non plus n\u2019a rien dit, il a travers\u00e9 le seuil comme on passe d\u2019un monde \u00e0 l\u2019autre, avec cette retenue \u00e9trange qui me donnait l\u2019impression qu\u2019il ne touchait pas vraiment le sol, et dans la chambre nous n\u2019avons pas allum\u00e9 la lumi\u00e8re, parce qu\u2019il y avait la lune qui entrait par la vitre, ce halo p\u00e2le qui glissait sur le piano et les livres, et il a pos\u00e9 une main sur les touches sans jouer, simplement comme on touche un corps vivant, un objet sacr\u00e9, une respiration ancienne, et les notes n\u2019\u00e9taient pas des notes, mais des souffles, des restes d\u2019harmonies, des \u00e9chos de quelque chose d\u2019\u00e0 peine prononc\u00e9, et je l\u2019ai regard\u00e9 sans le fixer, comme on regarde un feu sans vouloir qu\u2019il s\u2019\u00e9teigne, puis j\u2019ai pris une bouteille, l\u2019ai ouverte avec le vieux tire-bouchon rouill\u00e9 de mon p\u00e8re, celui qui fait toujours un bruit sec comme un craquement de meuble ancien, et nous avons bu debout, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, sans nous effleurer, en silence, le vin \u00e9tait ti\u00e8de, presque fade, mais il avait ce go\u00fbt des choses vraies, un go\u00fbt de pluie et de peau, et je lui ai parl\u00e9 de l\u2019orgue, de ce que je joue quand le soleil descend, quand les vo\u00fbtes changent de couleur, et il m\u2019a demand\u00e9 si je chantais, et j\u2019ai dit que je fredonnais, parfois, presque sans y penser, une voix basse, pour accompagner les accords, et il a hoch\u00e9 la t\u00eate avec cette mani\u00e8re de donner son accord \u00e0 ce qu\u2019on ne lui demande pas, comme s\u2019il reconnaissait quelque chose de lui dans ce d\u00e9tail, puis il s\u2019est allong\u00e9 sur le lit sans rien dire, sans me regarder, sans attendre, et j\u2019ai tir\u00e9 le rideau mais pas jusqu\u2019au bout, laissant le clair de lune tracer sa route sur le plancher, sur les draps, sur son \u00e9paule, et il m\u2019a tendu la main, ce geste si simple et si ancien qu\u2019il m\u2019a sembl\u00e9 ouvrir une porte plus qu\u2019il n\u2019appelait une \u00e9treinte, et ce n\u2019\u00e9tait pas un geste amoureux, non, c\u2019\u00e9tait un passage, une transmission, et dans cette main tendue j\u2019ai reconnu quelque chose d\u2019un p\u00e8re, d\u2019un fr\u00e8re, d\u2019un ange m\u00eame, ou d\u2019un souvenir que je n\u2019avais pas encore v\u00e9cu, puis il est rest\u00e9 l\u00e0, le corps paisible, sans attente, et j\u2019ai senti que le temps s\u2019\u00e9tait retir\u00e9, que nous \u00e9tions ailleurs, dans une chambre d\u00e9faite du monde, o\u00f9 rien ne devait arriver et o\u00f9 pourtant tout \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, et le matin, il est parti sans un mot, sans un regard, il a simplement travers\u00e9 la rue, les portes de l\u2019\u00e9glise s\u2019ouvraient lentement, et j\u2019ai cru entendre une note, une seule, une touche rest\u00e9e enfonc\u00e9e sur le clavier, comme un souffle qu\u2019on oublie d\u2019expirer, et il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 loin, mais sa silhouette est rest\u00e9e sur la vitre jusqu\u2019au soir, dessin\u00e9e dans la bu\u00e9e, dans la lumi\u00e8re, dans un temps que je ne peux plus nommer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois que c\u2019est la lumi\u00e8re qui m\u2019a fait entrer, pas la lumi\u00e8re d\u2019un salon ou d\u2019un lampadaire mais cette clart\u00e9 \u00e9trange, presque spectrale, qui venait de la fen\u00eatre du premier \u00e9tage, une lumi\u00e8re bleue et blanche, mouvante comme l\u2019eau d\u2019un vitrail ou la respiration d\u2019une bougie derri\u00e8re un rideau trop fin, et c\u2019est cette lumi\u00e8re-l\u00e0, incertaine, vacillante, qui m\u2019a arr\u00eat\u00e9 devant la maison, cette maison blanche et haute, juste en face de l\u2019\u00e9glise, avec ses volets toujours ouverts comme s\u2019ils attendaient quelque chose ou quelqu\u2019un, et j\u2019ai pos\u00e9 les bouteilles sur les marches, non pas pour qu\u2019il les voie, mais parce que je savais qu\u2019il me verrait moi, que ma pr\u00e9sence ferait assez de bruit dans le silence pour l\u2019atteindre, et je suis rest\u00e9 l\u00e0, contre le muret, les jambes pli\u00e9es sous moi, \u00e0 regarder l\u2019\u00e9glise sans vraiment la voir, \u00e0 laisser les pierres me traverser comme on se laisse traverser par un souvenir qu\u2019on ne comprend pas encore, et c\u2019est l\u00e0 que je l\u2019ai senti, pas vu, senti, derri\u00e8re la vitre, derri\u00e8re le rideau, une pr\u00e9sence fine, tendue, presque musicale, et quand il m\u2019a ouvert, il n\u2019a rien dit, il s\u2019est \u00e9cart\u00e9 lentement, comme on ouvre la porte d\u2019un lieu fragile ou sacr\u00e9, et dans la chambre il y avait un piano contre le mur, pas d\u2019objets inutiles, rien que l\u2019essentiel, quelques partitions us\u00e9es, des livres pos\u00e9s \u00e0 plat, une bo\u00eete en fer rouill\u00e9e sur une table, et lui, debout, sans poser de questions, sans avoir besoin de mots, m\u2019a regard\u00e9 \u00e0 peine, et moi j\u2019ai pos\u00e9 les doigts sur les touches, non pour jouer, mais pour sentir, comme on effleure une surface chaude pour v\u00e9rifier qu\u2019elle respire encore, et il n\u2019y eut pas de musique, juste un souffle, un accord suspendu, une note tenue comme une phrase qu\u2019on retient pour ne pas la dire trop vite, et alors il a ouvert une bouteille, nous avons bu debout, \u00e0 la fen\u00eatre, et le vin blanc \u00e9tait ti\u00e8de, mais j\u2019aimais \u00e7a, j\u2019aimais ce go\u00fbt d\u2019abandon et d\u2019heure oubli\u00e9e, et il a parl\u00e9 de Bach, du contrepoint, de la mani\u00e8re dont les voix s\u2019enlacent, se fuient, se cherchent, et m\u00eame si je ne comprenais pas tout, sa voix suffisait, sa voix me suffisait, elle avait cette douceur grave des orages qu\u2019on n\u2019entend pas encore mais qu\u2019on devine dans l\u2019air, et puis je me suis allong\u00e9 sur le lit, sans provocation, sans attente, juste parce que c\u2019\u00e9tait l\u00e0, parce que son silence m\u2019y autorisait, et il m\u2019a regard\u00e9 longtemps avant d\u2019\u00e9teindre, pas avec d\u00e9sir, mais avec une attention lente, profonde, qui m\u2019a fait fr\u00e9mir plus que s\u2019il m\u2019avait touch\u00e9, et ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s, beaucoup plus tard, qu\u2019il a pos\u00e9 une main, tr\u00e8s doucement, comme on effleure un objet qu\u2019on a aim\u00e9 sans jamais oser le dire, et je n\u2019ai pas eu peur, parce que tout \u00e9tait calme, retenu, clair, et le matin je suis parti t\u00f4t, la rue \u00e9tait vide, blanche de silence, l\u2019\u00e9glise venait d\u2019ouvrir, j\u2019ai h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 entrer, \u00e0 franchir ce seuil qu\u2019il m\u2019avait d\u00e9sign\u00e9 sans me le nommer, et j\u2019ai regard\u00e9 par la porte entrouverte, j\u2019ai vu les tuyaux de l\u2019orgue qui luisaient dans la p\u00e9nombre comme un organe vivant, et j\u2019ai cru entendre un fredonnement, quelque chose de t\u00e9nu, de fragile, mais peut-\u00eatre que ce n\u2019\u00e9tait rien, ou alors c\u2019\u00e9tait moi, un reste de moi qui continuait de r\u00e9sonner dans le silence.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce bis est une compactification de l&rsquo;original. 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