{"id":193433,"date":"2025-07-29T12:02:07","date_gmt":"2025-07-29T10:02:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=193433"},"modified":"2025-07-31T11:43:25","modified_gmt":"2025-07-31T09:43:25","slug":"rectoverso-01-laveugle-temeraire-et-le-bassin-olympique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-01-laveugle-temeraire-et-le-bassin-olympique\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 | L\u2019aveugle t\u00e9m\u00e9raire et le Bassin Olympique \u00a0"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Trois personnages<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">L\u2019aveugle t\u00e9m\u00e9raire (lundi 30 juin)<\/h3>\n\n\n\n<p>Une femme d\u2019un certain \u00e2ge, avec une canne blanche, remonte la rue Royale. Un grand chantier de construction d\u00e9borde sur la chauss\u00e9e, si bien que le trottoir a disparu sur cinquante m\u00e8tres. Il faut soit traverser et passer en face, ou alors marcher directement sur la chauss\u00e9e.<br>La femme t\u00e2te le terrain de sa canne blanche. Elle porte une capeline de paille \u00e0 bords mous, un chemisier et un pantalon, \u00e0 motifs fleuris de couleurs et de taille diverses : un mix and match gipsy (on ne dit plus <em>gipsy<\/em> mais <em>Romani<\/em>).&nbsp; La femme parle haut et demande \u00e0 ce qu\u2019on la renseigne sur la configuration du lieu. Un jeune homme \u00e9tranger l\u2019observe : il porte des lunettes noires et reste muet, ne sachant trop quoi faire \u2014 la guider en la prenant par le bras ? Il reste l\u00e0 les bras ballants, l\u2019air effar\u00e9. La femme ne veut pas traverser. Elle continue son bonhomme de chemin sur la chauss\u00e9e en disant qu\u2019elle n\u2019a pas peur, qu\u2019elle se d\u00e9brouille tr\u00e8s bien et que d\u2019ailleurs elle est d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e par l\u00e0 le matin.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Heda (mardi 24 juin)<\/h3>\n\n\n\n<p>Mon amie Heda est l\u00e0 depuis quelques jours. Le ciel est un peu gris, alors nous d\u00e9cidons d\u2019aller visiter la Villa Arson. La Villa Arson est une \u00e9cole d\u2019art perch\u00e9e sur les hauteurs de Nice. Un lieu \u00e0 part, dans sa tour d\u2019ivoire. Le b\u00e2timent est magnifique : une architecture brutaliste, massive, avec des galets incrust\u00e9s dans le b\u00e9ton cru. L\u2019exposition du moment est d\u2019une inanit\u00e9 d\u00e9solante. Sous pr\u00e9texte d\u2019engagement environnemental, les artistes proposent une s\u00e9rie de photographies mornes des oc\u00e9ans du globe. Devant chaque image, des d\u00e9chets plastiques pos\u00e9s sur un petit socle, comme un rituel convenu. Ici, une vid\u00e9o d\u2019un marin philippin \u00e9voque les difficult\u00e9s de son m\u00e9tier. L\u00e0, des perles d\u2019huitres g\u00e9antes en verre de Murano ressemblent \u00e0 de banales boules d\u2019huile de bain. D\u2019autres \u0153uvres s\u2019alignent platement: un constat moralisateur, ti\u00e8de, de notre \u00e9chec collectif. Nous n\u2019y restons que quelques minutes.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous rejoignons la terrasse, qui reste la v\u00e9ritable \u0153uvre d\u2019art du lieu : le panorama s\u2019\u00e9tend jusqu\u2019\u00e0 la mer encadr\u00e9 par des pins immenses. Interruption. Une jeune artiste, toute agit\u00e9e \u2013 probablement en pleine pr\u00e9paration de son dipl\u00f4me \u2013 nous somme de d\u00e9gager la piste. Il est interdit, nous dit-elle, d\u2019arpenter les couloirs r\u00e9serv\u00e9s aux ateliers. Elle est grande, perch\u00e9e sur des bottines, jolie, affair\u00e9e comme on l\u2019est quand on croit devoir produire entre les mains quelque chose de tr\u00e8s important. C\u2019est \u00e0 la fois touchant et un peu arrogant.<\/p>\n\n\n\n<p>Heda, n\u2019est pas en grande forme. Isra\u00e9lienne vivant \u00e0 Berlin, elle fait avec la guerre \u00e0 Gaza, le g\u00e9nocide et les frappes qui la veille ont touch\u00e9 Tel-Aviv depuis l\u2019Iran. Cela la coupe en deux. Elle est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e par le contexte politique, mais reste prisonni\u00e8re de l\u2019angoisse de perdre sa famille. Elle est aussi au bord du burn-out. L\u2019enfant prodige qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 \u2013 toujours admir\u00e9e, pour ses id\u00e9es brillantes \u2013 se retrouve aujourd\u2019hui marginalis\u00e9e par ses coll\u00e8gues des auditeurs allemands conservateurs, indiff\u00e9rents \u00e0 son talent. Cela la blesse plus qu\u2019elle ne veut l\u2019admettre. Et puis il y a sa relation amoureuse qui vacille. Il faut dire qu\u2019Heda d\u00e9fend l\u2019amour libre, ce qui ne convient pas toujours \u2013 \u00e0 ceux qui pr\u00e9tendent s\u2019en accommoder, tant qu\u2019ils n\u2019en font pas eux-m\u00eames les frais.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le chanteur chilien (lundi 23 juin)<\/h3>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin du concert, nous rangeons les instruments. La soir\u00e9e a \u00e9t\u00e9 tout simplement d\u00e9licieuse : une terrasse suspendue sur les hauteurs de Saint-Jeannet, au milieu des vignes, un grand olivier, des petites lumi\u00e8res color\u00e9es, la nuit, le vin\u2026 et bien s\u00fbr, la musique. Dans le souffle l\u00e9ger du vent nocturne, un guitariste s\u2019est mis \u00e0 chanter. Des chansons espagnoles, d\u2019une voix rocailleuse o\u00f9 affleure l\u2019\u00e2pret\u00e9 du flamenco. C\u2019est un homme d\u2019un certain \u00e2ge, la chevelure encore brune, abondante, v\u00eatu tout de blanc. Son ventre rebondi tend sa chemise de coton blanc, et ses yeux noirs, profond\u00e9ment ench\u00e2ss\u00e9s dans les orbites, s\u2019ouvrent grands \u00e0 chaque note, comme sa bouche quand il chante.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Trois lieux<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Negresco, Cluny (dimanche 29 juin)<\/h3>\n\n\n\n<p>La mer bleu p\u00e2le dans la lumi\u00e8re du matin. Il est 7h30 et il y a d\u00e9j\u00e0 du monde sur la plage de Nice au pied du Negresco. Un tronc de bois flott\u00e9 datant de la temp\u00eate Alex sert de banc. Les participants du triathlon de Nice viennent de commencer l\u2019\u00e9preuve de natation. Au loin, on les voit avancer comme un banc de poisson, une tache sombre sur l\u2019eau \u00e9clabouss\u00e9e de blanc brillant. Le train pour Paris. La campagne vers Cluny est belle comme une image : des collines douces, d\u2019un vert tendre bord\u00e9es de haies noires, ou hachur\u00e9es par l\u2019alignement r\u00e9gulier des pieds de vignes, les vaches sous les ch\u00eanes, les fermes aux murs clairs, des clochers. Un paysage qui inspire une sorte de tendresse patriotique un peu niaise : Ah ! C\u2019est quand m\u00eame beau, la France. Lol.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Vall\u00e9e du Cians (samedi 28 juin)<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p><br>La vall\u00e9e du Cians, le canyon de l\u2019arri\u00e8re-pays ni\u00e7ois, est encore dans l\u2019ombre. Il y fait d\u00e9licieusement frais. Le sentier serpente rudement dans la pin\u00e8de qui surplombe la rivi\u00e8re. On croise un berger jeune et h\u00e2ve, trimballant des b\u00e2ches pli\u00e9es. Des vues sur les gorges rouge sang. La vall\u00e9e du Cians est c\u00e9l\u00e8bre pour son canyon et les p\u00e9lites rouges du Barrot. Le sentier d\u00e9bouche sur une steppe jaun\u00e2tre, bossel\u00e9e de sommets modestes. Les moutons, serr\u00e9s les uns contre les autres dans une doline, forment une mosa\u00efque de galets gris brun. Un chien placide aboie. Des oiseaux cach\u00e9s dans les plis du p\u00e2turage p\u00e9pient. Mais on n\u2019en voit aucun voler.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Bassin Olympique &nbsp;(jeudi 26 juin)<\/h3>\n\n\n\n<p>11h, rendez-vous avec R. au croisement de la rue de la Buffa et du boulevard Gambetta. Direction le Bassin Olympique. Le BO, comme on dit d\u00e9sormais, en habitu\u00e9s. Cette piscine ext\u00e9rieure de 50 m\u00e8tres, lieu d\u2019entra\u00eenement r\u00e9serv\u00e9 aux nageurs et nageuses \u00e9lite de la ville, nous a \u00e9t\u00e9 ouverte le temps que notre petite piscine de quartier soit r\u00e9par\u00e9e. Le BO se trouve dans la plaine du Var, rive gauche. Cette zone \u00e9tait, il y a quelques ann\u00e9es, une friche couverte de cultures mara\u00eech\u00e8res, de casses automobiles, de foyers Sonacotra et d\u2019HLM miteux, de concessionnaires auto et de grandes surfaces de bricolage. Avec l\u2019arriv\u00e9e du tram, le quartier s\u2019est transform\u00e9 ; des tours ont pouss\u00e9 : blanches, alti\u00e8res, sign\u00e9es de grands noms de l\u2019architecture. Quelques vieux immeubles r\u00e9sidentiels semblent bien minables \u00e0 c\u00f4t\u00e9 : So eighties&nbsp;: pare-soleils us\u00e9s, couleurs pass\u00e9es, balcons encombr\u00e9s de v\u00e9los d\u2019enfants, de barbecues \u00e0 gaz et d\u2019\u00e9tendoirs \u00e0 linge. Pour rejoindre le BO, il faut traverser la nationale. Le carrefour est dangereux. D\u2019en face, des camions imposants, charriant du sable et du gravier, font leurs man\u0153uvres, soulevant des nu\u00e9es \u00e2cres et pulv\u00e9rulentes. Le scooter de R. se faufile entre ces mastodontes, et nous bouffons de la poussi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Mercredi 25 du beau monde<\/h3>\n\n\n\n<p>La biblioth\u00e8que Romain Gary est l\u2019une des biblioth\u00e8ques municipales de Nice. L\u2019entr\u00e9e \u00e9l\u00e9gante se situe sur le boulevard Dubouchage et l\u2019\u00e9difice donne \u00e0 l\u2019arri\u00e8re sur un square qui entoure la bouche d\u2019entr\u00e9e de tram Durandy. Ici, on ne se sert pas directement : il faut r\u00e9server les ouvrages. J\u2019ai command\u00e9 <em>Les Furtifs<\/em> d\u2019Alain Damasio, un pav\u00e9 dont je devine d\u00e9j\u00e0 que je ne le lirai pas. Mais c\u2019est aussi l\u00e0 que j\u2019avais trouv\u00e9 un exemplaire des \u0153uvres de Dario Fo, que j\u2019ai partiellement lues (j\u2019ai m\u00eame jou\u00e9 des extraits de Mort d\u2019un anarchiste). On y organise souvent de petites expositions. En ce moment, le th\u00e8me, c\u2019est la mer \u2013 sommet des Nations Unies sur l\u2019oc\u00e9an oblige. Mais les expositions ici sont si modestes, si t\u00e9nues, qu\u2019on se demande parfois si ce sont vraiment des expos ou simplement quelques gravures accroch\u00e9es l\u00e0 pour d\u00e9corer.<\/p>\n\n\n\n<p>Juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la biblioth\u00e8que, il y a l\u2019Artistique. Un b\u00e2timent art d\u00e9co de couleur corail qui propose des expositions plus consistantes. En ce moment : Robert Malaval. Je ne le connaissais pas. Certains de ses dessins m\u2019ont accroch\u00e9. Malaval s\u2019est suicid\u00e9 en 1980, en se tirant une balle dans la bouche. L\u2019exposition parle aussi de son galeriste, Ferrero, un personnage&nbsp;! Photographe sp\u00e9cialis\u00e9 dans les culturistes, il tirait le portrait d\u2019apollons en slip sous le soleil de Nice. Il avait le sens de la pose. Tellement gay&nbsp;! Il y a fait une photo magnifique de Charles Trenet appuy\u00e9 sur une balustrade. L\u2019arri\u00e8re-plan est un jardin luxuriant o\u00f9 balancent des palmes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Et rien de rien (vendredi 27 juin)<\/h2>\n\n\n\n<p>Les rues vides sont \u00e9cras\u00e9es de soleil. De rares passants marchent sur un filin d\u2019ombre qui court le long des murs.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Trois personnages L\u2019aveugle t\u00e9m\u00e9raire (lundi 30 juin) Une femme d\u2019un certain \u00e2ge, avec une canne blanche, remonte la rue Royale. Un grand chantier de construction d\u00e9borde sur la chauss\u00e9e, si bien que le trottoir a disparu sur cinquante m\u00e8tres. 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