{"id":193440,"date":"2025-07-29T13:40:22","date_gmt":"2025-07-29T11:40:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=193440"},"modified":"2025-07-31T11:40:38","modified_gmt":"2025-07-31T09:40:38","slug":"rectoverso-02-exterieur-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-exterieur-nuit\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 | Ext\u00e9rieur nuit"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"766\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_20230629_231549-1024x766.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-193838\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_20230629_231549-1024x766.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_20230629_231549-420x314.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_20230629_231549-768x575.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_20230629_231549-1536x1149.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_20230629_231549-2048x1532.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Recto <\/strong>: <strong>\u00c0 ce stade de la nuit<\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>\u00c0 ce stade de la nuit, le taxi me conduit \u00e0 l\u2019a\u00e9roport de Dehli, capitale des poussi\u00e8res. Nous longeons les faubourgs et nous nous engageons dans l\u2019art\u00e8re qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019a\u00e9roport. Sur un rond-point gigantesque, je vois un tout petit gar\u00e7on, deux ou trois ans peut-\u00eatre. Il marche seul et nu, d\u2019une d\u00e9marche titubante. Il est l\u00e0, minuscule, au milieu du b\u00e9ton, sous les piliers chichement \u00e9clair\u00e9es de l\u2019\u00e9changeur. Je voudrais arr\u00eater le taxi, descendre, le prendre dans mes bras, le sauver. Le sortir de l\u00e0, de ce lieu hostile qui n\u2019est fait pour personne. Mais le taxi continue et je ne dis rien. Je me retourne et voit l\u2019enfant disparaitre dans la nuit.<\/li>\n\n\n\n<li>\u00c0 ce stade de la nuit, je me demande comment je vais m\u2019en sortir. J\u2019ai vu trop haut, j\u2019ai vis\u00e9 trop loin, trop fort. Je n\u2019ai mis aucune limite \u00e0 ma folie des grandeurs. Je vais me planter. Me vautrer comme une merde. Et tout le monde le verra. C\u2019est l\u2019angoisse du metteur en sc\u00e8ne avant le lever de rideau. L\u2019angoisse d\u2019avoir voulu cr\u00e9er un monde\u2026 et de le montrer. Qu\u2019on trouve \u00e7a nul, d\u00e9risoire. Et qu\u2019ils ricanent. \u00c0 ce stade de la nuit, c\u2019est ce rire-l\u00e0 que j\u2019entends. Et j\u2019ai peur.<\/li>\n\n\n\n<li>\u00c0 ce stade de la nuit, je ressens une douleur dans l\u2019abdomen. Une g\u00eane sourde. Cela fait quelques jours que je sens dans mes entrailles comme une masse, quelque chose qui a d\u00fb pousser l\u00e0 depuis longtemps, sans bruit. Et tout d\u2019un coup, ce soir, elle m\u2019inqui\u00e8te. Je m\u2019imagine le pire.<\/li>\n\n\n\n<li>\u00c0 ce stade de la nuit, j\u2019ai termin\u00e9 la lecture de mon premier \u00ab grand \u00bb livre. Et j\u2019en suis encore tout \u00e9tourdie. Comment est-ce possible ? Par quel sortil\u00e8ge peut-on, avec quelques mots, quelques lignes provoquer une telle vague d\u2019\u00e9motions ? J\u2019ai l\u2019impression d\u2019avoir d\u00e9couvert quelque chose d\u2019\u00e9tonnant : un monde sous le monde, ou au-dessus, hors du monde, et pourtant dedans. Je viens d\u2019entrer en litt\u00e9rature.<\/li>\n\n\n\n<li>\u00c0 ce stade de la nuit, je regarde la lune. J\u2019\u00e9coute le passage r\u00e9gulier des automobiles dans la rue. J\u2019observe la lumi\u00e8re, qui se d\u00e9place lentement sur le mur rose de ma chambre. Je suis \u00e9cras\u00e9e par le chagrin. Je cherche, dans le visage plein et lumineux de la lune, un point d\u2019ancrage, quelque chose pour survivre \u00e0 cette nuit.<\/li>\n\n\n\n<li>\u00c0 ce stade de la nuit, je me retrouve sur la lune, assis au fond d\u2019un crat\u00e8re, \u00e0 contempler le ciel noir constell\u00e9 d\u2019\u00e9toiles. Du fond de l\u2019espace, une cr\u00e9ature s\u2019avance vers moi en flotteant. Elle est longue, blanche, coiff\u00e9e d\u2019un curieux chapeau en forme de mitre. C\u2019est moi. Ou plut\u00f4t, je sais que c\u2019est moi, m\u00eame si je peine \u00e0 me reconna\u00eetre. Son corps (le mien) est d\u2019un blanc luminescent. La premi\u00e8re pens\u00e9e qui me traverse : je suis morte et c\u2019est mon fant\u00f4me qui vient me rendre visite. Je pose la question : suis-je morte ? La cr\u00e9ature r\u00e9pond par un sourire. Je l\u2019interpr\u00e8te comme une d\u00e9n\u00e9gation. J\u2019aimerais lui parler, mais elle tournoie joyeusement autour de moi, un sourire aux l\u00e8vres. Enfin, elle vient s\u2019asseoir en silence \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s et nous regardons le ciel.<\/li>\n\n\n\n<li>\u00c0 ce stade de la nuit, j\u2019entends une guitare et la voix rocailleuse d\u2019un homme qui chante en espagnol. L\u2019air est doux, le ciel d\u2019un bleu profond d\u00e9licat. Il fait bon. Je me sens tellement chanceuse de pouvoir go\u00fbter la douceur de cet instant, d\u2019\u00e9couter de la musique, un verre de vin \u00e0 la main, dans un jardin parfum\u00e9. En paix.<\/li>\n\n\n\n<li>\u00c0 ce stade de la nuit, je marche le long de la mer. J\u2019\u00e9coute le clapotement singulier de l\u2019eau infus\u00e9e de nuit. Je regarde les escarbilles de lumi\u00e8re jouer \u00e0 la surface des vagues. J\u2019entends, venues des rives, des grappes d\u2019\u00eatres humains rire et parler. La vie en \u00e9clats, de voix et de lumi\u00e8re, suspendus dans l\u2019air nocturne.<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<p><strong>Verso<\/strong> : <strong>Ext\u00e9rieur nuit<\/strong><\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p>Je ne me souviens plus du film, ni s\u2019il faisait jour ou nuit. Je me souviens seulement du moment \u2014 un dimanche soir \u2014 et du cin\u00e9ma : le Rialto, rue de Rivoli, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du Negresco. C\u2019est le seul cin\u00e9ma que je fr\u00e9quente ici, \u00e0 quelques rares exceptions pr\u00e8s, toujours le dimanche soir, heure de cafard. Y aller et en revenir fait partie de la s\u00e9ance ; c\u2019est un rituel. Je joue \u00e0 aller au cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<p><br><strong><em>Ext\u00e9rieur nuit<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Elle sort de chez elle et ajuste les \u00e9couteurs reli\u00e9s \u00e0 son t\u00e9l\u00e9phone. Elle \u00e9coute de la musique et marche en cadence, directement sur la chauss\u00e9e \u2014 le trottoir est trop \u00e9troit. Elle passe devant le bar du Rocher, la laverie russe, les t\u00eates ras\u00e9es aux joues rouges, le bazar, puis le bar de la Cave. Le jour p\u00e2lit&nbsp; au-dessus de l\u2019\u00e9tal du vendeur de chappattis ; au croisement de la rue, des familles remontent de la plage avec serviettes et glaci\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019angle de la rue Oscar II, elle l\u00e8ve les yeux vers les bulbes color\u00e9s de l\u2019\u00e9glise russe. Elle esquisse un minuscule pas chass\u00e9 et croise une femme promenant un Shiba Inu. Elle passe sous le pont de la voie ferr\u00e9e, puis change de trottoir peu apr\u00e8s. Elle emprunte d\u2019un pas souple les passages qui descendent vers la mer. Ils longent les fa\u00e7ades aveugles des immeubles, les murs d\u2019enceinte des jardins en fleurs, les entr\u00e9es de garage. Son pas s\u2019acc\u00e9l\u00e8re avec la musique. Il y a une sorte d\u2019all\u00e9gresse dans sa d\u00e9marche&nbsp;: le plaisir simple de se mouvoir \u00e0 l\u2019instinct dans le d\u00e9dale des rues, de laisser son corps trouver le chemin.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recto : \u00c0 ce stade de la nuit Verso : Ext\u00e9rieur nuit Je ne me souviens plus du film, ni s\u2019il faisait jour ou nuit. Je me souviens seulement du moment \u2014 un dimanche soir \u2014 et du cin\u00e9ma : le Rialto, rue de Rivoli, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du Negresco. C\u2019est le seul cin\u00e9ma que je fr\u00e9quente ici, \u00e0 quelques rares <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-exterieur-nuit\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #02 | Ext\u00e9rieur nuit<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":281,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7548,1],"tags":[],"class_list":["post-193440","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-02-maylis-de-kerangal-nuit","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/193440","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/281"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=193440"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/193440\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":193839,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/193440\/revisions\/193839"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=193440"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=193440"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=193440"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}