{"id":193501,"date":"2025-07-29T19:04:00","date_gmt":"2025-07-29T17:04:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=193501"},"modified":"2025-07-30T10:46:56","modified_gmt":"2025-07-30T08:46:56","slug":"recto-verso-09et-si-vous-perdiez-la-tete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-09et-si-vous-perdiez-la-tete\/","title":{"rendered":"#rectoverso #10 | Et si vous perdiez la t\u00eate*\u00a0?"},"content":{"rendered":"\n<p>Cette histoire de <em>vision sans t\u00eate<\/em> ne cesse de lui trotter dans la t\u00eate. Elle a tout vu tout lu tout cogit\u00e9 et plus elle y pense plus elle est intrigu\u00e9e, interloqu\u00e9e, dubitative. De jour comme de nuit. Le quotidien la d\u00e9tourne de ce qui devient le soir venu, au calme du soleil disparu, une obsession. Un matin elle d\u00e9cide de prendre le sujet \u00e0 bras le corps, de l\u2019explorer par tous les bouts et dans tous les recoins, de le mettre \u00e0 l\u2019envers, de le scruter en face et par tous les c\u00f4t\u00e9s, le diss\u00e9quer, l\u2019analyser jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9coder d\u00e9chiffrer r\u00e9soudre la plus infime parcelle d\u2019interrogation qui subsisterait<em>. Je veux tout comprendre, prendre cette th\u00e8se de la vision sans t\u00eate avec moi, contre moi, en moi, la confronter \u00e0 des discussions, des oppositions, la faire mienne ou pas, l\u2019\u00e9pouser ou pas, pour le meilleur et peut-\u00eatre pour le pire.<\/em> Le meilleur serait lever un voile de plus sur le myst\u00e8re de cette vie Q<em>ui suis-je, qu\u2019est-ce que je fais l\u00e0 \u00e0 me poser mille questions sur comment tourne le monde,\u00a0comment je tiens ici sans chuter sans m\u2019effondrer sans m\u2019enfuir\u00a0<\/em>? Le pire serait que d\u00e9couvrant un nouveau monde ou une nouvelle mani\u00e8re de le voir elle prenne peur et qu\u2019elle reste fig\u00e9e, sid\u00e9r\u00e9e, n\u2019en fasse rien.<em> Ou alors enfin me sentir bien, vraiment bien, mieux qu\u2019avant, tellement mieux. Rien n\u2019est moins s\u00fbr.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un petit parc bien propre sur lui, d\u00e9cor\u00e9 par de jolis massifs de fleurs saisonni\u00e8res \u2013 la mairie d\u2019ici bichonne ses beaux quartiers \u2013 coinc\u00e9 entre le mur de sortie de secours d\u2019une facult\u00e9 impossible d\u2019acc\u00e8s pour bacheliers sans mention ou piston, un grand boulevard, une ambassade prot\u00e9g\u00e9e comme une forteresse et une sortie de p\u00e9riph\u00e9rique. Bord\u00e9 de grands arbres sur ses trois c\u00f4t\u00e9s, il offre pour qui vient s\u2019y reposer, d\u00e9jeuner, discuter, fl\u00e2ner, un petit enclos de presque tranquillit\u00e9. Elle est venue s\u2019y poser apr\u00e8s avoir h\u00e9sit\u00e9 sur le choix du lieu de l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019elle avait d\u00e9cid\u00e9 d\u2019entreprendre. Il y avait bien d\u2019autres espaces non loin ou en marchant bien qui auraient fait l\u2019affaire. Ce petit jardin public lui proposait ce jour-l\u00e0 un peu de verdure, un banc, le bruit de la ville pour ne pas \u00eatre totalement d\u00e9connect\u00e9e de toute sociabilit\u00e9, des fleurs, des buissons, une belle lumi\u00e8re printani\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>12h55. Elle pousse le portillon vert un peu rouill\u00e9, sous ses pas les graviers cr\u00e9pitent. Quelques personnes, assises sur l\u2019herbe l\u00e8vent la t\u00eate, la voient se diriger vers un banc inoccup\u00e9. <em>Je m\u2019y installe bien au milieu j\u2019ai besoin d\u2019un espace libre autour de moi<\/em>. Elle se d\u00e9chausse<em>. J\u2019aime toucher la terre avec mes pieds. <\/em>Elle d\u00e9gage les gravillons en surface et sa peau parvient \u00e0 prendre contact avec un sol argileux. <em>Je d\u00e9cide<\/em> <em>de prendre comme objet de vision exp\u00e9rimentale un arbre qui se trouve juste dans ma ligne de mire, pile entre mes deux yeux<\/em>. <em>A nous deux Douglas Hardling\u00a0!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Son regard &#8211; ou ses yeux &#8211; se porte sur un ch\u00e2taignier. <em>Je me surprends \u00e0 voir instantan\u00e9ment cet arbre avec le regard d\u2019une pi\u00e8tre experte arboricole<\/em>. Seules quelques millioni\u00e8mes de secondes se sont \u00e9coul\u00e9es entre le moment o\u00f9 son attention s\u2019est port\u00e9e sur cet arbre et l\u2019interpr\u00e9tation par son cerveau de l\u2019image qui a travers\u00e9 sa r\u00e9tine. <em>Un ch\u00e2taignier, pas un platane, pas un conif\u00e8re, je donne un nom \u00e0 ce qui est devant moi, c\u2019est plus fort que moi \u00e0 moins que ce soit mon moi le plus rapide.<\/em> Il a suffi d\u2019\u00e0 peine deux ridicules secondes pour qu\u2019elle imagine ses fruits, seules les fleurs se laissent admirer \u00e0 cette \u00e9poque de l\u2019ann\u00e9e, les multiples picots de la coque qui prot\u00e8ge la ch\u00e2taigne et finit par \u00e9clater en tombant au sol <em>j\u2019aime l\u2019automne, le feuillage, les couleurs et faire griller les ch\u00e2taignes les d\u00e9cortiquer encore brulantes souffler dessus dessous dedans pour les d\u00e9vorer<\/em> <em>sans attendre qu\u2019elles refroidissent<\/em>. Ses narines et son palais s\u2019enivrent \u00e0 faire resurgir des gouteux moments du pass\u00e9. D\u2019un arbre en plan fixe, imm\u00e9diatement reconnu et nomm\u00e9, une d\u00e9viation s\u2019organise, malgr\u00e9 soi, en soi, vers de nostalgiques vagabondages<em>. D\u00e9sol\u00e9e Monsieur Hardling, j\u2019ai vu cet arbre avec ma t\u00eate et tout ce qu\u2019elle contient, de vrai, de faux, d\u2019approximatif, d\u2019imaginaire. <\/em>De la connaissance et de la m\u00e9moire, de la m\u00e9moire de connaissance, sans ma\u00eetrise de cette m\u00e9moire, sans l\u00e2cher prise sur cette connaissance.<br>\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>13.15 Elle se ressaisit. Elle prend une profonde respiration les yeux ferm\u00e9s<em>. Je laisse passer le pass\u00e9 tel un nuage et je me place dans l\u2019instant pr\u00e9sent. <\/em>Paupi\u00e8res ouvertes, ses yeux sont toujours en direction de l\u2019arbre, les jeunes feuilles d\u2019un vert \u00e9clatant accueillent une l\u00e9g\u00e8re brise, la fraicheur ensoleill\u00e9e est bienvenue. <em>Cette fois je vais me concentrer sur une partie, le tronc<\/em>. Elle discerne bien certains d\u00e9tails et aussi les nuances de sa couleur. La base est stri\u00e9e, des rayures dessinent des diagonales, vers le haut l\u2019\u00e9corce est plus lisse mais le marron tire vers le gris. <em>Le tronc de cet arbre, noirci de pollution par endroits, comme tous ceux du lieu o\u00f9 je me trouve, comme tous ceux du quartier, comme tous ceux de toutes les grandes villes de la plan\u00e8te, me montre qu\u2019il capte aussi comme nous et avec nous, et pour nous, tout ce qui nous \u00e9touffe, nous asphyxie, rend les petits \u00e0 peine franchi la porte de la maternit\u00e9 asthmatiques. <\/em>Sa respiration est plus rapide, une agitation de son corps sur le banc comme pour exprimer une col\u00e8re qui monte et se referme aussit\u00f4t o\u00f9 elle peut. L\u2019instant pr\u00e9sent n\u2019est plus, la m\u00e9moire revient avec sa vague d\u00e9ferlante. Elle se noie dans le <em>maudianisme<\/em>, s\u2019imagine aller d\u00e9terrer cet arbre pour lui offrir une meilleure vie, loin de la ville. Elle se souvient de ses altercations d\u2019hier et d\u2019avant-hier avec les employ\u00e9s municipaux qui abattent des arbres pour satisfaire au crit\u00e8re z\u00e9ro risque. <em>D\u00e9sol\u00e9e Monsieur Hardling, j\u2019ai vu cet arbre avec mon c\u0153ur et ma t\u00eate et tous mes sentiments, mes ressentiments, mes ranc\u0153urs, mes aigreurs, mes d\u00e9sirs illusoires d\u2019un monde meilleur, mes r\u00eaves d\u2019enfance, d\u2019innocence.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>14.00 Elle va devoir partir. On l\u2019attend, pas devant un arbre, devant un \u00e9cran. Elle veut tenter, pour aujourd\u2019hui, une derni\u00e8re fois l\u2019exp\u00e9rience. Ses jambes se plient en tailleur sur le banc, le dos se redresse, elle regarde autour d\u2019elle, plus personne. <em>Je dirige \u00e0 nouveau mon visage vers l\u2019arbre, mes yeux sont exactement dans sa direction, je laisse tomber mon mental dans le silence, l\u2019absence m\u00eame, je suis toujours \u00e0 la m\u00eame distance de cet arbre qui ne me regarde pas \u2013 quoique \u2013. <\/em>Une arm\u00e9e de questions en d\u00e9sordre surgit de nulle part<em>. Qu\u2019est qui voit vraiment\u00a0?<\/em> Les yeux sont un instrument, un canal. <em>Que fait le cerveau\u00a0?<\/em> Il enregistre, d\u00e9code, transmet, restitue, r\u00e9invente<em>. Alors qui voit\u00a0? D\u2019o\u00f9 est ce que je vois\u00a0? Qu\u2019est ce que je vois vraiment, sans image du pass\u00e9 ou du futur, sans sensation d\u00e9formante, sans \u00e9motion suffocante\u00a0?\u00a0Que vois-je quand je ne discerne pas, au milieu de mes maigres connaissances des Castanea sativa, un radieux ch\u00e2taignier qui a longtemps voyag\u00e9 depuis l\u2019Asie mineure, moi qui ne connais pas ou si peu les autres membres de sa famille, les Fagac\u00e9es Que vois-je quand je ne per\u00e7ois pas sur son \u00e9corce la marque de la souffrance d\u2019un monde en perdition Que vois-je et qui voit et depuis o\u00f9 quand moi je ne vois plus avec la t\u00eate et le c\u0153ur\u00a0? Tout vacille en moi. <\/em>Elle ferme les yeux<em>. L\u2019arbre est encore dans mon champ de vision, int\u00e9rieure, dans la p\u00e9nombre \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de l\u2019arri\u00e8re de mes yeux Qu\u2019est-il avant d\u2019\u00eatre un \u00ab\u00a0arbre\u00a0\u00bb Qui suis-je avant d\u2019\u00eatre celle qui le voit comme un arbre\u00a0? <\/em>Un rai de lumi\u00e8re comme un gong de pleine conscience\u00a0se pose sur son front : \u00ab\u00a0<em>Sois comme un arbre, laisser tomber les feuilles mortes**\u00a0\u00bb et rena\u00eetre \u00e0 chaque printemps, \u00e0 chaque instant<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>* Titre du film de Philippe Derckel sur Douglas Hardling<\/p>\n\n\n\n<p><em>*<\/em>Citation de R\u00fbmi<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-4-3 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"Vous n&#039;\u00eates pas ce \u00e0 quoi vous ressemblez\" width=\"800\" height=\"600\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/INB_LVgKbxI?start=621\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette histoire de vision sans t\u00eate ne cesse de lui trotter dans la t\u00eate. 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