{"id":193516,"date":"2025-07-29T21:19:36","date_gmt":"2025-07-29T19:19:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=193516"},"modified":"2025-07-30T06:57:06","modified_gmt":"2025-07-30T04:57:06","slug":"rectoverso-09-reflets-incertains","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-09-reflets-incertains\/","title":{"rendered":"#rectoverso #09 | Reflets incertains"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/proposition-09-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-193517\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/proposition-09-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/proposition-09-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/proposition-09-768x512.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/proposition-09.jpg 1072w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1 | L\u2019homme en blanc<\/h2>\n\n\n\n<p><em>La salle \u00e0 manger<\/em><br>Pi\u00e8ce pour ainsi dire aveugle. L\u2019ancienne fen\u00eatre de la cuisine primitive transform\u00e9e en porte vitr\u00e9e donnant sur la nouvelle cuisine, plus moderne, am\u00e9nag\u00e9e lors de l\u2019agrandissement. Par o\u00f9 vient mourir un fragile et lointain faisceau lumineux. Longue table de style rustique. Massive. Le buffet taill\u00e9 dans le m\u00eame bois. Chemin\u00e9e enti\u00e8rement dessin\u00e9e par maman. On raconte encore que le ma\u00e7on s\u2019en est vu au moment de la construction. Pour la plate-bande, on est all\u00e9 r\u00e9cup\u00e9rer une traverse de chemin de fer dans un d\u00e9p\u00f4t abandonn\u00e9 de la SNCF. Grand feu dans l\u2019\u00e2tre en hiver. Un placard m\u00e9nag\u00e9 dans le mur en face. Trois tiroirs o\u00f9 se coudoient vieilleries, poussi\u00e8re, indiff\u00e9rence.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le cadre photo<\/em><br>Au fond d\u2019un des trois tiroirs, un sous-verre oubli\u00e9 o\u00f9 sont coll\u00e9es quatre photographies. Un m\u00eame homme dans une situation chaque fois diff\u00e9rente. Droit dans son costume militaire d\u2019apparat, veste boutonn\u00e9e jusqu\u2019au col, insigne d\u2019officier sur la manche, main gauche pos\u00e9e sur un gu\u00e9ridon. La deuxi\u00e8me, un gros plan sur le visage. Quelques rides. Sous la veste, col de chemise blanche. Cravate noire impeccablement nou\u00e9e. Epaulettes. Sur la troisi\u00e8me, toujours aussi droit dans son costume. Mains derri\u00e8re le dos. Col blanc. Cravate noire. L\u2019air moins grave. Presque d\u00e9contract\u00e9. A l\u2019arri\u00e8re plan, la silhouette floue d\u2019un b\u00e2timent. Peut-\u00eatre un casernement. La quatri\u00e8me, superbe dans sa combinaison blanche de vol au milieu de son \u00e9quipage, au pied de leur avion. Mastodonte de fer. Nez au ciel.<\/p>\n\n\n\n<p><em>La tartine beurr\u00e9e<\/em><br>L\u2019enfant va-et-vient. Tourne autour de la table. D\u00e9signe du doigt les quatre photographies dans leur sous-verre maintenant pos\u00e9 sur le buffet. Mont\u00e9 sur une chaise, il regarde. Attir\u00e9 par l\u2019avion et l\u2019homme en blanc au pied de l\u2019\u00e9chelle qu\u2019il empruntera pour se hisser jusque dans le cockpit. Ebahi, l\u2019enfant reste fig\u00e9 devant l\u2019image. Sa tartine dans la main. On a r\u00e2p\u00e9 des copeaux de chocolat sur la face beurr\u00e9e. Quelques traces au coin des l\u00e8vres. Immobile. A r\u00eavasser. D\u00e9j\u00e0 perdu dans ses pens\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2 | Son nom est personne<\/h2>\n\n\n\n<p><em>La nouvelle cuisine<\/em><br>Toute en longueur. Etroite \u00e0 cause du buffet en formica o\u00f9 l\u2019on a rang\u00e9 la vaisselle. Lumineuse gr\u00e2ce \u00e0 la baie vitr\u00e9e qui occupe la fa\u00e7ade en son entier. Ext\u00e9rieur jour. Vue sur le jardin. Le figuier. Le puits. Les rang\u00e9es de tomates et de haricots verts. Les guigniers. Tout au fond, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re plan, par-dessus les toits, le clocher de l\u2019\u00e9glise. Les corneilles qui tournent autour. Au soleil couchant, ballet incessant ponctu\u00e9 de criailleries.<br>Retour int\u00e9rieur. Table en formica. Coloris identique au buffet. Un faux blanc z\u00e9br\u00e9 de touches gris\u00e2tres. Chaises tress\u00e9es de cordes de nylon noir. Gazini\u00e8re quatre feux. Evier inox. Hotte aspirante. Four. Pas de lave-vaisselle ni de micro-ondes qui n\u2019existent pas encore mais un r\u00e9frig\u00e9rateur dernier cri de marque Frigeavia, fleuron \u00e9lectrom\u00e9nager des ateliers de Sud Aviation. Perle du modernisme. La silhouette du Concorde sur la porte. Embl\u00e8me de la marque. Le soir, il faut actionner manuellement les volets roulants pour se prot\u00e9ger de la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p><em>La balance Roberval<\/em><br>Elle est pos\u00e9e sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re du placard. A hauteur d\u2019yeux. La balance Roberval, vestige de l\u2019ancienne \u00e9picerie familiale. Fl\u00e9au horizontal \u00e0 trois couteaux. Un plateau \u00e0 chaque extr\u00e9mit\u00e9. Une aiguille centrale. Instrument simple en apparence, robuste et qui doit son nom \u00e0 son inventeur, le math\u00e9maticien et physicien Gilles Personne de Roberval. A port\u00e9e de main, la bo\u00eete de poids indissociable de la balance. Sans eux, pas de pes\u00e9e. Pour d\u00e9terminer la masse de l\u2019objet consid\u00e9r\u00e9, il faut obtenir l\u2019\u00e9quilibre parfait entre les deux plateaux. Man\u0153uvre d\u00e9licate quand il s\u2019agit de deux fines tranches de jambon cuit.<\/p>\n\n\n\n<p><em>La pur\u00e9e de pommes de terre<\/em><br>La casserole est pos\u00e9e sur l\u2019un des quatre feux de la gazini\u00e8re. Elle y a m\u00e9lang\u00e9 le lait avec les pommes de terre cuites \u00e0 la vapeur et pass\u00e9es au moulin \u00e0 l\u00e9gume. Ajout\u00e9 du beurre. Touill\u00e9 \u00e9nergiquement jusqu\u2019\u00e0 obtenir une p\u00e2te onctueuse bient\u00f4t \u00e9tal\u00e9e dans le plat qui passera au four le temps d\u2019obtenir une surface croustillante et dor\u00e9e. L\u2019enfant ne dit rien. Il observe. Assis sur une chaise tress\u00e9e de nylon noir, il attend son heure. Il guette le moment o\u00f9 il sera autoris\u00e9 \u00e0 r\u00e9curer la casserole d\u2019un doigt appliqu\u00e9 et d\u00e9guster les restes de pur\u00e9e froide abandonn\u00e9s. Quelques traces au bord des l\u00e8vres. Un plaisir parti pour durer.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3 | Sous la langue<\/h2>\n\n\n\n<p><em>Le hall d\u2019entr\u00e9e<\/em><br>Pi\u00e8ce quasiment aveugle (encore). Pas le noir absolu mais un filet de lumi\u00e8re par la porte en verre d\u00e9poli de l\u2019entr\u00e9e. Quelques rayons descendant du grand escalier. Un reflet incertain provenant du salon biblioth\u00e8que ou de la grande salle \u00e0 manger quand leurs portes respectives demeurent entrouvertes. Sinon. Deux fauteuils club en cuir marron dess\u00e9ch\u00e9. Un fauteuil en osier. Tous tourn\u00e9s en direction du vieux tr\u00e8s vieux bahut sur lequel tr\u00f4ne, comme sur un pi\u00e9destal mais bancal, le poste de t\u00e9l\u00e9vision Continental Edison. Allum\u00e9 de la fin d\u2019apr\u00e8s-midi jusqu\u2019\u00e0 l\u2019heure du coucher. Spectateurs ou pas. Sans interruption.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le Gaveau<\/em><br>Dans son angle, sto\u00efque, ignor\u00e9 des adultes dans leurs va-et-vient convulsifs, le piano droit de la maison Gaveau. Cadre fonte. Touches ivoire. Pieds ouvrag\u00e9s. Majestueux. Rien sur le dessus qui se rabat pour donner plus d\u2019amplitude au son. Le tabouret \u00e0 vis et son coussin de velours sur lequel l\u2019enfant prend place pour r\u00e9viser ses gammes. Balbutier ses premi\u00e8res m\u00e9lodies. Il est le seul, dans la maison, \u00e0 lui parler. Pos\u00e9 sur le pupitre, le volume de la M\u00e9thode Rose ouvert \u00e0 la page de la le\u00e7on du jour. Sol, r\u00e9, mi. Pas encore de di\u00e8se \u00e0 la cl\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>La pastille Valdouce<\/em><br>Chaque soir, leur rituel avant l\u2019heure du coucher. Cela se passe entre eux, \u00e0 l\u2019insu de tous, dans le silence. Il a dissimul\u00e9 la pastille dans le creux de sa main. C\u2019est une gomme rouge en forme de c\u00f4ne recouvert de sucre fin. De marque Valdouce achet\u00e9e en pharmacie. Il en conserve toujours trois ou quatre dans une bo\u00eete en fer de forme arrondie l\u00e9g\u00e8rement caboss\u00e9e. Il la cache dans la poche de son pantalon de flanelle grise. L\u2019enfant s\u2019approche. Glisse sa main dans la sienne. Un baiser sur la joue creuse et rid\u00e9e du vieil homme. C\u2019est la cl\u00e9. Une fois couch\u00e9, apr\u00e8s avoir gravi les marches du grand escalier de marbre et regagn\u00e9 sa chambre, il retiendra le plus longtemps possible, sous la langue, le go\u00fbt de la Valdouce comme pour conjurer sa peur de la nuit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 | L\u2019homme en blanc La salle \u00e0 mangerPi\u00e8ce pour ainsi dire aveugle. L\u2019ancienne fen\u00eatre de la cuisine primitive transform\u00e9e en porte vitr\u00e9e donnant sur la nouvelle cuisine, plus moderne, am\u00e9nag\u00e9e lors de l\u2019agrandissement. Par o\u00f9 vient mourir un fragile et lointain faisceau lumineux. Longue table de style rustique. Massive. Le buffet taill\u00e9 dans le m\u00eame bois. 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