{"id":193523,"date":"2025-07-29T22:19:00","date_gmt":"2025-07-29T20:19:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=193523"},"modified":"2025-07-29T22:29:13","modified_gmt":"2025-07-29T20:29:13","slug":"rectoverso-10-le-mouvement-du-regard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-10-le-mouvement-du-regard\/","title":{"rendered":"#rectoverso #10 | le mouvement du regard"},"content":{"rendered":"\n<p>c\u2019est une photographie. Un filet d\u2019eau serpente en contrebas de la petite fontaine o\u00f9 les enfants viennent se laver les mains, boire dans leurs mains dispos\u00e9es en creux comme si une \u00e9cuelle apparaissait au bout de leurs bras fins et fragiles comme des tiges de sureau. Et l\u2019eau qui s\u2019\u00e9chappe en filet et se transforme en serpent en se m\u00e9langeant \u00e0 la terre noire. Au-dessus de la fontaine, de celles qu\u2019on actionne en tournant un pignon fix\u00e9 sur un disque en laiton avec toute la force requise pour que l\u2019\u00e9lan dure assez longtemps et qu\u2019un peu d\u2019eau coule dans l\u2019\u00e9cuelle de mains, un grand marronnier dort de toute l\u2019\u00e9tendue de son ombre. Oasis recr\u00e9\u00e9e dans le fragment de nature que la ville abandonne, c\u0153ur de parc verdoyant \u00e9mergeant de l\u2019activit\u00e9 urbaine et gris\u00e2tre de l\u2019homme-marionnette esseul\u00e9. Touche de nature \u00e9ph\u00e9m\u00e8re vol\u00e9e au b\u00e9ton des cuirasses, d\u00e9calcomanie us\u00e9e par la fum\u00e9e noire des pots d\u2019\u00e9chappement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019\u0153il cherche dans l\u2019image le mouvement qui n\u2019existe pas. Tout est arr\u00eat\u00e9. Fig\u00e9. Il parcourt le serpent d\u2019eau, le remonte jusqu\u2019aux mains des enfants desquelles quelques gouttes en t\u00e2ches s\u2019\u00e9vadent, jusqu\u2019au rostre du dauphin qui laisse couler son mince filet d\u2019eau blanche. L\u2019\u0153il distingue ensuite le dos des enfants courb\u00e9, tout \u00e0 leur tentative de capturer l\u2019eau dans leurs mains, avant de s\u2019\u00e9vader dans la frondaison du marronnier, trouvant dans son ombre la fra\u00eecheur que l\u2019imagination \u00e9veille. L\u2019\u0153il ne percevra l\u2019oiseau cach\u00e9 dans les larges feuilles qu\u2019apr\u00e8s avoir balay\u00e9 l\u2019image dans tous les sens jusqu\u2019\u00e0 ce que le regard croche sur le d\u00e9tail d\u2019un petit bec triangulaire clair, presque blanc, \u00e9mergeant entre deux feuilles rondes. C\u2019est alors seulement qu\u2019il verra la photo dans son ensemble, instant vol\u00e9 d\u2019un fragment de nature au c\u0153ur de la jungle urbaine.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>c\u2019est un tableau. Une peinture \u00e0 la gouache. Le vent balaie la cime des arbres que leur inclinaison sugg\u00e8re, un ballon de baudruche vole d\u2019une libert\u00e9 surprise, un enfant dessous pointe ses mains vers le tr\u00e9sor envol\u00e9. Le brun des \u00e9corces se lie avec le brun de la terre, couleur uniforme qui supporte le vert du feuillage jusqu\u2019au bleu du ciel, quelques nuages blancs, et au-dessus la lumi\u00e8re aveuglante d\u2019un soleil violent. L\u2019immeuble et ses fen\u00eatres qui carr\u00e8lent un c\u00f4t\u00e9 de la toile jouent l\u2019incongruit\u00e9 de la ville qui s\u2019immisce dans l\u2019ensemble. Le bizarre n\u2019est pas l\u2019urbain que la touche quadrill\u00e9e impose, mais bel et bien la nature qu\u2019on d\u00e9couvre invit\u00e9e, comme une parenth\u00e8se dans l\u2019entrelacs des rues, des feux rouges et des coups de klaxon stridents.<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019\u0153il trouve dans les coups de pinceau, le mouvement invisible. Tout file, emport\u00e9 par l\u2019oscillation du poignet du peintre. Le temps de comprendre, la tache rouge du ballon envol\u00e9 est d\u00e9j\u00e0 hors d\u2019atteinte et l\u2019enfant, entre deux coups de pinceau, ne sait pas encore s\u2019il doit en rire. Les troncs grincent au-dessus de leurs racines emm\u00eal\u00e9es dans la terre avant que se lib\u00e8re, tout en haut, le mouvement des branches et des nuages dans la transparence d\u2019une lumi\u00e8re crue. Ici, plus de traces du pinceau, juste une couleur franche. Vert, bleu, blanc, lumi\u00e8re. Qu\u2019on imagine s\u2019abattre sur le gris de la ville et la d\u00e9vorer et l\u2019envahir dans son instant de nature. \u00c9ph\u00e9m\u00e8re et puissant, subit et aveuglant. Comme un flash.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>c\u2019est un souvenir. Assez vague pour contenir la mati\u00e8re vaporeuse autour de lui, assez pr\u00e9cis pour qu\u2019y soient attach\u00e9es les sensations. Une fleur qui pousse sur un trottoir. Il y a, dans l\u2019image, cette pinc\u00e9e de nature sage jet\u00e9e dans la ville. Une famille de sangliers qui d\u00e9ambule au pied d\u2019un immeuble. Les sangliers vivent de pr\u00e9f\u00e9rence en rez-de-chauss\u00e9e. J\u2019ai le souvenir, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre un r\u00eave, d\u2019un immeuble qui avait pouss\u00e9 en plein c\u0153ur d\u2019une for\u00eat. Un parc urbain en plein centre-jungle. Des trottoirs de b\u00e9ton viennent l\u00e9cher la terre poisseuse d\u2019une for\u00eat primaire. Timidement. Des immeubles incertains se cachent sous les arbres centenaires, sans faire de bruit. Et l\u2019homme de mon souvenir, nu comme un animal, regarde la nature l\u2019envahir.<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019\u0153il balaie la sc\u00e8ne avec la temporalit\u00e9 incertaine qui accompagne le souvenir. Tout est \u00e9clabouss\u00e9, la couleur du pr\u00e9sent se dilue dans une grande flaque pour dispara\u00eetre. Seules subsistent quelques images sans autres liens qui les unissent entre elles qu\u2019une impression, une sensation, un go\u00fbt, une odeur. Quelque chose qu\u2019on a d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu. <em>Nos cellules ont peut-\u00eatre gard\u00e9 en m\u00e9moire ce qu\u2019elles composaient dans une autre vie. Je peux garder au plus profond de moi un souvenir d\u2019avant la ville. D\u2019avant l\u2019homme\u2009. D\u2019avant tout. Un souvenir du rien.<\/em><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"683\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/lucia-macedo-M03nI6pOaxU-unsplash-683x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-193524\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/lucia-macedo-M03nI6pOaxU-unsplash-683x1024.jpg 683w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/lucia-macedo-M03nI6pOaxU-unsplash-280x420.jpg 280w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/lucia-macedo-M03nI6pOaxU-unsplash-768x1152.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/lucia-macedo-M03nI6pOaxU-unsplash-1024x1536.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/lucia-macedo-M03nI6pOaxU-unsplash-1365x2048.jpg 1365w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/lucia-macedo-M03nI6pOaxU-unsplash-scaled.jpg 1707w\" sizes=\"auto, (max-width: 683px) 100vw, 683px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Photo de <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/@sample_in_photography?utm_content=creditCopyText&amp;utm_medium=referral&amp;utm_source=unsplash\">Lucia Macedo<\/a> sur <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/photos\/tete-de-cheval-brune-et-blanche-M03nI6pOaxU?utm_content=creditCopyText&amp;utm_medium=referral&amp;utm_source=unsplash\">Unsplash<\/a>&nbsp;<\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>c\u2019est une photographie. Un filet d\u2019eau serpente en contrebas de la petite fontaine o\u00f9 les enfants viennent se laver les mains, boire dans leurs mains dispos\u00e9es en creux comme si une \u00e9cuelle apparaissait au bout de leurs bras fins et fragiles comme des tiges de sureau. Et l\u2019eau qui s\u2019\u00e9chappe en filet et se transforme en serpent en se m\u00e9langeant <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-10-le-mouvement-du-regard\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #10 | le mouvement du regard<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":352,"featured_media":193526,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7698],"tags":[],"class_list":["post-193523","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-10-doppelt-loeil-et-le-parc"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/193523","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/352"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=193523"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/193523\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":193528,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/193523\/revisions\/193528"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/193526"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=193523"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=193523"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=193523"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}