{"id":193913,"date":"2025-08-24T11:01:18","date_gmt":"2025-08-24T09:01:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=193913"},"modified":"2025-08-24T14:27:44","modified_gmt":"2025-08-24T12:27:44","slug":"08-pas-de-deux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/08-pas-de-deux\/","title":{"rendered":"#rectoverso #08 |\u00a0Pas de deux"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"198\" height=\"183\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/image.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-194030\" style=\"width:567px;height:auto\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><em>\u00ab Tu es un artiste \u2013 h\u00e9las \u2013, tu ne peux plus te refuser le pr\u00e9cipice monstrueux de tes yeux. \u00bb<\/em> Genet.<\/p>\n\n\n\n<p>Une rencontre lors du concours d&rsquo;entr\u00e9e au CNMSDP pour lequel quatre cent vingt sept danseurs du monde entier sont auditionn\u00e9s, concours tr\u00e8s s\u00e9lectif  quarante deux danseurs seront admis. Lors de ma deuxi\u00e8me audition, mon objectif, d\u00e9montrer au jury la solidit\u00e9 de ma technique, ma capacit\u00e9 \u00e0 naviguer entre danse classique et contemporaine, mon observance de la chor\u00e9graphie impos\u00e9e. Je suis retenue. Pour la troisi\u00e8me et derni\u00e8re audition, la plus difficile, un seul exercice : l&rsquo;improvisation. Trois salles de danse sont mises \u00e0 notre disposition pour nos \u00e9chauffements, nos r\u00e9p\u00e9titions ou simplement pour regarder le travail des premi\u00e8res, deuxi\u00e8mes ou troisi\u00e8mes ann\u00e9es. J\u2019assiste \u00e0 une improvisation de Funambule d\u2019Angelin Preljocaj, solo sur un texte de Jean Genet <em>Solitude d\u2019un chant d\u2019amour<\/em>. Je connais ce solo, je l\u2019ai \u00e9tudi\u00e9, analys\u00e9. Je ne l&rsquo;ai jamais dans\u00e9, je ne me suis jamais appuy\u00e9e sur ce texte pour unir sans support musical po\u00e9sie du verbe et danse. L&rsquo;interpr\u00e9tation touche \u00e0 l&rsquo;infini, le langage se transforme, le danseur projette le texte, il monologue, il trace une phrase invisible, son corps en mouvements est langage, pens\u00e9e, po\u00e9sie en fusion. Il y a sa voix harmonieuse, incarnation du texte, incantations, il le respire, le prolonge, il va chercher le risque, l&rsquo;\u00e9treint, l&#8217;embrasse, le monologue devient souffle, donne \u00e0 entendre les mouvements, les respirations, les attentes, la m\u00e9lancolie. Il y a la voix, les mouvements, le silence. Il est en suspension entre deux mondes, sol et vide. Le texte de Genet devient mat\u00e9riau chor\u00e9graphique. Il danse plus d&rsquo;une heure sous l\u2019\u0153il attentif du chor\u00e9graphe, qui prend des notes. Son corps, tout en muscles et souplesse, douceur et force naturelle, sugg\u00e8re, murmure. Ses gestes se m\u00ealent de tendresse, de rigueur, de violence, de cris, de d\u00e9sespoir, il danse avec des silences, des suspensions, des \u00e9lans, accentue les rythmes des mouvements, les devancent ou les sugg\u00e8rent. Ils l&rsquo;accompagnent font \u00e9cho \u00e0 ses pulsions secr\u00e8tes, ajoutent \u00e0 sa beaut\u00e9 une touche sauvage, presque mythologique. Il est souvenir incarn\u00e9 d\u2019un monde o\u00f9 la danse serait langage premier, le corps un livre ouvert. Sa beaut\u00e9 saisissante vibre, bouillonne, respire, rayonne, les danseurs murmurent avec respect c&rsquo;est Mae. Il danse plus d\u2019une heure sous l\u2019\u0153il attentif du chor\u00e9graphe, son carnet de notes \u00e0 la main. Un grand silence s&rsquo;installe, le temps se fige avant des applaudissements admiratifs. Je remarque des regards d\u2019envie et d\u2019exasp\u00e9ration. Sa beaut\u00e9 fascine autant qu\u2019elle d\u00e9range. Je me demande si sa pr\u00e9sence r\u00e9v\u00e8le quelque chose d\u2019inavou\u00e9 en chacun.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pose d\u00e9licatement ma main sur la barre de bois, je reprends des figures de danse classique tout en observant les entra\u00eenements au sol d&rsquo;une jeune danseuse. Le chor\u00e9graphe m&rsquo;a parl\u00e9 d&rsquo;elle avec enthousiasme, elle s&rsquo;appelle Aiko, elle d\u00e9gage une aura de calme, de ma\u00eetrise technique, d\u2019instinct, une \u00e9toile montante dans l\u2019univers de la danse contemporaine, elle est \u00e9lanc\u00e9e, posture impeccable, musculature tonique au niveau des jambes et du dos, discr\u00e8te au niveau des bras, ses mouvements sont pr\u00e9cis, souples, elle a une gr\u00e2ce naturelle, elle a 16 ans. Elle s&rsquo;entra\u00eene, travaille son \u00e9quilibre, son endurance, sa r\u00e9cup\u00e9ration doit \u00eatre rapide pour encha\u00eener des s\u00e9quences intenses sans perte de qualit\u00e9 ni de pr\u00e9sence. Demain sera vite l\u00e0. Aiko est en derni\u00e8re ann\u00e9e, la plus exigeante, elle a fait la majeure partie de son cursus au Japon dixit le chor\u00e9graphe nous ne nous sommes jamais crois\u00e9s jamais parl\u00e9s. Nos regards s\u2019attirent. Je lui propose une improvisation sur \u00ab\u00a0Duet from A Sort Of\u2026\u00a0\u00bb de Mats Ek, pas de deux contemporain inspir\u00e9 de l\u2019univers surr\u00e9aliste de Ren\u00e9 Magritte o\u00f9 les rep\u00e8res sont brouill\u00e9s. Le chor\u00e9graphe sourit discr\u00e8tement. Entre nous, elle moi, l\u2019alchimie est imm\u00e9diate, nos corps sont un flux unique une force organique circule dans nos mouvements, une impulsion centrale sensuelle, spirituelle d\u00e9chire l\u2019espace. Nous ne nous parlons jamais, la danse, Elle, est le Verbe. Aiko est tr\u00e8s technique et instinctive elle s\u2019\u00e9lance comme on prend appui sur une m\u00e9moire ancienne. Son corps, nos corps r\u00e9inventent, improvisent les glissements, rotations, appuis inhabituels (\u00e9paule, t\u00eate, flanc), souvent encha\u00een\u00e9s sans rupture, dissociation des diff\u00e9rentes parties du corps dans une m\u00eame s\u00e9quence, avec une pr\u00e9cision chirurgicale. Aiko ne danse pas pour plaire, ni pour prouver, elle danse pour dire ce que les mots ne peuvent transmettre, ce que le silence contient. Son regard br\u00fble, me transperce, me consume, il m&rsquo;envahit quand nos yeux se croisent, deux trajectoires parall\u00e8les se trouvent enfin. Il n\u2019y a pas de surprise, juste une \u00e9vidence. Elle navigue entre les extr\u00eames, absurdit\u00e9, d\u00e9licatesse, gravit\u00e9, l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, sa forte pr\u00e9sence sc\u00e9nique dialogue avec mon corps, dans le pas de deux, elle ne s\u2019efface pas, elle fusionne, l\u2019\u00e9nergie qui circule entre nous est dense,  elle est faite de fluides, de tension, rel\u00e2chements, d\u00e9sirs, retenue, elle ne joue pas la femme, ni l\u2019amante, ni la muse, elle est pr\u00e9sence pure, sa danse est une offrande, un cri muet, une caresse qui fend l\u2019air.<br>Quand le chor\u00e9graphe la regarde, il ne voit pas une \u00e9l\u00e8ve il voit une interpr\u00e8te, une mati\u00e8re vivante, la solitude sonore de voix chorales. Le metteur en sc\u00e8ne et le com\u00e9dien sont arriv\u00e9s ils demandent \u00e0 Mae de reprendre seul le texte de Genet, Je pose d\u00e9licatement ma main sur la barre de bois, je reprends des figures de danse classique tout en observant les entra\u00eenements au sol d&rsquo;une jeune danseuse. Le chor\u00e9graphe m&rsquo;a parl\u00e9 d&rsquo;elle avec enthousiasme, elle s&rsquo;appelle Aiko, elle d\u00e9gage une aura de calme, de ma\u00eetrise technique, d\u2019instinct, une \u00e9toile montante dans l\u2019univers de la danse contemporaine, elle est \u00e9lanc\u00e9e, posture impeccable, musculature tonique au niveau des jambes et du dos, discr\u00e8te au niveau des bras, ses mouvements sont pr\u00e9cis, souples, elle a une gr\u00e2ce naturelle, elle a 16 ans. Elle s&rsquo;entra\u00eene, travaille son \u00e9quilibre, son endurance, sa r\u00e9cup\u00e9ration doit \u00eatre rapide pour encha\u00eener des s\u00e9quences intenses sans perte de qualit\u00e9 ni de pr\u00e9sence. Demain sera vite l\u00e0. Aiko est en derni\u00e8re ann\u00e9e, la plus exigeante, elle a fait la majeure partie de son cursus au Japon dixit le chor\u00e9graphe nous ne nous sommes jamais crois\u00e9s jamais parl\u00e9s. Nos regards s\u2019attirent. Je lui propose une improvisation sur \u00ab\u00a0Duet from A Sort Of\u2026\u00a0\u00bb de Mats Ek, pas de deux contemporain inspir\u00e9 de l\u2019univers surr\u00e9aliste de Ren\u00e9 Magritte o\u00f9 les rep\u00e8res sont brouill\u00e9s. Le chor\u00e9graphe sourit discr\u00e8tement. Entre nous, elle moi, l\u2019alchimie est imm\u00e9diate, nos corps sont un flux unique une force organique circule dans nos mouvements, une impulsion centrale sexuelle, sensuelle, spirituelle d\u00e9chire l\u2019espace. Nous ne nous parlons jamais, la danse, Elle, est le verbe. Aiko est \u00e0 la fois technique et instinctive elle s\u2019\u00e9lance comme on prend appui sur une m\u00e9moire ancienne. Son corps, nos corps r\u00e9inventent, improvisent les glissements, rotations, appuis inhabituels (\u00e9paule, t\u00eate, flanc), souvent encha\u00een\u00e9s sans rupture, dissociation des diff\u00e9rentes parties du corps dans une m\u00eame s\u00e9quence, avec une pr\u00e9cision chirurgicale. Aiko ne danse pas pour plaire, ni pour prouver, elle danse pour dire ce que les mots ne peuvent transmettre, ce que le silence contient. Son regard br\u00fble, me transperce, me consume, il m&rsquo;envahit quand nos yeux se croisent, deux trajectoires parall\u00e8les se trouvent enfin. Il n\u2019y a pas de surprise, juste une \u00e9vidence. Elle navigue entre les extr\u00eames, absurdit\u00e9, d\u00e9licatesse, gravit\u00e9, l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, sa forte pr\u00e9sence sc\u00e9nique dialogue avec mon corps, dans le pas de deux, elle ne s\u2019efface pas, elle fusionne, l\u2019\u00e9nergie qui circule entre nous est dense, palpable elle est faite de fluides, de tension, rel\u00e2chement, d\u00e9sir, retenue, spiritualit\u00e9, sensualit\u00e9, elle ne joue pas la femme, ni l\u2019amante, ni la muse, elle est pr\u00e9sence pure, sa danse est une offrande, un cri muet, une caresse qui fend l\u2019air.<br>Quand le chor\u00e9graphe la regarde, il ne voit pas une \u00e9l\u00e8ve il voit une interpr\u00e8te, une mati\u00e8re vivante, la solitude sonore de voix chorales. Le metteur en sc\u00e8ne et le com\u00e9dien sont arriv\u00e9s ils demandent \u00e0 Mae de reprendre seul le texte de Genet, elle ne sort pas de la salle. Elle \u00e9coute. Elle attend. Elle sait que la danse ne s\u2019arr\u00eate pas quand le corps se d\u00e9tourne, elle continue dans le souffle, dans le regard, elle incarne l\u2019osmose, cette fusion silencieuse o\u00f9 les gestes se r\u00e9pondent sans mots. Elle, nous, elle, moi. Son \u00e9clat s\u2019est fondu dans l\u2019infini, je ne l\u2019ai plus crois\u00e9e. Mes pas de deux n&rsquo;atteindront jamais cette densit\u00e9, cette fusion, cet amour incarn\u00e9, cette injonction <em>\u00e0 danser au bord du vide, \u00e0 embrasser le risque comme essence de l\u2019art.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Tu es un artiste \u2013 h\u00e9las \u2013, tu ne peux plus te refuser le pr\u00e9cipice monstrueux de tes yeux. \u00bb Genet. 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