{"id":1940,"date":"2019-06-19T23:11:08","date_gmt":"2019-06-19T21:11:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=1940"},"modified":"2019-07-22T19:55:08","modified_gmt":"2019-07-22T17:55:08","slug":"ete-2019-01-une-phrase-des-sols","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2019-01-une-phrase-des-sols\/","title":{"rendered":"\u00c9T\u00c9 2019 #01, UNE PHRASE DES SOLS"},"content":{"rendered":"<p>\u00c0 m\u00eame le sol jet\u00e9, pouss\u00e9 entass\u00e9 avant tant d\u2019autres, souffle de plus en plus court de vieux matelas gonflable qui laisse \u00e9chapper autant d\u2019air qu\u2019il en accepte, souffle \u00e0 bout presque et bouche assoiff\u00e9e \u00e0 mordre la poussi\u00e8re \u00e2cre et impalpable du plancher, un bruit de porte qui s\u2019ench\u00e2sse et le noir dans le wagon et un claquement de verrou et les mots Plein ! Plein ! qui r\u00e9sonnent en un \u00e9cho de plus en plus faible. Combien sont-ils de corps \u00e0 attendre \u00e0 entendre au dehors les missiles sol-sol \u00e0 entendre leur sifflement, \u00e0 se plaquer un peu plus \u00e0 chaque fois que leurs t\u00eates profil\u00e9es explosent comme s\u2019ils pouvaient s\u2019en d\u00e9fendre, comme si enfant il avait, lui, r\u00e9ussi \u00e0 exaucer son v\u0153u le plus cher, \u00e9chapper aux regards en enfon\u00e7ant dans le sol jusqu\u2019\u00e0 sa propre ombre, comme s\u2019il avait alors r\u00e9ussi autre chose qu\u2019\u00e0 les attiser encore plus ? Il aimait d\u00e9j\u00e0 les sols bourbeux mar\u00e9cageux, ils \u00e9taient sa promesse, disait-il. Son sol mental. Il ne voit rien, ainsi couch\u00e9, le poids de plus en plus appuy\u00e9 des corps sur le sien, les crampes irr\u00e9solues, les avertissements inutiles, il ne voit rien, pas m\u00eame un rai de lumi\u00e8re, qui aurait \u00e9t\u00e9 semblable \u00e0 celui qu\u2019il guettait plaqu\u00e9 dans son lit enfant terroris\u00e9 par les craquements, il ne savait pas si la cro\u00fbte terrestre se fendillait, sa ville \u00e9tait sur une faille, on n\u2019avait eu de cesse de lui r\u00e9p\u00e9ter qu\u2019elle serait absorb\u00e9e en un amas de pierres, d\u2019os, de chair et de mat\u00e9riaux comme \u00e0 travers un entonnoir, ou si les intrus avan\u00e7aient prudemment dans l\u2019appartement comme si c\u2019\u00e9tait \u00e0 eux d\u2019avoir peur. Il demeurait glac\u00e9 au point de ne pouvoir crier, l\u00e8vres inarticulables au point de ne pouvoir parler, mais aurait-il eu besoin de le dire plut\u00f4t que de le garder pour lui, aurait-il eu besoin de dire qu\u2019il aimait le mot faille, qu\u2019il le pr\u00e9f\u00e9rait \u00e0 fente ? Il s\u2019appelle Euler. Il avait toujours associ\u00e9 les mots faille et vulve, \u00e9tait-ce avant ou apr\u00e8s avoir ressenti ses premiers \u00e9bats comme une secousse g\u00e9ologique, il ne s\u2019en souvenait pas, il a autre chose \u00e0 penser, il lui faut avancer, pas vraiment avancer ce n\u2019est pas possible, mais se contorsionner, prendre appui sur le ventre de fa\u00e7on \u00e0 all\u00e9ger les corps au-dessus du sien \u00e0 en r\u00e9partir autrement le poids sur son propre corps, au moins r\u00e9ussir \u00e0 respirer un peu, \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 la suffocation, \u00e0 la saturation du wagon, \u00e0 trouver quelque part un peu de vide.  Il passe du froid au chaud au fur et \u00e0 mesure de sa gesticulation, qu\u2019il devine silencieusement grotesque, comme si le plancher du wagon \u00e9tait travers\u00e9 de courants thermiques semblables \u00e0 ceux de l\u2019oc\u00e9an, variations qui violentent le plaisir l\u2019an\u00e9antissent et le pr\u00e9nom de Ma\u00efder lui revient, c\u2019est \u00e9trange ce \u00e0 quoi r\u00e9ussit \u00e0 penser la pens\u00e9e, elle pense \u00e0 autre chose qu\u2019au pr\u00e9sent quand bien m\u00eame seul un espace infime entre le sol et sa bouche le maintient en vie, lui, Euler, Ma\u00efder Arost\u00e9guy prise par des courants glac\u00e9s aliment\u00e9s par la fonte des neiges. Il ne sait pas quel temps il fait dehors, les corps sont peu \u00e0 peu assoupis par les cahotements du train. Il n\u2019entend plus rien, pas m\u00eame le bruit insidieux de la peur, juste quelques hal\u00e8tements courts saccad\u00e9s \u00e0 l\u2019unisson. Il ne sait pas si c\u2019est sa vie qui d\u00e9file, mais les images se succ\u00e8dent, immobiles diapositives \u00e9corn\u00e9es t\u00e2ch\u00e9es d\u2019alcool couleur s\u00e9pia \u00e0 force, comme celle de l\u2019agriculteur, c\u2019est ainsi qu\u2019il appelait son p\u00e8re, m\u00eame apr\u00e8s que les pieds ont repouss\u00e9 la chaise et d\u00e9rob\u00e9 le sol \u00e0 jamais alors que les jambes restaient align\u00e9es en un balancement hallucinatoire, comme celle de l\u2019agriculteur, encore, vie de mains s\u2019\u00e9vertuant \u00e0 fertiliser \u00e0 labourer \u00e0 ameubler les sols \u00e0 s\u2019y couper les ongles et les veines, celle de l\u2019agriculteur, donc, le jour des inondations, qui n\u2019avait pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 courir \u00e0 travers champ pour sauver sa femme avant que les eaux ne montent irr\u00e9versiblement, il \u00e9tait tomb\u00e9 plusieurs fois dans le sol alourdi et tremp\u00e9, il n\u2019arriverait jamais \u00e0 temps il avait beau crier elle ne comprenait pas la peur lui avait sectionn\u00e9 la parole et quand il avait enfin r\u00e9ussir \u00e0 la tirer hors de la terre d\u00e9tremp\u00e9e qui l\u2019engloutissait avec un bruit de ventouse, il \u00e9tait trop tard. La peur avait eu raison d\u2019elle. Elle ne serait plus qu\u2019un pantin, un \u00e9pouvantail remis\u00e9, dont on apercevrait parfois la silhouette derri\u00e8re les vitres \u00e9clat\u00e9es de l\u2019entresol. Peut-\u00eatre est-ce parce qu\u2019il est aussi le fils de sa m\u00e8re qu\u2019Euler ne parvient pas \u00e0 crier dans le wagon plong\u00e9 dans l\u2019obscurit\u00e9, peut-\u00eatre qu\u2019il ne crie pas parce qu\u2019il ne voit rien \u00e0 sauver, il faut juste qu\u2019il continue \u00e0 respirer, qu\u2019il ne referme pas sa bouche sur le sol, \u00e0 respirer et qu\u2019il trouve aussi autre chose \u00e0 faire, alors il sourit, parce que le mot sol lui est venu en espagnol, sol soleil sol amour sol ange, autre chose que le tournesol de sa langue, et tandis qu\u2019il s\u2019amuserait presque de ces digressions linguistiques, le wagon appuie sur les rails \u00e0 labourer le sol \u00e0 l\u2019ouvrir, avec une facilit\u00e9 \u00e0 laquelle l\u2019agriculteur n\u2019\u00e9tait jamais parvenu, \u00e0 en faire jaillir des \u00e9tincelles qu\u2019Euler ne peut voir, car ses yeux int\u00e9rieurs sont tourn\u00e9s vers l\u2019image de la vulve la douce vulve le doux de sa louve o\u00f9 est-elle en cet instant sa louve il ne la reverra peut-\u00eatre jamais, et quand, les missiles revenus, le bois des wagons c\u00e9dant sous les flammes, les corps, le sien y compris, pellet\u00e9es de chair et d\u2019\u00e9motions, offrandes innocentes \u00e0 l\u2019immensit\u00e9 de la guerre \u00e0 l\u2019immensit\u00e9 de la nuit, sont d\u00e9val\u00e9s le long d\u2019un ravin abrupt sans espoir d\u2019y r\u00e9chapper, sans m\u00eame avoir le temps de se dire que la vie a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9ment bien courte.<br \/>\nVannes, 16 et 17 juin 2019<br \/>\nXavier Guesnu<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 m\u00eame le sol jet\u00e9, pouss\u00e9 entass\u00e9 avant tant d\u2019autres, souffle de plus en plus court de vieux matelas gonflable qui laisse \u00e9chapper autant d\u2019air qu\u2019il en accepte, souffle \u00e0 bout presque et bouche assoiff\u00e9e \u00e0 mordre la poussi\u00e8re \u00e2cre et impalpable du plancher, un bruit de porte qui s\u2019ench\u00e2sse et le noir dans le wagon et un claquement de <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2019-01-une-phrase-des-sols\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">\u00c9T\u00c9 2019 #01, UNE PHRASE DES SOLS<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":50,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[38],"tags":[],"class_list":["post-1940","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-01-une-phrase-des-sols"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1940","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/50"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1940"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1940\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1940"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1940"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1940"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}