{"id":194429,"date":"2025-08-03T10:02:48","date_gmt":"2025-08-03T08:02:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=194429"},"modified":"2025-08-11T08:06:25","modified_gmt":"2025-08-11T06:06:25","slug":"les-2-g","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/les-2-g\/","title":{"rendered":"#rectoverso #08 | Les 2 G"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"940\" height=\"788\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Design-sans-titre.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-194454\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Design-sans-titre.jpg 940w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Design-sans-titre-420x352.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Design-sans-titre-768x644.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 940px) 100vw, 940px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>G&nbsp; comme G\u00e9raldine<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je devais avoir six ans quand j\u2019ai rencontr\u00e9 G\u00e9raldine dans une salle de classe \u00e0 l\u2019\u00e9cole Ferdinand Buisson, rue du Point-du-Jour, \u00e0 Boulogne. C\u2019\u00e9tait ma premi\u00e8re ann\u00e9e de \u00ab grande \u00e9cole \u00bb, comme on disait. \u00c0 vingt jours pr\u00e8s, nous \u00e9tions n\u00e9es ensemble, en d\u00e9cembre.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9raldine avait des boucles ch\u00e2tain clair, toutes l\u00e9g\u00e8res, qui retombaient autour de son visage comme un ch\u00e2le. Elle portait les cheveux courts et des yeux noisette. Cette couleur, cet adjectif, me fascinait. Comment pouvait-on avoir des yeux de fruit sec ? Dans un petit spectacle de fin d\u2019ann\u00e9e o\u00f9 elle jouait une fillette suivie par un \u00e9cureuil \u2014 \u00ab Mais pourquoi me suis-tu ? \u00bb disait-elle, et l\u2019\u00e9cureuil r\u00e9pondait : \u00ab Parce que tu as les yeux noisette. \u00bb Cela m\u2019avait sembl\u00e9 \u00e0 la fois dr\u00f4le et myst\u00e9rieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle boitait un peu. Une maladie des hanches. Elle portait aux cuisses deux grandes cicatrices, souvenirs d\u2019un long s\u00e9jour en pl\u00e2tre. Mais pour nous, les maladies \u00e9taient encore des \u00e9pop\u00e9es. Il ne nous serait jamais venu \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019en avoir peur. On y gagnait des m\u00e9dailles de bravoure. Moi, j\u2019avais eu une mononucl\u00e9ose, elle une m\u00e9ningite. Nous nous \u00e9tions rendu visite dans nos convalescences respectives. Je me souviens l\u2019avoir entendue chuchoter dans le couloir de ma chambre, accompagn\u00e9e de sa m\u00e8re. Ce simple murmure avait suffi \u00e0 me faire sentir importante. Je me souviens avoir aper\u00e7u la lampe de chevet rouge aupr\u00e8s de son lit et la bosse de son corps sous les couvertures.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9raldine fut la premi\u00e8re \u00e0 croire \u00e0 mes mensonges. Je lui avais invent\u00e9 tout un roman autour d\u2019un gar\u00e7on de la classe, Olivier, dont je disais qu\u2019il nous \u00e9piait en secret. Elle y croyait\u2014 ou bien elle faisait semblant d\u2019y croire, ce qui \u00e9tait peut-\u00eatre encore plus flatteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez G\u00e9raldine, tout \u00e9tait diff\u00e9rent. Les go\u00fbters, les tissus tendus sur les murs (chez nous, c\u2019\u00e9tait de la peinture ou du papier peint), les r\u00e8gles \u00e0 table. Son p\u00e8re \u00e9tait un homme sanguin, ventru, un ing\u00e9nieur \u00e0 qui les opinions de gauche de ma m\u00e8re donnaient de l\u2019urticaire. Il s\u2019en prenait parfois \u00e0 moi, au d\u00eener, pour dire tout le mal qu\u2019il pensait des gauchistes (nous \u00e9tions au mitan des ann\u00e9es 70). \u00c0 sept ans, je m\u2019\u00e9tais retrouv\u00e9e \u00e0 d\u00e9fendre le socialisme, sans trop savoir de quoi il retournait.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9raldine avait deux s\u0153urs : l\u2019a\u00een\u00e9e, Sophie, belle et cruelle comme une grande s\u0153ur de conte de f\u00e9e, et la benjamine, Natacha, petite, rieuse, avec des fossettes. G\u00e9raldine, au milieu, semblait un peu \u00e9gar\u00e9e. Elle avait de grandes dents irr\u00e9guli\u00e8res, un visage l\u00e9g\u00e8rement de travers, mais elle \u00e9tait jolie quand m\u00eame, \u00e0 sa fa\u00e7on. Elle avait une voix flut\u00e9e, presque musicale, avec un petit rire en trois notes aigu\u00ebs, comme le chant d\u2019un oiseau distingu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa m\u00e8re cousait \u00e0 ses filles des robes smock\u00e9es en Liberty, non par n\u00e9cessit\u00e9 mais par tradition. Elle descendait d\u2019un g\u00e9n\u00e9ral \u2014 je crois \u2014 et la maison de famille se trouvaut dans une all\u00e9e priv\u00e9e du XVIe arrondissement, le Hameau Boileau, o\u00f9 les demeures semblaient sortir tout droit d\u2019un film en Technicolor. La figure centrale \u00e9tait \u00ab Bonne Maman \u00bb, une vieille dame droite et bien mise, qui n\u2019avait jamais travaill\u00e9. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je croisais la haute bourgeoisie.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n\u2019avons partag\u00e9 qu\u2019une seule ann\u00e9e d\u2019\u00e9cole \u00e9l\u00e9mentaire. Un jour, elle est partie. Ses parents avaient d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 Sainte-Pazanne, pr\u00e8s de Nantes. Nous avons commenc\u00e9 \u00e0 nous \u00e9crire. Plus tard, elle s\u2019est mari\u00e9e jeune avec un aristo. Je suis all\u00e9e \u00e0 son mariage, puis je l\u2019ai perdue de vue. Des ann\u00e9es plus tard, nous nous sommes retrouv\u00e9es. Elle est la seule personne au monde dont je peux dire : c\u2019est mon amie depuis plus de quarante ans.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>G&nbsp; comme <\/strong><strong>Genevi\u00e8ve<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas exactement quand j\u2019ai rencontr\u00e9 Genevi\u00e8ve. C\u2019\u00e9tait notre premi\u00e8re ann\u00e9e de primaire. Genevi\u00e8ve \u00e9tait brune, les cheveux courts, presque toujours \u00e9bouriff\u00e9s. Elle avait deux yeux clairs et un corps robuste, fait pour grimper aux arbres ou courir sous la pluie. Elle courait vite d\u2019ailleurs, mieux que la plupart des gar\u00e7ons. Elle jouait au tennis avec ses parents et au foot avec les copains. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, on appelait \u00e7a \u00ab\u00a0gar\u00e7on manqu\u00e9\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre \u00e7a, les cheveux courts, qui nous avaient rapproch\u00e9es. Nous n\u2019\u00e9tions pas des filles \u00e0 cheveux longs. Nous \u00e9tions des filles intr\u00e9pides. <\/p>\n\n\n\n<p>Genevi\u00e8ve parlait bien, elle \u00e9tait brillante, disait ma m\u00e8re. Une petite fille s\u00e9rieuse avec un air d\u00e9cid\u00e9. Et surtout, elle m\u2019apportait quelque chose qu\u2019on n\u2019avait pas chez moi : un air d\u2019ailleurs, un go\u00fbt de libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez elle, c\u2019\u00e9tait un monde diff\u00e9rent. Moins rigide, plus libre. On parlait \u00e0 table, les enfants avaient le droit de poser des questions, de s\u2019exprimer, de contredire. C\u2019\u00e9tait un monde o\u00f9 on mangeait du poulet-frites avec les doigts et o\u00f9 les \u00e9tag\u00e8res croulaient sous les livres. On y parlait de cin\u00e9ma, de musique, de politique. Ses parents \u00e9taient plus boh\u00e8mes que les miens, peut-\u00eatre, plus \u00ab engag\u00e9s \u00bb comme on disait. Sa m\u00e8re, en particulier, \u00e9tait une femme flamboyante toujours dans une bataille. Mon p\u00e8re, de droite bon teint, s\u2019amusait \u00e0 la provoquer pour le plaisir de l\u2019\u00e9tincelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre nous, nous parlions surtout des autres. Des gar\u00e7ons, bien s\u00fbr. D\u2019un en particulier, sur qui nous avons projet\u00e9 tous nos petits \u00e9lans romanesques. Il ne l\u2019a sans doute jamais su. Elle avait un petit fr\u00e8re, un gar\u00e7on dr\u00f4le que j\u2019aimais bien. Moi qui venais d\u2019une maison de filles, ce gar\u00e7on-l\u00e0 \u00e9tait comme un animal exotique.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s cette ann\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole publique, mes parents m\u2019ont envoy\u00e9e dans une \u00e9cole catholique, puis au coll\u00e8ge des Oiseaux. Genevi\u00e8ve est rest\u00e9e un chemin plus sinueux, moins trac\u00e9. C\u2019est ce que je sentais d\u00e9j\u00e0, m\u00eame enfant. Moi, j\u2019\u00e9tais une petite machine \u00e0 bonnes notes et \u00e0 projets de jeune fille rang\u00e9e. Elle \u00e9tait moins programm\u00e9e, moins faite pour les cases.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>G&nbsp; comme G\u00e9raldine Je devais avoir six ans quand j\u2019ai rencontr\u00e9 G\u00e9raldine dans une salle de classe \u00e0 l\u2019\u00e9cole Ferdinand Buisson, rue du Point-du-Jour, \u00e0 Boulogne. 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