{"id":194870,"date":"2025-08-06T11:41:47","date_gmt":"2025-08-06T09:41:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=194870"},"modified":"2025-08-09T15:08:21","modified_gmt":"2025-08-09T13:08:21","slug":"rectoverso-12-au-sommet-de-larbizon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-12-au-sommet-de-larbizon\/","title":{"rendered":"#rectoverso #12 | au sommet de l&rsquo;Arbizon"},"content":{"rendered":"\n<p>Au loin la cha\u00eene de montagne qui dessine la derni\u00e8re strate est comme recouverte d\u2019un voile de brume&nbsp;; il est difficile d\u2019\u00e9valuer la distance qui la s\u00e9pare des cinq personnages au premier plan. Quatre sont assis sur la roche, le dernier est rest\u00e9 debout. Ce qui frappe d\u2019abord, c\u2019est l\u2019absence de v\u00e9g\u00e9tation caract\u00e9ristique des hautes altitudes, c\u2019est la sauvagerie, la solitude, l\u2019autre monde. Ici rien ne pousse, le r\u00e8gne min\u00e9ral l\u2019a emport\u00e9 sur tout le reste. Trois personnages assis sur la partie haute de la roche sont habill\u00e9s de longues robes noires qui laissent d\u00e9passer un fin liser\u00e9 de col blanc. Les robes taill\u00e9es dans des draps \u00e9pais tombent jusqu\u2019aux pieds. Les deux autres hommes, droits et fiers au sommet de leur montagne, portent eux aussi des tenues un peu rigides, chemise blanche et veston, pantalon et grandes bottes au-dessus du mollet. Ils tiennent tous un b\u00e2ton sur lequel ils s\u2019appuient d\u2019une main. M\u00eame si le ciel est noy\u00e9 dans la couleur uniform\u00e9ment grise qui est aussi celle de la roche, on devine qu\u2019il fait beau. Par une belle matin\u00e9e d\u2019ao\u00fbt, ces cinq hommes viennent de grimper 1500 m\u00e8tres de d\u00e9nivel\u00e9&nbsp;; ils ont atteint le plus haut sommet \u00e0 la ronde dans cette partie des Pyr\u00e9n\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, ils sont six. Un sixi\u00e8me homme prend la photographie. Je ne crois pas qu\u2019ils aient enclench\u00e9 un retardateur car leur pose serait fig\u00e9e dans l\u2019attente du d\u00e9clencheur. Aucun ne regarde dans la m\u00eame direction, aucun ne regarde vers l\u2019appareil qui immortalise le \u00ab&nbsp;souvenir d\u2019excursion d\u2019ao\u00fbt 1926&nbsp;\u00bb. Le regard est d\u2019abord attir\u00e9 par ces hommes v\u00eatus de noir qui se d\u00e9tachent sur les teintes s\u00e9pia de la montagne. La photographie en couleur n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 tellement diff\u00e9rente, elle aurait t\u00e9moign\u00e9 sans doute de l\u2019\u00e9clat du ciel et de la lumi\u00e8re qui r\u00e9fl\u00e9chit sur toutes choses. Elle aurait mieux d\u00e9gag\u00e9 l\u2019effet de profondeur du massif montagneux alors que sur l\u2019image le plan en trois dimensions est \u00e9cras\u00e9, la cha\u00eene du fond ne pourrait \u00eatre qu\u2019un d\u00e9cor de fum\u00e9e, le vertige des 2831 m\u00e8tres d\u2019altitude est effac\u00e9. Les prises photographiques sont rares en ce d\u00e9but de XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, davantage encore dans les montagnes recul\u00e9es, ce qui donne un caract\u00e8re solennel \u00e0 cet \u00e9v\u00e8nement qui garde pour moi quelque chose d\u2019\u00e9tonnant. Les trois hommes en noir sont des pr\u00eatres aucun doute quant \u00e0 l\u2019identification de leur uniforme. Ils ne portent pas un b\u00e2ton de croix mais un b\u00e2ton de marche&nbsp;; ce sont des pr\u00eatres qui escaladent 1500 m\u00e8tres de rapaillon tr\u00e8s raide par une belle matin\u00e9e d\u2019ao\u00fbt, avec trois autres hommes qui ne sont pas pr\u00eatres, mais qui eux aussi ont entrepris l\u2019ascension dans leur parure habituelle, pas de pantalon \u00e0 s\u00e9chage rapide et \u00e0 la respirabilit\u00e9 imm\u00e9diate en nylon et polyester, pas de chaussures en goretex \u00e0 la semelle de vibram, pas de casquette, pas de sac \u00e0 dos contenant les deux litres d\u2019eau recommand\u00e9s par personne&nbsp;; rien de tout \u00e7a. Et eux seuls au sommet de l\u2019Arbizon.<\/p>\n\n\n\n<p>Le personnage au centre de la photographie est Henri S\u00e9nac, il a \u00e9crit son nom au dos de l\u2019image qui a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9e dans ses effets personnels, avec d\u2019autres portraits de lui, plus conventionnels, pris au service militaire. Je pense que la manche droite de sa veste est d\u00e9chir\u00e9e, deux entailles parall\u00e8les laissent appara\u00eetre le tissu blanc de la chemise, comme s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 agripp\u00e9 par la roche incl\u00e9mente du bloc granitique. La date retient mon attention, 1926. Henri a 29 ans, sa m\u00e8re, Louise, est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e depuis sept ans, son p\u00e8re, Jean-Marie, depuis deux ans. Il vit toujours dans la maison de famille avec ses deux s\u0153urs, Marie et Jeanne, elles ont 24 ans et 20 ans. Le d\u00e9c\u00e8s des parents aurait pu motiver leur d\u00e9part&nbsp;; ils auraient pu vendre l\u2019exploitation familiale, les b\u00eates et les quelques champs de culture, la grange avec ses terrains d\u2019estive. Ils ne l\u2019ont pas fait. Ils ne sont pas encore mari\u00e9s&nbsp;; ils ne sont pas encore partis&nbsp;; ils vivent entre fr\u00e8re et s\u0153urs et maintiennent co\u00fbte que co\u00fbte ce que leurs parents ont construit. Par cette belle matin\u00e9e d\u2019ao\u00fbt 1926, je ne sais pas ce que ces trois pr\u00eatres font dans un village d\u2019une centaine d\u2019habitants construit sur une des pentes de l\u2019Arbizon. Je ne sais pas ce qui motive leur excursion, pas les b\u00eates qui ne grimpent pas si haut l\u00e0 o\u00f9 l\u2019herbe ne pousse plus, pas les fid\u00e8les qui ne sont pas tous taill\u00e9s pour une telle exp\u00e9dition. Ils montent pour le pur plaisir de l\u2019altitude, pour le point de vue qui permet un instant d\u2019effleurer le myst\u00e8re ou de se rapprocher du sacr\u00e9 comme l\u2019ont pens\u00e9 aussi tous ceux qui apr\u00e8s eux sont mont\u00e9s avec les cendres des d\u00e9funts ou pour construire des cairns \u00e0 la m\u00e9moire de ceux partis trop t\u00f4t, des empilements de roches que l\u2019on pourrait encore voir de la vall\u00e9e. \u00c0 ce moment-l\u00e0, j\u2019imagine qu\u2019Henri sait ce qui le retient l\u00e0, \u00e0 cet endroit m\u00eame. Il a peut-\u00eatre chut\u00e9 \u00e0 cause des gravillons dans une des \u00e9troites chemin\u00e9es qui permettent de se frayer un chemin jusqu\u2019en haut et d\u00e9chir\u00e9 sa chemise&nbsp;; les pr\u00eatres se sont sans doute pris les pieds dans leur longue robe \u00e0 plusieurs reprises dans les passages les plus difficiles o\u00f9 l\u2019on est oblig\u00e9 de s\u2019aider des mains et de continuer \u00e0 quatre pattes. Mais, une fois arriv\u00e9s au sommet, ils savent tr\u00e8s bien ce qu\u2019ils font l\u00e0. Ils savent aussi qu\u2019ils reviendront.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au loin la cha\u00eene de montagne qui dessine la derni\u00e8re strate est comme recouverte d\u2019un voile de brume&nbsp;; il est difficile d\u2019\u00e9valuer la distance qui la s\u00e9pare des cinq personnages au premier plan. Quatre sont assis sur la roche, le dernier est rest\u00e9 debout. 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