{"id":194918,"date":"2025-08-06T15:31:50","date_gmt":"2025-08-06T13:31:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=194918"},"modified":"2025-08-06T16:05:20","modified_gmt":"2025-08-06T14:05:20","slug":"rectoverso-12-une-absence-prolongee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-12-une-absence-prolongee\/","title":{"rendered":"#rectoverso #12 | une absence prolong\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p><br>Des papiers jaunis, d\u00e9pli\u00e9s, aux bords amollis par les d\u00e9cennies. Objet. R\u00e9f\u00e9rence. Minist\u00e8re. Secr\u00e9tariat d\u2019\u00c9tat. Fiche de renseignements. Demande formul\u00e9e. Des encres noires, bleues, violettes, qui ont p\u00e2li. Des tampons rectangulaires, ronds, rouges ou noirs, comme des affirmations. Des dates, des ratures. Des sigles \u00e9nigmatiques. Une main inscrit un commentaire, une mention dans la marge. Le papier lui-m\u00eame semble avoir absorb\u00e9 quelque chose du temps qu\u2019il a contenu. Une fragilit\u00e9, une odeur ind\u00e9finissable.\u2028 Une chronologie fragment\u00e9e, d\u00e9sordonn\u00e9e, un r\u00e9cit administratif de la disparition.\u2028 Antoine Poletti.\u2028 Arr\u00eat\u00e9 chez lui par la Gestapo le matin du 7 mars 1944. Intern\u00e9 \u00e0 Fresnes, cellule 471. D\u00e9port\u00e9 \u00e0 Hanovre, camp de Neuengamme.\u2028 La famille a re\u00e7u une carte envoy\u00e9e depuis un kommando \u2014 introuvable \u2014 et plus rien.\u2028 Les documents sont l\u00e0, m\u00e9thodiques, presque indiff\u00e9rents.\u2028 Une lettre d\u2019Alexandre Parodi au ministre des D\u00e9port\u00e9s. \u2028Un certificat de validation des services.\u2028 Une demande de r\u00e9gularisation. \u2028Un acte de disparition, dat\u00e9 du 5 juillet 1947.\u2028 Un homme class\u00e9 dans une case : <em>non-rentr\u00e9<\/em>. Le mot trouble. <em>Non-rentr\u00e9<\/em> \u2014 comme une absence prolong\u00e9e. Ni mort. Ni vivant. Quelqu\u2019un qu\u2019on attend encore, malgr\u00e9 soi.<br>Et soudain, il est l\u00e0. Une photographie prise le jour de son arrestation \u2014 <em>tout a \u00e9t\u00e9 parfaitement document\u00e9<\/em>. Elle \u00e9tait archiv\u00e9e \u00e0 Caen. Son image est si nette. Le grain de la peau. La naissance d\u2019une inqui\u00e9tude. Il sait que quelque chose de terrible va arriver, et il l\u2019affronte. Mais il y a aussi une impression de douceur, qu\u2019il compose pour att\u00e9nuer notre chagrin. Il n\u2019est pas seul. Il y a le photographe, invisible, hors champ. Alors on se demande : est-ce que le photographe a vu ce regard ?<\/p>\n\n\n\n<p>Des employ\u00e9s, des fonctionnaires, des m\u00e9decins, des dactylos. Rassembl\u00e9s par le hasard d\u2019un m\u00eame minist\u00e8re devenu foyer de r\u00e9sistance, place Fontenoy. Un groupe qu\u2019on reconstitue par recoupements, fragments, lettres crois\u00e9es, archives. Apr\u00e8s sa d\u00e9mobilisation en juin 1940, Antoine reprend son poste \u00e0 la biblioth\u00e8que du Minist\u00e8re du Travail. Homme d\u2019\u00e9quipe. Discret. Corps pr\u00e9sent, silencieux. Il entre en r\u00e9sistance par conviction. D\u2019abord la propagande, les journaux transmis de main en main, les tracts pli\u00e9s dans la doublure d\u2019une sacoche, puis des rendez-vous, des contacts, des caches d\u2019armes dans des volumes reli\u00e9s. Il rejoint Plutus, puis D\u00e9fense de la France, Lib\u00e9-Nord. Il s\u2019appelle Durand, Paoli, Passe-Partout. Il rassemble des r\u00e9sistants dans les h\u00f4pitaux de l\u2019Assistance publique. Il fait le lien. Il d\u00e9veloppe un service de faux papiers. \u00c0 Corbera, il recopie \u00e0 la main les adresses, les listes, les instructions \u2014 avec une rigueur silencieuse. Corbera, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il vit, avec eux tous. Pourtant, il est ailleurs. Le 5 mars 1944, Antoine est nomm\u00e9 chef de la r\u00e9sistance au minist\u00e8re du Travail. C\u2019est l\u2019apog\u00e9e de sa carri\u00e8re de r\u00e9sistant. Il est trahi. Deux jours apr\u00e8s, la Gestapo vient le chercher \u00e0 Corbera, \u00e0 l\u2019aube. Au moment de quitter l\u2019appartement, il ne se retourne pas. Il n\u2019a pas la force d\u2019affronter leurs regards. Quand la porte se referme, il ne reste que le reflet blafard de la lampe d\u2019opaline sur la poign\u00e9e de laiton sculpt\u00e9e. Il n\u2019entend pas leur douleur. \u2028Pauline le revoit \u00e0 la fen\u00eatre, le matin. Dos droit. Les bras crois\u00e9s. Parfois, il lit, debout. Une posture. Il lui parlait peu. Mais elle savait. Cette inqui\u00e9tude l\u00e9g\u00e8re, cette impatience.\u2028 Il semble m\u00eame qu\u2019elle l\u2019a aid\u00e9, \u00e0 la hauteur de ses moyens. On ne lui conna\u00eet pas d\u2019amoureuse.\u2028 Peut-\u00eatre qu\u2019elle existe, tenue secr\u00e8te, hors champ. Comme tout le reste. Mademoiselle C. dira sa ferveur, le ciel qui se d\u00e9roule devant ses yeux, c\u2019est comme un r\u00eave qui attend. Est-ce que, de la cellule 471, il pense \u00e0 la fen\u00eatre du salon ? Est-ce qu\u2019il revoit leurs visages ? Ou seulement les murs, la porte, la moquette rouge de l\u2019escalier qu\u2019il descendait chaque matin ? Est-ce qu\u2019il a eu peur ? Est-ce qu\u2019il a dout\u00e9 ? Peut-\u00eatre a-t-il cru qu\u2019il allait revenir. Pendant son s\u00e9jour \u00e0 Fresnes, on a quelques nouvelles, notamment par un prisonnier lib\u00e9r\u00e9, qui parle des tortures qu\u2019il a subies, et de son silence. Une carte, en provenance du camp de Neuengamme, \u00e9crite en allemand, parvient \u00e0 la famille \u00e0 la fin d\u2019ao\u00fbt 1944. Il faudra huit ans pour le d\u00e9clarer mort. Pendant huit ans, il est un <em>non-rentr\u00e9<\/em>. Une pr\u00e9sence muette, un silence qui ronge les murs de Corbera. Nul ne se souviendra de son visage. Son visage comme une ombre dans le transport parti de Compi\u00e8gne le 4 juin 1944, une ombre qui s\u2019\u00e9vanouit dans le camp de Hanoverst\u00f6ken, kommando du camp de Neuengamme. Une ombre dans les cauchemars de Pauline.<br>Est-ce qu\u2019elle voit son visage ? Elle ne parvient pas \u00e0 se souvenir comment il lui disait au revoir quand il partait travailler. Elle le revoit passer la porte. Mais ne se souvient d\u2019aucune main agit\u00e9e. D\u2019aucun regard tourn\u00e9 vers eux. Peut-\u00eatre que l\u2019absence \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, dans chacun de ses d\u00e9parts.<br><br>Je n\u2019\u00e9cris pas pour reconstituer. Je ne suis ni historienne, ni t\u00e9moin. Mais ce dossier a ouvert quelque chose, une faille. Et dans cette faille, il y a un lieu, Corbera. L\u2019appartement o\u00f9 Antoine a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9. Celui o\u00f9 ma famille a v\u00e9cu de 1937 \u00e0 1981. Quarante-quatre ans d\u2019habitation, de gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, de paroles \u00e9chapp\u00e9es. J\u2019y ai dormi, mang\u00e9, jou\u00e9. J\u2019y ai entendu des histoires. Un lieu commun. \u2028Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s avoir lu son dossier que j\u2019ai compris qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 pris l\u00e0. Que ce seuil familier, cette porte que l\u2019on refermait sans y penser, avait un jour \u00e9t\u00e9 forc\u00e9e \u00e0 l\u2019aube. Qu\u2019un homme y avait \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9 au monde. Je repense aux objets, au bruit de l\u2019ascenseur, \u00e0 la lumi\u00e8re p\u00e2le dans la cuisine. Je me demande si la m\u00e9moire passe par les murs, les meubles, les gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Je me demande parfois s\u2019il reste quelque chose de cette matin\u00e9e de mars 44 dans l\u2019\u00e9paisseur du papier peint. Derriere les plinthes. Dans les silences des repas.\u2028 Je me souviens de l\u2019appartement comme d\u2019un lieu dense, un peu lourd. Pas mena\u00e7ant, mais charg\u00e9. Maintenant que j\u2019\u00e9cris, je mesure l\u2019ampleur de ce que nous avons habit\u00e9 sans le savoir. Je lis, je copie, je relis. Je cherche dans les silences ce qui r\u00e9siste. Je fouille les marges, les blancs, les fragments. Je rel\u00e8ve les annotations, les noms en haut des pages. Je me suis demand\u00e9 ce que signifie \u00eatre disparu, ni vivant, ni mort. <em>Non-rentr\u00e9<\/em>, je m&rsquo;arr\u00eate sur ces mots. Je m&rsquo;interroge. Que fait une langue qui d\u00e9cide de la mort ou de l&rsquo;existence ? Quelle violence se glisse dans ces formulations en apparence inoffensives ? Je lis un certificat de non-retour. Je lis un acte de disparition. Je lis une demande de r\u00e9gularisation. Et je me demande : r\u00e9gulariser quoi ? L&rsquo;absence ? Le deuil ?\u2028 C\u2019est l\u2019agent du recensement qui m\u2019a permis de retrouver la photographie. Il n\u2019a presque rien dit, mais il a ouvert une porte. Ce visage, c\u2019est ce qui longtemps m\u2019a manqu\u00e9 pour pouvoir rouvrir le dossier Corbera. C\u2019est lui qui a ranim\u00e9 le besoin de comprendre, de reprendre. C\u2019est par cette image que tout se recompose. Quelque chose qui flotte entre pr\u00e9sence et effacement, dans les plis d\u2019une \u00e9charpe. \u2028Alors j\u2019\u00e9cris. Pour ce visage retrouv\u00e9. Pour la lenteur du silence. Pour la persistance d\u2019une adresse dans les papiers. Il n\u2019y a pas de plaque, pas de trace visible. Mais maintenant que je sais, je ne peux plus l\u2019ignorer. Le lieu s\u2019est \u00e9paissi. Je n\u2019\u00e9cris pas pour dire la v\u00e9rit\u00e9. Je projette, devine, imagine \u2013 et cela devient un lien aussi puissant qu\u2019une relation fond\u00e9e sur des faits \u00e9tablis.\u2028Comment h\u00e9rite-t-on d\u2019un fr\u00e8re disparu ? Je me pose la question pour Pauline. Elle ne peut pas me r\u00e9pondre. Parfois, j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019elle me regarde. Et qu\u2019elle ne comprend pas elle-m\u00eame. Qu\u2019elle a v\u00e9cu avec ce manque sans le nommer. Et que ce silence m\u2019a \u00e9t\u00e9 transmis.<br>Depuis, je construis ce r\u00e9cit. Ce n\u2019est pas une biographie. Peut-\u00eatre une tentative de faire exister ceux dont il ne reste parfois qu\u2019un regard, une adresse, une absence prolong\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des papiers jaunis, d\u00e9pli\u00e9s, aux bords amollis par les d\u00e9cennies. Objet. R\u00e9f\u00e9rence. Minist\u00e8re. Secr\u00e9tariat d\u2019\u00c9tat. Fiche de renseignements. Demande formul\u00e9e. 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