{"id":194940,"date":"2025-08-06T18:07:08","date_gmt":"2025-08-06T16:07:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=194940"},"modified":"2025-08-09T15:06:50","modified_gmt":"2025-08-09T13:06:50","slug":"portrait-dedie-rectoverso12","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/portrait-dedie-rectoverso12\/","title":{"rendered":"#rectoverso #12 |\u00a0Portrait d\u00e9di\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Un portrait<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La robe est rouge, avec des motifs \u00e9pars qui se r\u00e9p\u00e8tent \u00e0 l\u2019identique en noir, blanc, brun, des motifs qui dessinent un jeu de damier resserr\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 s\u2019en trouver arrondi, comme froiss\u00e9. Le mouchoir de t\u00eate est assorti, port\u00e9 resserr\u00e9, un peu haut, port\u00e9 fi\u00e8rement. Tout pour sugg\u00e9rer la posture de la femme mari\u00e9e et \u00e9tablie alors qu\u2019il s\u2019agit de tenter sa chance en partant rejoindre en France un h\u00f4te esp\u00e9r\u00e9 amoureux et au statut socioprofessionnel encore incertain. Et pourtant, Binta a d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00e2ge d\u2019\u00eatre une femme mari\u00e9e et \u00e9tablie, au S\u00e9n\u00e9gal. Elle porte une perle discr\u00e8te \u00e0 l\u2019oreille et un collier discret aussi, dont la fine cha\u00eene vient rebondir sur ses clavicules, tr\u00e8s apparentes sans que pour autant elle paraisse maigre, plut\u00f4t comme on marque certaines liaisons \u00e9l\u00e9gantes dans certains parlers. Derri\u00e8re elle, il y a un mur et des plantes d\u2019int\u00e9rieur \u00e0 feuilles \u00e9paisses, genre caoutchouc. Heureusement que le vert est \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, un peu att\u00e9nu\u00e9 par la mise au point, ainsi l\u2019image reste une image rouge.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un chemin<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont d&rsquo;abord les lettres de Binta que j&rsquo;ai retrouv\u00e9es. Je me suis aussit\u00f4t reproch\u00e9 de l&rsquo;avoir appel\u00e9e Bintu dans mes souvenirs. Des lettres \u00e9crites sur du papier \u00e0 petits carreaux, au printemps 1996, au moment o\u00f9 elle esp\u00e9rait venir du S\u00e9n\u00e9gal jusqu&rsquo;en France, o\u00f9 je l&rsquo;ai officiellement invit\u00e9e \u00e0 venir me rejoindre, tout en \u00e9tant si troubl\u00e9 de ce que cela pourrait bien vouloir dire pour elle, pour moi. Il y avait aussi la photocopie certifi\u00e9e de son acte de naissance, celle qui me permet de savoir qu&rsquo;elle avait cinq ans de moins que moi. C&rsquo;est ensuite que j&rsquo;ai retouv\u00e9 la photo. Cette photo que j&rsquo;avais d\u00fb enfouir avec l&rsquo;amertume d&rsquo;apprendre le refus de son visa \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, apr\u00e8s plusieurs semaines d&rsquo;attente. Que je n&rsquo;avais pas exhum\u00e9e en apprenant par Bobondi\u014b la mort de Binta dans un accident de la route entre Tambacounda et Dakar. L&rsquo;\u00e9motion ressentie me l&rsquo;a pourtant fait \u00e9voquer dans certains de mes premiers jonglages de langues, en 2012, 2013, 2014 o\u00f9 je glissais ce que j&rsquo;avais transform\u00e9 de son identit\u00e9, passant de Binta \u00e0 Bintu Tall, dans des passages en mandinkan que personne dans le public pr\u00e9sent ne pouvait vraiment comprendre&#8230; C&rsquo;est apr\u00e8s la vente de la maison, en 2019, que j&rsquo;ai tri\u00e9 certaines affaires et retrouv\u00e9 son portrait photographique, celui qu&rsquo;elle m&rsquo;avait envoy\u00e9 lorsqu&rsquo;elle esp\u00e9rait venir et peut-\u00eatre me rejoindre&#8230; Elle est la seule trace visible directe qui me reste de Binta, cette photographie qui est rest\u00e9e dans un carton au grenier pendant tant d\u2019ann\u00e9es, au point que je l\u2019avais oubli\u00e9e, au point que j\u2019avais oubli\u00e9 qu\u2019il me restait une trace visuelle directe de celle qui avait failli venir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Se confronter au portrait<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une trace visuelle qui vient contrarier la plus vive de la m\u00e9moire, celle o\u00f9, dans la petite rue longeant le mur de cl\u00f4ture de Ly kunda, Binta me saute au cou et me fait la bise avant de repartir, de se laisser raccompagner un peu peut-\u00eatre. Dans ce souvenir, Binta m\u2019appara\u00eet \u00e0 contre-jour, le soleil est derri\u00e8re elle, sa peau est noire et luisante, faisant un beau contraste avec son tee-shirt blanc. Le tee-shirt est tellement \u00e9blouissant que je ne distingue pas le relief de sa poitrine. Serait-ce la seule explication du fait qu\u2019au jour d\u2019aujourd\u2019hui je ne saurais pas dire quelle \u00e9tait la forme perceptible des seins de Binta&nbsp;? Car je ne saurais pas dire et la photo de la dame en rouge ne m\u2019aide pas, le lourd tissu ne moule pas, il retombe juste en aplomb d\u2019un relief certes pr\u00e9sent, qui para\u00eet plut\u00f4t petit. Pourtant, j\u2019ai envie de croire qu\u2019une autre raison m\u2019a fait ne pas scruter les seins de Binta sous son tee-shirt blanc&nbsp;: l\u2019\u00e9motion de recevoir sa bise. Car la bise me fut donn\u00e9e dans un \u00e9lan qui ne pouvait pas laisser de doute sur sa spontan\u00e9it\u00e9. Binta en tee-shirt blanc n\u2019\u00e9tait pas calculatrice, je l\u2019affirme aujourd&rsquo;hui encore. Qu\u2019en devint-il, quelques mois plus tard, de la Binta qui se fit faire cette photographie en dame rouge&nbsp;? devenue&nbsp;<em>dryank\u00e9<\/em>, comme on dit dans les villes du S\u00e9n\u00e9gal&nbsp;? La&nbsp;<em>dryank\u00e9<\/em>&nbsp;par excellence est commer\u00e7ante, tout au moins femme de tontine. Elle p\u00e8se, elle \u00e9value, elle est toujours pr\u00eate \u00e0 n\u00e9gocier. Est-ce avec cette intention que la dame en rouge me regarde&nbsp;? Car j\u2019ai vraiment l\u2019impression qu\u2019elle me regarde. Au moment o\u00f9 elle regardait le photographe, elle regardait sans doute l\u2019homme \u00e0 qui \u00e9tait destin\u00e9e la photographie et cet homme, c\u2019\u00e9tait moi. Car je ne peux pas imaginer que la suite de la Binta qui m\u2019offrit cette bise spontan\u00e9e \u00e9tait femme \u00e0 construire des plans B, C, etc. Je ne peux pas croire que la Binta dame en rouge soit une camoufl\u00e9e, une croqueuse de toubab en embuscade. Certes, tout est jeu d\u2019\u00e9cho en elle. Le rouge de ses l\u00e8vres se fond dans le rouge de sa robe. L\u2019\u00e9clat si doux de sa peau brune rappelle l\u2019ocre reposant du mur de derri\u00e8re et il y a dans le blanc de ses yeux un peu de dor\u00e9 qui vient faire \u00e9cho \u00e0 la cha\u00eene de son cou, discr\u00e8te. Elle a les yeux mi-clos. On pourrait y voir un pr\u00e9dateur tapi qui se fait oublier. J\u2019y vois une femme qui conna\u00eet bien les codes d\u2019un certain jeu social mais qui n\u2019a pas le pouvoir de deviner ce qui va se passer, qui ne sait peut-\u00eatre m\u00eame pas ce qu\u2019elle peut l\u00e9gitimement esp\u00e9rer et qui ferme d\u00e9j\u00e0 un peu les yeux pour parer la d\u00e9ception qu\u2019elle sent venir parce que, ensuite, un autre jeu sera \u00e0 jouer, peut-\u00eatre moins subtil.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me regarde. Bien s\u00fbr que c\u2019est moi, ce jour-l\u00e0, qu\u2019\u00e0 travers le photographe elle regarde. Celui-ci a donc r\u00e9ussi \u00e0 se faire le substitut de la personne \u00e0 laquelle la photo \u00e9tait destin\u00e9e. A l\u2019\u00e9poque, qui de nous deux aurait pu \u00eatre jaloux de l\u2019autre&nbsp;? Le regard de Binta est intense, \u00e0 paupi\u00e8res pourtant l\u00e9g\u00e8rement pliss\u00e9es. Comment dire plus fort qu\u2019elle m\u2019attendait&nbsp;? Comment n\u2019ai-je pas \u00e9t\u00e9 davantage remu\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, par cette attente&nbsp;? Comment ne pas me dire, encore aujourd\u2019hui, qu\u2019elle pourrait attendre quelque chose de moi&nbsp;? Les ailes de nez sont largement ouvertes -j\u2019aime que cela puisse s\u2019appeler des ailes, c\u2019est la deuxi\u00e8me chose que je remarque. Les ailes sont ouvertes et vibrantes. Comme celles d\u2019un papillon pr\u00eat \u00e0 s\u2019envoler. Elles sont peut-\u00eatre le relais d\u2019expression de la sensualit\u00e9, ce qu\u2019on dit voir d\u2019habitude, au S\u00e9n\u00e9gal, dans l\u2019\u00e9cartement des deux incisives sup\u00e9rieures. Et cet \u00e9cartement, je l\u2019avais remarqu\u00e9 directement en voyant Binta, sans doute d\u00e8s la premi\u00e8re fois&nbsp;! Sur la photo, sa bouche est ferm\u00e9e. Son sourire n\u2019est que pressenti. On ne voit de sa bouche que deux l\u00e8vres pleines, extraordinairement charnues, merveilleusement charnues, au point qu\u2019on peut r\u00eaver qu\u2019elles parlent ou chantent ou go\u00fbtent. Que je peux r\u00eaver qu\u2019elles embrassent aussi. Le grain de peau -est-ce bien comme cela qu\u2019on dit, sans se faire entra\u00eener pr\u00e9matur\u00e9ment par une couleur qui peut bien \u00eatre celle du caf\u00e9 et d\u2019une certain chanson de Gainsbourg&nbsp;? Parce qu\u2019\u00e0 bien y regarder tout est lisse, on pourrait m\u00eame dire onctueux- invite \u00e0 se poser la question d\u2019un maquillage et comme cela est moins que s\u00fbr, invite \u00e0 imaginer une sorte de maquillage naturel qui donne envie de s\u2019y caresser, m\u00eame sans permission, ne serait la crainte de se frotter par la m\u00eame occasion au regard tapis.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Codicille&nbsp;: j&rsquo;ai suivi la suggestion de trouver \u00ab&nbsp;l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment de m\u00e9diation&nbsp;\u00bb parmi les textes d\u00e9j\u00e0 \u00e9crits lors de cet atelier de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2025&#8230; J&rsquo;ai trouv\u00e9, d\u00e8s la #03 \u00ab&nbsp;Il y a la rigueur implacable des certificats&nbsp;\u00bb. Avec ce qui \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;origine certificat de naissance s&rsquo;est fait le lien du certificat d&rsquo;h\u00e9bergement et toute une histoire d\u00e9j\u00e0 \u00e9crite par bribes que je suis alle rechercher dans mes archives, histoire tragique encore difficile pour moi \u00e0 \u00e9crire int\u00e9gralement mais o\u00f9, effectivement une photographie sans doute d\u00e9di\u00e9e et envoy\u00e9e, re\u00e7ue puis oubli\u00e9e puis retrouv\u00e9e s&rsquo;est trouv\u00e9e pouvoir jouer le r\u00f4le de m\u00e9diation&#8230; L&rsquo;essentiel du travail a alors \u00e9t\u00e9 red\u00e9coupage, mise dans un autre ordre et&#8230; \u00e9l\u00e9ments de m\u00e9diation parfois \u00e0 trouver entre les nouveaux modules de texte&#8230;<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un portrait La robe est rouge, avec des motifs \u00e9pars qui se r\u00e9p\u00e8tent \u00e0 l\u2019identique en noir, blanc, brun, des motifs qui dessinent un jeu de damier resserr\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 s\u2019en trouver arrondi, comme froiss\u00e9. 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