{"id":194983,"date":"2025-08-07T11:49:49","date_gmt":"2025-08-07T09:49:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=194983"},"modified":"2025-08-09T15:05:27","modified_gmt":"2025-08-09T13:05:27","slug":"recto-verso-11-fragments-de-blanche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-11-fragments-de-blanche\/","title":{"rendered":"#rectoverso #11 | fragments de Blanche"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"font-size:17px\">1994 \u2013 <br>Un dossier droit, haut, raide \u00e0 barreaux horizontaux, deux ; l\u2019assise \u00e9troite, presque un carr\u00e9, pleine de taches de couleurs, certaines \u00e9paisses&nbsp;: ce rose et ce jaune on les dirait \u00e9tal\u00e9s au couteau , projections, coulures&nbsp;jusque sur le pi\u00e9tement; beaucoup de roses; des verts, du noir; toute la palette des bleus&nbsp;: le bois affleure sous la peinture. Je pense \u00e0 l\u2018atelier d\u2019un peintre, du moins \u00e0 son prolongement, comme le chiffon ou le v\u00eatement de travail cette chaise en porte les traces, et l\u2019atteste. Sous l\u2019assise, une pi\u00e8ce de bois a \u00e9t\u00e9 rajout\u00e9e, un rectangle de contreplaqu\u00e9, clou\u00e9-coll\u00e9, en tirant il se d\u00e9tache, tombe une feuille pli\u00e9e en deux, dans la pliure une photographie&nbsp;: c&rsquo;est un tirage ancien. Au dos, d\u2019une \u00e9criture scolaire, on lit : un nom<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">1922 Alabama \u2013 Blanche Vinds\u00f8cke, sont la date, le lieu, le nom \u00e9crits au dos de la photographie. <br>Dans les gris jaunis, au centre de l&rsquo;image, une femme en cheveux, (l\u2019expression d\u2019un autre \u00e2ge rencontre l\u2019image), boucles sombres d\u00e9coiff\u00e9es; elle est assise sur un lit les jambes nues repli\u00e9es en tailleur, bas l\u00e2ches aux genoux, elle porte une chemise de dessous ample, blanche; l\u2019encolure du d\u00e9collet\u00e9 \u00e0 dentelle \u2013 on dirait des fleurs cousues, des pivoines peut-\u00eatre\u2013, retombe et lib\u00e8re l\u2019\u00e9paule gauche&nbsp;; le visage tourn\u00e9 de trois quart sourit&nbsp;: dents de souris comme de lait, la l\u00e8vre sup\u00e9rieure retrouss\u00e9e d\u00e9couvrant la gencive. Ce pourrait \u00eatre une chambre sous un toit, le plafond penche : cette tache ronde, tr\u00e8s claire, \u00e0 la t\u00eate du lit, juste au dessus, si c&rsquo;est une lucarne, ou un reflet.&nbsp;L&rsquo;image absorbe ses d\u00e9tails. <br>C&rsquo;est une chambre, ce sont des lambris, c\u2019est une fen\u00eatre satur\u00e9e de lumi\u00e8re. Que dit le paysage en arri\u00e8re; c\u2019est l&rsquo;image voil\u00e9e d&rsquo;un ciel : peut \u00eatre ; on imagine un petit nuage, il se d\u00e9place de gauche \u00e0 droite sur un ciel de papier bleu comme sur un rouleau imprim\u00e9 en s\u00e9rie pour un d\u00e9cor de f\u00eate foraine. C\u2019est un lit o\u00f9 allonger deux corps qui vont se prendre et se quitter; ce sont des draps dans leur d\u00e9sordre comme une \u00e9treinte qui se rel\u00e2che. C\u2019est une femme, son regard va droit, ailleurs, bien au-del\u00e0 de l&rsquo;image, je crois qu\u2019elle pense \u00e0 une couleur. Qui se tient derri\u00e8re la chambre, dans cette chambre. Qui appuie sur le d\u00e9clencheur. Qui. Lui absent de l\u2019image, personne. Est il possible, ce jour-l\u00e0, \u00e0 cette date, dans ce lieu, dans cette histoire qui n&rsquo;a pas de m\u00e9moire de retarder l&rsquo;image &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">1994\u2013 <br>J\u2019emporte la chaise et la photographie, je m\u2019engouffre dans le m\u00e9tro : descendre \u00e0 la prochaine station, changer ou marcher. Levant la t\u00eate, le ciel est bleu, d\u2019hiver. <em>C\u2019est une ville de port \u00e0 quarantaine et de langues battues comme des cartes&nbsp;: ce n\u2019est pas la ville qui tangue c\u2019est le petit vapeur qui m\u2019emporte&nbsp;; est-ce que je r\u00eave \u2026 je crois que le ciel est gris<\/em> \u00e9crit Blanche&nbsp;: pourquoi douter, Blanche rassemble le ciel en une image grise. Plus loin elle parle de l\u2019atelier dans la grange, pas de l\u2019enfant&nbsp;: <em>Tout reste \u00e0 faire puis, partir<\/em>. C\u2019est dans la chambre d\u2019un EPAHD, je l\u2019ai rejoint, il me montre le cahier<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">1919-1924 \u2013 <br>O\u00f9 on voit Blanche accrocher des photographies \u00e0 un fil\u00a0: celle de la fille qui a saut\u00e9 du pont est floue, il y a des corps dans des tranch\u00e9es\u00a0; un visage coup\u00e9 en deux qu&rsquo;on ne peut pas regarder sans cligner. On la voit \u00e9crire dans un cahier. C&rsquo;est Blanche. C&rsquo;est elle. Elle reporte des dates. Des noms. On la voit dans cette chambre sous les toits, le jour pointe, elle jouit . Tes yeux sont des billes noires \u00e9carquill\u00e9s comme ceux des morts, il lui demande de se taire\u00a0: tes yeux parlent trop fort. On sait \u00e0 pr\u00e9sent que c&rsquo;est lui qui a pris la photographie dans la chambre sous les toits, on sait qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de lucarne, juste un reflet celui de la fen\u00eatre. On voit Blanche se glisser dans un champ entre les tiges plus hautes qu\u2019elle, si Blanche est petite les ma\u00efs sont immenses\u00a0; \u00a0le chapeau de paille de Blanche a des trous, ses joues et sa chemise se couvrent de petites taches comme des pois de rousseur, elle porte un pantalon de toile, des souliers trop grands\u00a0; on la voit boire \u00e0 la gourde des couleurs, elle a soif \u00e0 cause du ventre, de cet enfant qu&rsquo;elle porte, comme pierre, et comment faire avec une pierre au ventre ; on la revoit plus tard, elle broie et parle d\u2019un ciel rouge, des pigments volent, de poussi\u00e8re ocre. Elle peint maintenant un \u00e9pis de ma\u00efs: un \u00e9pis de ma\u00efs, une fleur, ce n\u2019est pas un sujet dit la voix\u00a0; un jour ce sera un visage d\u2019enfant, tr\u00e8s rapproch\u00e9, des roses et des verts crus jusqu\u2019au sale\u00a0; avec un pinceau us\u00e9, Blanche le peint, avec ses doigts, parfois elle prend un couteau elle \u00e9tale la couleur comme du beurre, elle l&#8217;emp\u00e2te. O\u00f9 on voit Blanche dans la grange soulever un sac de grains qu\u2019elle \u00e9ventre, les grains se r\u00e9pandent on croirait qu\u2019il pleut : est-ce qu&rsquo;il pleut ? Est-ce qu&rsquo;il a plut ce jour-l\u00e0 comme hier. Blanche peint sur des sacs de grain cousus ensemble, elle a des mains calleuses et douces, de grandes mains, plus que sa figure, des mains qui regardent droit comme font ses yeux. O\u00f9 on voit Blanche monter dans une charrette tir\u00e9e par un cheval qui meurt, puis perdre son sang sur une route\u00a0. Un jour elle est \u00e0 New-York\u00a0: il neige<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">1994 \u2013<br>Je lui demande s\u2019il reste des tableaux, il parle d\u2018un portrait d\u2019enfant et de fleurs, dans un entrep\u00f4t je crois, une trentaine, mais il a oubli\u00e9 l\u2019adresse. Apr\u00e8s il dit&nbsp;: Oui, c\u2019est bien elle sur la photographie, Oui, En Am\u00e9rique elle a vingt-trois ans et mon p\u00e8re doit avoir un an<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1994 \u2013 Un dossier droit, haut, raide \u00e0 barreaux horizontaux, deux ; l\u2019assise \u00e9troite, presque un carr\u00e9, pleine de taches de couleurs, certaines \u00e9paisses&nbsp;: ce rose et ce jaune on les dirait \u00e9tal\u00e9s au couteau , projections, coulures&nbsp;jusque sur le pi\u00e9tement; beaucoup de roses; des verts, du noir; toute la palette des bleus&nbsp;: le bois affleure sous la peinture. 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