{"id":195255,"date":"2025-08-08T11:28:02","date_gmt":"2025-08-08T09:28:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=195255"},"modified":"2025-08-09T15:02:22","modified_gmt":"2025-08-09T13:02:22","slug":"rectoverso12et-lenfant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso12et-lenfant\/","title":{"rendered":"#rectoverso #12 | Et l\u2019enfant\u00a0?"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"471\" height=\"535\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Screenshot_2015-10-08-19-50-49-2.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-195257\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Screenshot_2015-10-08-19-50-49-2.png 471w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Screenshot_2015-10-08-19-50-49-2-370x420.png 370w\" sizes=\"auto, (max-width: 471px) 100vw, 471px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019enfant on n\u2019en parle pas. Pourtant il est l\u00e0. Pensant cela, me reviennent les paroles de la chanson de Jacques Higelin <em>mais l&rsquo;enfant \/L&rsquo;enfant il est l\u00e0 \/Il est avec moi<\/em> <br>A ce stade du r\u00e9cit, il est temps de dire ce que l\u2019on sait de lui. Il n\u2019y a personne \u00e0 la maison. Les vaches sont tranquilles, l\u2019irrigation est en route dans les ma\u00efs, l\u2019enfant dort sur le canap\u00e9 de la maison d\u2019en face. Il se r\u00e9veille joyeux, c\u2019est sa nature d\u2019\u00eatre joyeux, c\u2019est les vacances il ne va plus \u00e0 l\u2019\u00e9cole il va \u00e0 la ferme et lui ce qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re c\u2019est aller \u00e0 la ferme. Une l\u00e9gende dit que l\u2019enfant serait n\u00e9 sur la moissonneuse-batteuse, qu\u2019il aurait su conduire le tracteur avant de savoir marcher se tenant debout sur les p\u00e9dales les mains cramponn\u00e9es sur le volant ses jambes \u00e9tant trop courtes pour toucher le sol. La l\u00e9gende dit aussi que ses pieds ne touchent pas le sol quand ils marchent qu\u2019ils ont couru avant de marcher dans l\u2019ombre du p\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est le matin. L\u2019enfant avance sur le chemin devant la maison. Il est encore du bon c\u00f4t\u00e9 de la porte celui qu\u2019il va perdre en l\u2019ouvrant. En franchissant le seuil il passe de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 celui o\u00f9 il va apprendre que<br><em>Papa n\u2019est pas l\u00e0&nbsp;? demande l\u2019enfant <\/em>ils l\u2019ont gard\u00e9&nbsp;?<br>alors il faut le dire le fait qu\u2019il n\u2019y avait plus rien \u00e0 faire dire ton p\u00e8re est mort. Dehors l\u2019\u00e9t\u00e9 est arrogant. Elle le lui dit il n\u2019y avait rien autre \u00e0 dire que la stricte v\u00e9rit\u00e9 ton p\u00e8re est mort<br><em>L\u2019enfant n\u2019a pas pleur\u00e9. <\/em>Je n\u2019ai pas le souvenir de l\u2019enfant qui pleure.<em> Des larmes lourdes qu\u2019il aurait enfouies, les poings serr\u00e9s au fond des poches de son short, le regard riv\u00e9 au sol parce qu\u2019il regarde le sol <\/em>il aurait dit non pas lui mais sa m\u00e8re n\u2019est pas s\u00fbre d\u2019avoir bien entendu. Sans pr\u00e9cipitation peut-\u00eatre d\u2019un pas lent ou tra\u00eenant mais il ne tra\u00eene pas les pieds non plus sa marche est assur\u00e9e, il va dans sa chambre au fond du couloir en ressort au bout d\u2019une demi-heure peut-\u00eatre, peut-\u00eatre plus, personne ne l\u2019a not\u00e9, l\u2019enfant sort de sa chambre les yeux secs. \u00c7a on en est presque s\u00fbrs. Tenant sa casquette \u00e0 la main il la remet sur sa t\u00eate d\u2019un geste familier remontant le coude. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il quitte d\u00e9finitivement sa peau d\u2019enfant. Il va \u00e0 la ferme o\u00f9 d\u00e9sormais sera sa place. Il a treize ans et demi <em>Il a du c\u0153ur, il aime la vie \/Et la mort ne lui fait pas peur<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019homme est juch\u00e9 sur la cinqui\u00e8me marche d\u2019une \u00e9chelle aux pieds \u00e9vas\u00e9s, appuy\u00e9e contre la roue avant au centre rouge d\u2019une moissonneuse-batteuse CLAAS. Les t\u00f4les de la machine sont relev\u00e9es, une petite porte est ouverte sur la gauche. L\u2019homme intervient \u00e0 cet endroit, les bras plong\u00e9s dans l\u2019ouverture. Il porte un short en denim, un maillot clair et un couvre-chef, peut-\u00eatre une casquette de l\u2019arm\u00e9e provenant d\u2019un stock vendu au march\u00e9. Il est seul sur l\u2019image. Le soleil est au z\u00e9nith. Sur le sol b\u00e9tonn\u00e9, il n\u2019y a presque pas d\u2019ombre, juste l\u2019ombre r\u00e9duite de la machine et l\u2019ombre minimale du hangar. Il est peut-\u00eatre midi<br>Si l\u2019on peut voir cette image sur Internet, c\u2019est qu\u2019un v\u00e9hicule banalis\u00e9 a d\u00fb passer sur le chemin devant la ferme avec une sorte de gros radar sur le toit, photographiant les abords pour ensuite entrer les donn\u00e9es sur le serveur GPS dans le grand ordinateur \u00e0 \u00e9chelle mondiale qui fait que cette image peut \u00eatre aussi bien vue en Mongolie qu\u2019en Malaisie<br>Il y a l\u2019homme, il y a l\u2019\u00e9chelle, il y a la moissonneuse-batteuse<br>Il y a l\u2019enfant. Mais on ne le sait pas encore<br>C\u2019est lui qui va le dire, glissant son doigt sur l\u2019\u00e9cran du t\u00e9l\u00e9phone, d\u2019un clic r\u00e9alisant une capture d\u2019\u00e9cran de mauvaise qualit\u00e9. Il me dit je suis sur la photo, je suis dans la machine. La date indique juillet 2013. Il fait beau, le ciel est bleu, il doit faire chaud sous le hangar recouvert d\u2019un toit en fibrociment ondul\u00e9. Peut-\u00eatre y a-t-il un peu d\u2019air, une petite bise qui viendrait du nord. Et en effet, en grossissant l\u2019image, on aper\u00e7oit \u00e0 gauche de la roue sous la t\u00f4le vert pomme le long d\u2019un pan inclin\u00e9 un bras et une t\u00eate elle aussi coiff\u00e9e d\u2019une casquette en mod\u00e8le r\u00e9duit. L\u2019enfant sait qu\u2019il est l\u00e0 dans le ventre de la machine. L\u2019enfant sait que si son p\u00e8re est juch\u00e9 sur l\u2019escabeau c\u2019est qu\u2019il lui demande quelque chose, peut-\u00eatre une courroie \u00e0 tendre ou une poulie \u00e0 tourner. L\u2019enfant connait ce secret. Il se sent en s\u00e9curit\u00e9 dans ce refuge \u00e0 la paroi m\u00e9tallique comme il a \u00e9t\u00e9 en s\u00e9curit\u00e9 dans le ventre de sa m\u00e8re. Comme il est sorti du ventre de sa m\u00e8re, deux ans apr\u00e8s la prise de vue il va sortir de ce ventre de t\u00f4le, et comme sa m\u00e8re a accouch\u00e9 de lui, la machine va accoucher de cet enfant et ce sera pour lui une deuxi\u00e8me naissance. Et de fait, la disparition de son p\u00e8re l\u2019a mis au monde par l\u2019interm\u00e9diaire de cette m\u00e8re porteuse dont il conna\u00eet tous les d\u00e9tails mieux que ses le\u00e7ons et qui lui donne une identit\u00e9 nouvelle. Maintenant le ma\u00eetre de la machine c\u2019est lui, c\u2019est lui qui la conna\u00eet le mieux, l\u2019enfant en est fier, il sait ce qu\u2019il a \u00e0 faire<br>mais l\u00e0, encore lov\u00e9 dans la matrice, il entend les bruits du dehors assourdis, les bruits du monde feutr\u00e9s, \u00e9touff\u00e9s, d\u00e9form\u00e9s par la t\u00f4le, il entend la voix de son p\u00e8re les mots sont peut-\u00eatre durs parfois des injonctions parfois des cris mais la parole avait la juste intonation <em>fais ce que tu dois faire sans moi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Dix ans plus tard <\/em>le panneau de l\u2019agglom\u00e9ration est mont\u00e9 \u00e0 l\u2019envers. Une rue coupe le village en sens unique. Trois jardini\u00e8res se balancent sur trois lampadaires. Une femme, m\u00e9nag\u00e8re de plus de cinquante ans, un bouquet \u00e0 la main, surveille par l\u2019entreb\u00e2illement d\u2019une porte coch\u00e8re qu\u2019aucun engin agricole ne les accroche. Elle l\u00e8ve les bras au ciel au passage de la moissonneuse-batteuse qui les \u00e9branle. L\u2019enfant a grandi, \u00e0 pr\u00e9sent c\u2019est sa machine. Je les suis en voiture. La bordure des trottoirs est en pierre blanche ou en agglom\u00e9r\u00e9 de couleur claire. Tous les cinquante m\u00e8tres, une ribambelle de petits pav\u00e9s ronds traverse la rue d\u2019un bord \u00e0 l\u2019autre en une ligne sinueuse formant ainsi des vagues sur laquelle l\u2019eau court quand il pleut, indiff\u00e9rente<br><em>Le paysage a un petit air de d\u00e9j\u00e0-vu. Rien n\u2019a boug\u00e9 depuis<\/em> douze ans sauf la moissonneuse-batteuse qu\u2019il a fallu renouveler. Si le v\u00e9hicule banalis\u00e9 passait de nouveau au mois de juillet sur le chemin avec sa grosse tourelle sur le toit, l\u2019appareil-photographique prendrait la m\u00eame image d\u2019une moissonneuse-batteuse en pleine r\u00e9vision pendant les moissons<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Pour la m\u00e8re le jour d\u2019apr\u00e8s a commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019ouverture de la porte par l\u2019enfant <em>Quoi qu&rsquo;il arrive je serai toujours avec toi<\/em><br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019enfant on n\u2019en parle pas. Pourtant il est l\u00e0. Pensant cela, me reviennent les paroles de la chanson de Jacques Higelin mais l&rsquo;enfant \/L&rsquo;enfant il est l\u00e0 \/Il est avec moi A ce stade du r\u00e9cit, il est temps de dire ce que l\u2019on sait de lui. Il n\u2019y a personne \u00e0 la maison. 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